Surprise générale !

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Moi. — J'attends !

Le Phénix. — Quoi donc ?

Moi. — Et bien, quoi ?! Ma mort, pardi !

Le Phénix. — Vous êtes tout rose, ce ne sera pas de sitôt.

Moi. — D'ici cinq minutes, grand benêt ! D'ici cinq minutes, je dois être mort !

Le Phénix. — Cinq ? Et pourquoi pas quatre ? Et qu'en est-il de deux ? Ne négligez pas le trois, ce serait vous porter malheur.

Moi. — Parce que d'ici cinq minutes, cinq, n'est-ce pas, soldat ?

Un soldat. — Cinq, oui, cinq !

Moi. — D’ici cinq minutes, monsieur le Phénix, la Mort déboulera comme une bête pour m’ôter la vie !

Le Phénix. — Soyez sans crainte. Et puis d’abord, depuis combien de temps attendez-vous ?

Moi. — Le début de la scène, voyons !

Le Phénix. — J’attendais le petit texte en italique, je croyais qu’on n’avait pas encore démarré.

Moi. — Mais, voyons ! Ce sont les didascalies !

Le Phénix. — Un nom bien étrange. Je comprends mieux mon incompréhension.

Moi. — Fi ! Et ma mort, alors ?

Le Phénix. — Votre mort ?

Moi. — Oui, ma mort ! Ma mort !

Le Phénix. — Et bien quoi, votre mort ?

Moi. — Et bien quoi, elle arrive !

Le Phénix. — Évidemment, elle arrive. C’est le lot de tous de mourir, et la mort progresse, parfois à grand bonds, parfois à petit pas. Ne laissez pas la bile de vos angoisses assaillir votre pensée.

Moi. — Vous ne pouvez pas comprendre. Vous, vous ne mourrez pas !

Le Phénix. — Bien sûr que si ! Je meurs. Mais je renais !

Moi. — Et donc ?

Le Phénix. — Et donc une fois passé le premier cap, ça va mieux. Mais si la mort arrive, je ferais peut-être mieux de filer !

Moi. — Restez !

Le Phénix. — Mais ! Pour quoi faire ?

Moi. — Ma mort. Ma mort !

Le Phénix. — Et bien quoi, votre mort ?

Moi. — Mais vous n’écoutez rien !

Le Phénix. — Mais si j’écoute, j’écoute. Alors ? Parlez ! Que je n’écoute pas pour rien !

Moi. — C’est sans espoir, c’est elle qui va m’ôter à ce monde.

Le Phénix. — Qui donc ?

Moi. — La Mort ! Oh, vous ! Je vais vous battre !

Le Phénix, fuyant. — Je file !

Moi. — Restez !

Le Phénix. — Plus de coup ?

Moi. — Ça dépend de vous ! Et l’heure ?

Un soldat. — Trois, oui, trois !

Moi. — Oh ! Misère. Aidez-moi, je ne veux pas mourir de sa faux ! Plutôt mourir !

Le Phénix. — Je suis confus.

Moi. — Ma mort !

Le Phénix. — Bien entendu. Tenez, pourquoi ne pas utiliser ce taille-crayon ?

Moi. — Un taille-crayon ? Ridicule ! Même le plus malade des quidams ne mourrait pas des mains d’un taille crayon !

Le Phénix. — Je suis confus.

Moi. — Confus soyez !

Le Phénix. — C’est une charade ?

Moi. — Oh, vous ! Je vais vous tuer !

Le Phénix, fuyant. — Arrêtez ! Je vais vous aider ! Et ces crayons ? Bien taillés, ils pourraient tuer un homme ! D’où le taille-crayon !

Moi. — Ce sont des crayons rétractables.

Le Phénix. — Et alors ?

Moi. — Alors ils ne permettent pas de tuer ! Mon ami, nous sommes dans un théâtre !

Le Phénix. — Ma mort ! Ma mort !

Moi. — Quoi ?

Le Phénix. — Je vous imitais.

Moi. — Je vais vous massacrer !

Le Phénix, fuyant. — Assez !

Moi. — Arrêtez !

Le Phénix. — Oui, Arrêtez !

Moi. — Non, pas vous. Enfin, moi. Bref, vous, arrêtez ! Une idée m’est venue : et si vous mourriez à ma place ?

Le Phénix. — Hors de question !

Moi. — Mon ami, vous ne mourrez pas vraiment !

Le Phénix. — C’est tout de même douloureux.

Moi. — Et moi ?

Le Phénix. — À trop vouloir tromper la mort, c’est l’éléphant qui arrose la fête.

Moi. — Pardon ?

Le Phénix. — Je méditais.

Moi. — Méditez tant que vous voulez, mais sauvez-moi, pour l’amour de dieu !

Le Phénix. — Ce que je disais, c’est que la Mort pourrait bien me dépourvoir de mes renaissances cycliques si elle apprenait mon rôle dans pareille tromperie !

Moi. — Et alors ?

Le Phénix. — Et alors ? Ma mort ! Ma mort !

Un soldat. — Deux, oui, deux !

Moi. — Silence, vous !

Le Phénix. — Au secours !

Moi. — Elle n’en saura rien.

Le Phénix. — Jurez !

Moi. — Hélas ! C’est moi qu’elle est venue chercher, et personne d’autre.

Le Phénix. — Et d’abord, comment le savez-vous ?

Moi. — C’était l’objet de la scène précédente, je ne vais pas la refaire !

Le Phénix. — J’aimerais beaucoup.

Moi, hésitant. — Oh, cruelle prophétie ! Tu m’annonças qu’à la mort de ma femme, prise par le poison déposé sur ses lèvres par mes mains sournoises, je ne disposerais plus que de cinq misérables minutes avant que la mort ne me prenne à mon tour ! Oh, vindicateur oracle, destin suprême, elle me trompait ! Avec mon frère ! Adoptif ! Borgne et estropié !

Le Phénix. — C’est de très mauvais goût.

Moi. — Ça n’est pas de moi.

Le Phénix. — Pas de vous ?

Moi. — Pas de moi.

Le Phénix. — Et de qui ?

Moi. — Mais encore ?

Le Phénix. — Laissez. Je vais vous aider à feindre votre mort, je saurai me cacher. Mais je vais vous dire : survivre, c’est risquer de la courroucer davantage !

Moi. — Misère !

Le Phénix, se retournant. — Alors, tailler les crayons…

Moi, au public. — Hors de question d’envenimer la situation ! Juste à côtés des rétractables se trouvent des crayons normaux. Je mourrai pour de vrai : Je vais échanger les vrais et les faux crayons !

Le Phénix. — Vous dites ?

Moi. — Je disais que c’est mieux que la pendaison !

Le Phénix. — Tout dépend du pendu. Les crayons sont taillés.

Moi. — Regardez-donc à terre !

Le Phénix, distrait. — Pardon ? Je ne vois rien.

Moi. — Un ver de terre était là.

Le Phénix. — Je ne mange pas de ce pain-là.

Moi. — Que vient faire le pain dans cette histoire ?

Le Phénix. — J’en prendrais bien un bout.

Moi. — Ah, qu’ils sont beaux ces crayons !

Le Phénix. — Je les croyais taillés.

Moi. — Vous étiez confus.

Le Phénix. — J’étais confus.

Moi. — Vous disiez vrai. À la surprise générale, ce taille-crayon tenait une place importante dans cette histoire !

Le Phénix. — Je ne vous le fais pas dire !

Moi. — C’est déjà dit.

Le Phénix. — Je suis confus.

Moi. — C’était donc ça !

Le Phénix. — Et que dois-je faire avec ces beaux crayons ?

Moi. — Il faut me trouer la gorge, pardi !

Le Phénix. — C’était donc ça ?

Moi. — Vous m’imitez ? Encore ! Oh, je vais vous réduire en cendres !

Le Phénix, fuyant. — Arrêtez !

Moi. — J’arrête.

Le Phénix. — Allez donc demander à votre ami s’il aperçoit quelque chose !

Moi. — Excellente idée.

Le Phénix, au public. — Vu ! Les crayons sont intervertis ! Je vais faire de même, je ne suis pas un assassin !

Moi. — Vous dites ?

Le Phénix. — Je ne suis pas serein ! Et l’heure ?

Moi, au soldat. — Vous apercevez quelque chose ?

Un soldat, fuyant. — La Mort, elle arrive ! (Il sort.)

Le Phénix. — Vite, les crayons ! Mais, lesquels sont les bons ?

Moi. — Ceux de droite, vite !

Le Phénix. — Alors mourrez ! (Il attaque.)

Moi. — Ah, je meurs ! Je chute !

Le Phénix, au public. — Dans le doute, je fais toujours l’inverse !

La Mort, depuis les coulisses. — Je te tuerai, Phénix !

Le Phénix. — Sauve qui peut ! (Il sort.)

Alors que je reprends mes esprits, le public entier applaudit mon corps prétendument mort sur la scène. C'est un véritable bonheur que de jouer cette pièce, le talent de l'auteur est incommensurable, sans prétention aucune. Au final, c'est moi, le Phénix, et sous ces lumières, pour la énième fois, je renais. Ça me fait penser que sur scène, on ne sait trop bien qui est qui, quoi est quoi. Heureusement, ce crayon est bien rétractable. J'ai froid, je vais rester allongé, le public comprendra. C'est purement symbolique. Ah, mes chers compagnons, pourquoi faire cette tête ? C'était une belle pièce, et c'était une belle mort.

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