Du sang sur la boue 3/3
Le regard troublé, et le souffle court, Karl n’avait cessé de recharger et tirer, à moins que ce soit l’inverse.
Qui pouvait le dire ?
Il était dans un état second.
Les grenadiers de Letz venaient de se stoppés net quand les boulets s’étaient abattus sur eux, tout comme la foutue pluie. L’un d’eux avait d’ailleurs ricoché sur le sol et roulé en emportant plusieurs jambes. Les canons de l’armée avaient commencé leur récital avec brutalité et les autres régiments se pressaient enfin sur l’ennemi.
Même face à l’élite adverse, la chose donna un coup de fouet à Karl.
Ça jurait de partout, ça jactait et criait. Le vétéran ne pouvait comprendre les ordres lancés derrière lui, mais il reconnut l’air empressé des tambours. On sonnait la charge !
Il s'empressa de sortir sa baïonnette et de la fixa aux canon de son mousquet.
Karl était dans son élément, il s'étonnait encore lui-même de la joie qu’il éprouvait à égale mesure de sa peur.
Le gamin non loin était toujours du monde des vivants, les miracles existaient donc.
— Pour Palaris ! gueulèrent les soldats.
Karl rajouta sa voix à l’appel guerrier et manquant de se mordre la langue.
Les survivants du régiment se jetèrent sur les grenadiers. Si les canons et les renforts avaient pu secouer ses combattants chevronnés. Karl et ses camarades durent leur foutre les chocottes. Le vétéran pouvait voir les visages se décomposer devant lui, certains tentaient de tourner les talons et se heurtèrent à leurs confrères.
Pathétique spectacle pour la crème de la crème thelmarienne.
Les baïonnettes rencontrèrent les corps.
Les lames percèrent les bides avec finesse tandis que les crosses brisaient les mâchoires, telles des masses.
Une odeur de peur et de merde emplissait l’air. Une chiasse digne d’un régiment de nourrissons venait chatouiller le nez de Karl pendant que le sang giclait de partout sur le champ de bataille.
Le vétéran ne se défie pas du premier salaud qui lui faisait face, que le nu-pieds se retrouvait au sol non loin. On passait le jeunot à tabac, et proprement. Le vétéran garda sa parole en fondant sur les agresseurs avec toute la retenue d’un buffle.
Il lui avait fait une promesse après tout.
Karl lacéra le ventre du premier crétin et gratifia le second d’un coup de tête. Le nez du malheureux se brisa en un sinistre grincement avant qu’il ne s’écroule. Karl lui planta le visage dans la boue de sa botte.
— Debout gamins, s’écriait-il.
Le gargouillis cessa et Karl put se défendre face à de nouveaux assaillants.
Il utilisait son fusil pareil à un gourdin. Le jeune à nouveau sur ses jambes, se colla contre lui et mit dû cœur à l’ouvrage. Côte à côte, ils luttèrent bec et ongles contre les thelmariens. Il y avait du potentiel en ce petit, Karl en était convaincu à présent. Tout autour d’eux le régiment avançait dans les rangs adverses.
Des lignes bien formées sur les champs, il n’en restait plus qu’une mêlée où les régiments se chevauchaient. Les plus bas instincts d’homme surgissaient au-dessus de toute cette crasse dégoulinante. Des îlots se formaient au-dessus des couleurs de chaque unité, les drapeaux flottaient au-dessus de cette mer d’hommes.
Karl frappait, perçait. Du coin de l'œil il perçut une forme, trop tard.
Un officier adverse, juché son son cheval, fendait la mêlée en taillant de droit et de gauche. Son sabre voltait et des gerbes de sang giclaient dans l’air. Son esprit n’eut pas le temps de lui commander la moindre action que le destrier était là, séparant le caporal du nu-pieds.
Le vétéran fut projeté en arrière par le puissant animal. Ce fut comme s’il se prenait un coup de masse qui l’envoya gicler au sol.
Assommé, il fut absent un instant. Un acouphène bourdonnait entre ses oreilles qui le coupa de tout autre bruit que celui de son râle de bête blessée. Un moment de calme ironiquement, qui prit fin lorsqu’il sentit son souffle court lui revenir.
Il gémit.
Karl tenta de bouger, mais son corps refusait toute action. Il était étalé dans la boue qui tapissait le sol. Une partie de son visage était prise dans cette mélasse brunâtre et son souffle difficile remuait l’eau d’une des flaques proches de lui.
On lui marcha dessus.
La douleur lui permit de reprendre possession de son propre corps. Il respira et s'étouffait. Sa bouche remplie de boue le força à tousser et cracher. Sa cage thoracique bougeait à chaque lampée d’air, mais il revenait à lui.
Il tâta son corps, à la recherche d’une blessure, le regard toujours dans le vague.
Toujours pas mort, pas de coupure.
Une baïonnette glissa sur sa joue, se plantant dans le sol devant lui. Karl sentit une brûlure vive sur son visage. Son instinct prit le relais et le regard perdu, il attrapa le mousquet par les mains et tira de toutes ses forces. Une masse floue tomba sur lui, le clouant encore plus dans la gadoue.
Il l'agrippa vaille que vaille.
Karl se débattait comme un beau diable, tirant et frappant comme il pouvait. Son agresseur sur lui faisait de même. Un glorieux pugilat se livrait dans la boue. Le caporal était maintenant sous le thelmarien. Il le frappait.
Vais-je mourir, comme ça ?
Merde...
Coup de poing, griffure, morsure se succédaient.
Le caporal devint une bête enragée quand les doigts de son adversaire commencèrent à s'approcher de son visage, de ses yeux.
Le salaud tentait de les lui crever.
— Haaa! !
Karl rugit et usa de toute sa force pour faire rouler le duo. À présent au-dessus de l'homme, il le vit plus clairement et se mit à le matraquer à son tour. Son poing devenait douloureux.
Un coup.
Un autre.
Puis encore un autre.
Seule la colère régissait l’esprit du caporal qui continuait.
Bien vite, il n’y eut plus de réponse et, quand Karl ne put bouger ses doigts, il vit clairement au-dessous de lui. Le caporal se tenait sur un thelmarien immobile, sa tenue blanche et jaune maintenant couverte de marron et de rouge.
Le visage était en ruine et le nez plus qu’une bouillit. Tout comme la main du caporal.
Les cris et les tirs revenaient aux oreilles de Karl qui sentait et entendait de nouveau. Il venait de renaître à la richesse du monde pareil à un nourrisson.
Autour les affrontements cessaient, les thelmariens étaient acculés toujours plus loin.
Agenouillé sur le corps, Karl reprenait son souffle et il se rappela d'une chose.
Le petit !?
D’un bond, ou plutôt, d’une tentative maladroite. Le caporal se remit debout et parcourut les corps tout autour. Les hommes en jaunes ou en bleu se mêlaient, s’enlaçaient dans la mort.
Merde.
Karl tituba et vit non loin de lui des pieds et un uniforme déchiré couvert d’une zébrure sanglante.
Il s'écroula à ses côtés.
Le nu-pieds était étendu là, sanglant et immobile.

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