Chapitre 10 - Rendez-vous

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Je me lève et entraîne Aleksy dans le couloir. Il me suit dans ma précipitation, décontenancé. Je descends le plus rapidement possible les escaliers, pour ne pas être tenté de rebrousser chemin. Mon père et ma mère se tiennent debout, accoudés à l’îlot central, et cessent leur discussion pour nous regarder.

N : Papa, maman, je… il y a quelque chose dont j'aimerais vous parler.

Mon père lève les sourcils, étonné, puis regarde en direction d’Aleksy.

J : Et… Aleksy a quelque chose à voir avec ce que tu dois nous dire ?

Je tourne ma tête vers Aleksy et je vois qu’il n’en mène pas large. Il a très bien compris de quoi je souhaite discuter, et tout son corps se raidit. Il me regarde du coin de l’œil, me demandant muettement ce qu’il doit faire. Je soutiens mon regard, l’air de dire "le choix t’appartient". Je le vois prendre une grande inspiration.

A : Oui.

Mes parents se regardent, et j’ai l’impression d’avoir aperçu un léger sourire sur le visage de mon père.

J : Très bien. Venez, on va s’installer dans le salon pour discuter tranquillement.

Nous les suivons, apeurés mais déterminés. J’effleure discrètement la main d’Aleksy, ce qui le fait légèrement sursauter, mais il me rend un sourire timide. Mes parents s’installent tous les deux dans un canapé, et Aleksy et moi dans un autre. Nous nous regardons tous dans le blanc des yeux, personne n’ose lancer la discussion. Je me triture les mains à nouveau, et Aleksy essaye tant bien que mal de ne pas baisser les yeux.

J : Alors… Niels ?

N : Eh bien… c’est pas facile à annoncer…

J : Tu sais, peu importe ce que tu nous diras, on ne te jugera pas avec ta mère. De même pour Aleksy…

Je rêve ou… il vient de nous tendre une perche ? Alors… il aurait compris ? Ou peut-être que je me fais des idées, et qu’il pense à quelque chose de complètement différent… Raah ne te déconcentre pas Niels, tu t’es lancé, alors maintenant tu leur dis.

N : Humm... Alors, voilà. On est… avec Aleksy… peut-être un peu plus que... des amis, maintenant. Enfin non, pas peut-être, c'est certain même... Et ça nous a pris du temps pour... le comprendre, mais on n'a plus vraiment de doute là-dessus... On est heureux comme ça... et on espère seulement que ça ne changera rien pour les autres... et notamment pour vous.

Aleksy s’est totalement figé à côté de moi. Mes parents, eux, me regardent toujours avec un air neutre. Puis ma mère se met à soupirer, et mon père arbore un grand sourire en la regardant.

J : Tu vois, j’avais raison !

K : Jakob ! Pas devant eux...

Aleksy et moi les fixons, complètement paumés, les yeux écarquillés.

N : Je… Hein ?

K : Écoute, Niels… On est vraiment heureux pour toi et Aleksy. Et ça ne nous dérange pas du tout, au contraire. Aleksy, on le connaît depuis longtemps et on sait que c’est un garçon adorable, et surtout quelqu’un de bien. Alors, peu importe… L’important, c’est que vous soyez heureux ensemble.

Je ne peux pas m’empêcher de sourire en entendant ça. Aleksy pousse un très long soupir de soulagement. Je pose ma main sur la sienne, tout doucement. Il se met à rougir, mais il ne la retire pas, et il adresse un sourire de remerciement à mes parents.

N : Et sinon… t’avais raison pour quoi, papa ?

Ma mère le fixe avec un regard noir. Mon père détourne les yeux, mais ne peut s’empêcher de sourire.

K : Parce que ça fait un long moment qu’il me dit qu’il se passe quelque chose entre vous deux, et je ne l'ai pas cru. Désolé Niels, j’étais persuadée que… enfin, quand je t’ai vu de mes propres yeux avec Laurène, je pensais que… tu avais réellement des sentiments pour elle. Mais je te le répète, je suis très heureuse de te savoir avec Aleksy, hein !

Je rougis à ne plus savoir où me mettre. Apprendre que mes parents ont parié pour deviner si j’étais plus fille ou garçon, je ne sais pas si ça doit me mettre en colère ou me faire rire. Visiblement, ça fait plutôt rire Aleksy, qui ne se prive pas de s’amuser de ma gêne.

A : Karen, tu as raison, aussi. Niels aimait vraiment Laurène. Mais je crois que fille ou garçon il s’en fiche, votre fils est plutôt ouvert d’esprit sur ça…

Je donne un coup de coude dans les côtes d’Aleksy. Celui-ci se tord de douleur mais continue de rire. Et ça a l’air contagieux, puisque mon père se met à rire à son tour, ainsi que ma mère. Et au final, l’amusement général prend le dessus sur le malaise, puisque je les rejoins malgré moi. Je me dis que, quand même, je suis vraiment chanceux d’avoir des parents aussi compréhensifs. Les esprits enfin calmés, mon père se racle la gorge.

J : En tout cas, je me demandais jusqu’à quand vous alliez attendre pour nous l’annoncer.

N : Eh bien… on a pas attendu très longtemps, au final…

J : Quand même, ça fait plusieurs mois.

Aleksy et moi nous regardons, surpris mais amusés.

N : Pas… vraiment. Seulement depuis hier…

Mon père me regarde, les yeux grands ouverts.

J : Ah bon ?

N : Euh… oui.

J : Eh bah… vous êtes sacrément aveugles, quand même.

K : Jakob ! Ils sont jeunes, c’est normal…

N : Ça se voyait tant que… ça ?

J : C’était écrit au marqueur indélébile sur votre front, à tous les deux.

Nous nous regardons avec Aleksy, ne sachant pas trop comment réagir à ça. Puis nous continuons de discuter pendant de nombreuses minutes, de tout et de rien, de banalités comme les cours, le boulot… Puis, l’heure avançant rapidement, mes parents proposent à Aleksy de rester manger, mais celui-ci refuse, prétextant avoir promis à sa mère de manger avec elle ce soir. Mes parents n’insistent pas, et moi non plus. Je comprends qu’il ne souhaite pas éveiller les soupçons auprès de sa mère, ou alors peut-être veut-il justement avoir une discussion avec elle…

Je passe le reste de ma soirée avec mes parents. La discussion à table est toujours aussi animée, et nous décidons de regarder un long film, tous ensemble, devant la télé. Celui-ci ayant duré 2h30, nous allons nous coucher, directement après l’avoir visionné. Je m’allonge dans mon lit et je déverrouille mon portable. J’aperçois qu’Aleksy m’a envoyé un message, il y a à peu près une heure. Je l’ouvre sans plus attendre.

« Ça y est Niels, je l’ai annoncé à ma mère ! Comme tu as eu le courage de le faire pour tes parents, et qu'ils l'ont très bien pris, j'ai pensé qu'il fallait que je le fasse aussi. Quand elle a sangloté au début, j’étais vraiment mal. Mais finalement, elle était surtout triste de ne pas l’avoir compris plus tôt, et elle s’en voulait de ne pas avoir été assez là pour moi. Mais elle est vraiment heureuse pour nous, je te jure. Et elle m’a proposé de vous inviter, toi et tes parents, à venir manger à la maison le plus rapidement possible. Préviens-les bien de ne pas manger la veille, ni l’avant-veille même. Les repas polonais, ça rigole pas ! Ah oui, et tu n’oublieras pas de prendre des affaires aussi, tu resteras dormir chez moi cette fois ! Mon lit est moins grand que le tien, mais on a pas vraiment besoin d’autant de place ¯\_(ツ)_/¯… ».

Je souris comme rarement j’ai souri, en regardant son message. Je lui écris que je suis vraiment fier de lui, puis très heureux aussi, et que je le dirai à mes parents, dès demain. Et aussi quelques autres sous-entendus plus ou moins explicites, avec des emojis de fruits et légumes, par-ci par-là, mais ça ne vous intéresse pas.

Je pose mon portable sur ma table de chevet, puis je ferme les yeux, sans que ce sourire ne veuille s’effacer de ma bouche. Je me sens tellement mieux depuis que je l’ai annoncé à mes parents. Je ne pensais pas que, moralement, ça allait me faire autant de bien. Malgré tout, seul dans mon lit, pressant contre mon corps cet oreiller qui a accueilli la tête d’Aleksy et cette couette qui a recouvert son corps, j’ai un peu froid.

Les autres jours de cours se sont un peu mieux déroulés. Bien mieux même, je dirais. Les regards, braqués sur moi, sont de moins en moins nombreux, les gens ont commencé à se réhabituer à ma présence dans l’établissement. Certaines personnes de la classe, voire même des gens que je ne connaissais même pas, sont juste venus me demander si j’allais bien, me dire aussi qu’ils étaient encore sous le choc, ou même qu’ils admiraient mon courage. Je leur répondais le plus brièvement possible, et j’essayais même de sourire, pour leur montrer que j’étais quand même reconnaissant qu’ils s’inquiètent pour moi.

Et la semaine s'est, finalement, bien mieux passée qu’elle n’avait commencé. Aujourd’hui, nous sommes vendredi. Et demain, c’est déjà les vacances de Pâques. Finalement, ce n’était pas une si mauvaise idée de me faire reprendre une semaine avant les vacances, pour me « réadapter doucement à la vie scolaire » comme l’avait proposé le directeur. Cette semaine a quand même engendré pas mal de stress chez moi, et je ne dis pas non pour pouvoir prendre un peu de recul sur tout ça.

Mais, avant ça, il me reste une après-midi de cours. Et là, je patiente dans la file d’attente pour pouvoir prendre mon repas au self. Derrière moi, Aleksy s’amuse à me caresser discrètement le tendon d’Achille, du bout de sa chaussure. Je le connais, il fait tout son possible pour me faire bander, mais il ne gagnera pas à ce petit jeu. Il me taquine avec ça depuis mon "accident", mais je ne m'en vexe pas. Et puis, je lui ai bien montré mercredi que ce n'était que temporaire...

Je récupère un plateau, et je m’apprête à prendre mes couverts, quand quelqu’un coupe au milieu de la file, juste devant moi. Zayn et Benjamin, qui se trouvent juste derrière Aleksy, se mettent à pester.

Z : Hey, tu fous quoi, là ! T’attendras ton tour, comme tout le monde !

? : Dé… désolé, j’avais juste oublié de prendre des couverts…

Sa main se dirige vers le bac où sont entassés les fourchettes, les couteaux et les cuillères. Sans savoir pourquoi, je suis sa main du regard. Et lorsqu’elle s’arrête, juste au-dessus des objets métalliques, je crois apercevoir… quelque chose d’écrit dessus.

« Bibliothèque. 18h. ».

Je me tourne vers lui et il m’adresse un rapide coup d’œil, mais assez explicite pour comprendre que ce message m’est destiné. Puis il s’en va, après avoir récupéré ce qu’il était venu chercher. Je le regarde s’écarter au loin pour reprendre sa place, et j’aperçois Xavier qui le regarde également, avant de me regarder moi, et de retourner à sa discussion avec sa table.

Qu’est-ce que c’est que ce bordel ?

A : T’es avec nous Niels ? Faut qu’on avance.

N : Hein ? Euh… ouais.

J’avance dans la file, l’esprit complètement en vrac. Qu’est-ce qu’il pourrait bien attendre de moi… Mathis ?

Fin de la partie 3…

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