Partie 2
L’orage se déchaîna jusqu’au soir, faisant gonfler les eaux de la rivière qui déborda de son lit, détrempant les champs autour de l’immense bâtisse. Et même si le spectacle était de toute beauté, il n’en demeurait pas moins que les terres, transformées en marécages, pouvaient être dangereuses ; je comprenais désormais pourquoi le directeur, dans sa lettre, m’avait prévenu de ne pas m’éloigner du bâtiment si la pluie devait se joindre à la partie.
~oOo~
Je finissais d’avaler mon bol de soupe lorsqu’un glang tonitruant m’arracha à mes pensées. Cette fois, j’étais sûr de ne pas l’avoir rêvé. Saisissant le trousseau de clefs abandonné au pied du lit, je ralliai le hall du bâtiment principal et tendis l’oreille — les bruits venaient d’ici, j’en étais persuadé. Au bout d’un instant, un deuxième coup, puis un troisième retentit, suivi d’un quatrième qui se fit davantage prier.
Me dirigeant au son, je tâchai d’en trouver la provenance quand un bong résonna tout près de moi.
Ça venait d’en dessous…
Je demeurai interdit de longues secondes, raide comme un piquet devant la porte menant aux caves. Comment était-ce possible ? L’entrée était murée…
Est-ce que des gens auraient tout de même pu se faufiler en dessous et, comme dans les caves d’anciennes demeures, s’y installer ?
Nulle part en arrivant je n’avais vu d’autre moyen d’entrer que la porte à double battant que, moi-même, j’empruntais, mais il n’était pas inconcevable qu’il existât malgré tout ; peut-être un soupirail, un trou quelconque, ou un boyau d’évacuation dissimulé par les reliefs du sol inégal.
Je pensai un court instant à chercher l’entrée empruntée par mes squatteurs, mais y renonçai ; après les pluies diluviennes de la journée, cela revenait à tenter le diable, et je n’avais aucune intention de mourir noyé dans le bourbier laissé par l’orage.
Cherchant une autre solution afin de rejoindre les caves, la masse découverte au grenier me revint tout à coup en mémoire. Si les parpaings n’avaient pas été remplis de ciment, je n’aurai aucun mal à abattre le mur.
Ma décision prise, je montai au dernier étage, saisis le gros marteau et redescendis aussi sec dans le hall ; après tout, tout était déjà à refaire, ce n’étaient pas quelques gravats en plus qui constitueraient une différence.
Gilet et chemise retirés, j’attrapai le manche de la masse et débutai mon labeur.
Au bout d’une quinzaine de minutes, un trou d’une dizaine de centimètres de circonférence s’ouvrait sur l’obscurité : comme je l’avais craint, les moellons avaient été remplis de ciment, mais un travail « ni fait ni à faire » me permit de constater un remplissage sommaire et donc plus fragile qui, s’il m’opposa fatalement plus de résistance, n’était tout de même pas infranchissable.
En sueur, je retirai mon tricot de peau et épongeai mon front dégoulinant. Loin d’avoir rafraîchi l’air, l’orage l’avait rendu plus lourd encore, et respirer tenait davantage du supplice que du mécanisme vital.
~oOo~
La nuit tombait lorsque le trou fut assez grand pour que je puisse m’y faufiler.
Ignorant si la lumière avait été installée dans les caves, j’allai chercher la lampe à pétrole qui décorait le dessus de la porte de « chez moi » et regagnai l’ouverture de laquelle la poussière finissait tout juste de retomber.
Agitant la main devant moi afin de disperser les dernières particules en suspension, j’enjambai le morceau de mur restant et actionnai l’interrupteur qui cliqueta faiblement avant de produire un son électrique de mauvais augure : l’électricité avait bien été installée, mais ne fonctionnait plus.
Je craquai une allumette, enflammai la mèche de la lampe, puis entamai ma descente vers les profondeurs de la bâtisse.
En bas, il faisait aussi noir que dans une tombe, et sans doute aussi froid. La lampe ne diffusait qu’un halo à peine suffisant pour éclairer un diamètre d’un mètre autour de moi, j’avançai donc avec prudence, au cas où l’endroit s’avérerait encombré.
Je progressai dans un long corridor où s’ouvraient, de chaque côté, des cages munies de barreaux épais, qui devaient servir du temps où la bâtisse était une prison, et dans lesquelles personne n’avait dû se retrouver enfermé depuis lors.
Dans certaines, des matelas remplis de paille traînaient encore au sol, éventrés, quand leur armature, sommairement recouverte de peinture grise et cloquée — en fait, une simple plaque de métal, retenue au mur par de grosses chaînes à une cinquantaine de centimètres du sol —, rouillait sur place. Tandis que dans d’autres, il ne demeurait absolument plus rien, comme si leur occupant avait tout emporté en partant.
J’allais bifurquer vers la droite lorsque, à la périphérie de ma vision, il me sembla voir quelqu’un. Le cœur manquant sortir de ma poitrine, je fis volte-face, cependant, j’avais dû rêver : personne ne se tenait là, et encore moins un enfant… ce que j’avais cru voir mesurait à peu près un mètre, peut-être moins.
Ma frayeur dissipée, je poursuivis ma route dans les corridors sombres sans trouver une quelconque preuve de la présence de squatteurs. Les caves étaient entièrement vides, même les rats en semblaient absents, alors que, dans la ville où je vivais, ces charmantes bestioles pullulaient.
Ignorant si je devais m’en réjouir, je terminai ma visite dans la dernière geôle, puis revins sur mes pas.
J’allai reprendre le chemin parcouru pour atteindre l’endroit lorsque je découvris un passage plus étroit, face à celui que je venais d’emprunter. Levant ma lampe au-dessus de ma tête, j’essayai d’éclairer au plus loin, mais rien n’y faisait ; l’obscurité s’avérait bien trop dense pour la faible luminosité de la lampe.
Durant un instant, je pensai remettre cela au lendemain. Toutefois, la curiosité l’emporta.
Au bout de quelques mètres, j’atteignis une sorte de chambre où s’élevait un ancien four à charbon dont la tuyauterie remontait vers les étages. Saisissant un bloc noir, je tapai sur l’un d’eux : le blong produit ressemblait étrangement aux sons que j’avais entendus du hall, ces sons qui ne pouvaient décemment se produire seuls…
Le morceau toujours en main, les sourcils froncés, je détaillai la pièce lorsqu’une petite chose blanche, enfouie sous la pile de charbon, attira mon regard.
J’hésitai un instant puis m’accroupis avant de fouir dans le dôme noir.
Bientôt, je déterrai un os minuscule au côté duquel beaucoup d’autres avaient été dissimulés. En poursuivant mon excavation, je fis bientôt s’ébouler la montagne, qui en recelait encore plusieurs centaines. Des petits os parfaitement nettoyés et auxquels n’adhérait plus aucune peau : les rats que je cherchais quelques minutes auparavant, sans doute…
Un frisson désagréable courant le long de ma colonne vertébrale, je me relevai et regardai de nouveau autour de moi ; personne n’était en vue, pourtant, j’avais l’impression déplaisante d’être épié. Mieux valait remonter. Est-ce que l’un des hommes — plusieurs ? — évadés de l’hôpital aurait pu survivre ici depuis trente ans ? Seul dans l’obscurité, boulottant des rats à chaque repas ?
Le cœur au bord des lèvres à cette pensée, je ralliai le corridor principal avant de retrouver mon chemin vers la liberté.
Arrivé en haut, je m’ébrouai ; une bonne douche ne serait pas du luxe, suivie d’une longue nuit de sommeil afin d’attaquer le travail dans les meilleures conditions possibles.

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