Chapitre 4

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Plus les choses, autour d’elle, se précisaient, moins elle avait le sentiment d’être dans un rêve. Alors dans quoi se trouvait-elle ? Dans un monde parallèle ? Une planète différente de la terre ? Avait-elle remonté le temps ? Était-ce possible ? Comment ?

De nombreux scientifiques travaillaient sur la théorie des mondes parallèles et des voyages temporels sans jamais être parvenus à la prouver. Quant à la thèse de planètes semblables à la Terre avec des civilisations humaines…

L’existence de l’être humain sur sa propre planète relevait de tellement de hasards qu’il paraissait impossible que cela se produise ailleurs dans l’univers. La présence d’humains sur des planètes dont les conditions de vies étaient proches de celles de la Terre pouvait avoir d’autres origines qu’une simple évolution hasardeuse.

Et le hasard n'existait pas, selon elle. Tout était orchestré. En bien comme en mal. Tout avait sa raison d'être.

Elle revint à des préoccupations plus immédiates.

Qui étaient ses poursuivants ?

Elle ne se souvenait pas avoir ressenti la peur, celle que toute créature normalement constituée devait percevoir lorsque sa vie ne tenait qu’à un fil, ou à quelques pas… Était-elle vraiment poursuivie ou n’était-ce qu’une impression ?

Elle aurait su se défendre contre des êtres humains. Dans les pires moments, elle avait toujours eu de la ressource. Avoir plus d’un tour dans son sac suffisait-il face à ces êtres qui la poursuivaient et qui n'avaient rien, ou plus rien d'humain ?

Une seule fois seulement, elle avait rencontré un… "Étranger". Une créature qui n’était pas née sur la Terre, mais cette créature avait une physionomie parfaitement humaine, des réactions… et des sentiments.

Elle s’était faite à l’idée qu’il existait d’autres formes de vie, dans d’autres mondes. Que l’univers était bien plus vaste que ne l’imaginaient les scientifiques qu’elle connaissait. Mais toutes les créatures intelligentes qui peuplaient l’espace, ou les univers parallèles, ne pouvaient pas avoir une apparence aussi humaine, ni posséder un mode de pensée proche de celui de l’Être Humain. C’était hautement improbable.

Pourtant, ces gens qui se trouvaient autour d’elle étaient humains tout en étant différents comme si leur Histoire s’était arrêtée ou avait pris un autre chemin.

Avec les acquisitions suivantes, les enchères montèrent.

Au premier rang de la foule, elle remarqua un homme d’une quarantaine d’années, aux cheveux courts, châtain foncé, à la bouille un peu ronde avec une barbe de trois jours, et au regard très bleu. Un bleu si lumineux qu’il aurait pu éclairer un square en pleine nuit. Sa présence en ces lieux était totalement déplacée. Il avait l’air si craintif qu’on aurait pu croire qu’une menace se cachait dans chaque ombre de ce monde. Il portait des vêtements différents des autres ressemblant à un uniforme.

Elle n’avait pas une excellente connaissance des tenues de l’armée, mais quand un homme portait un uniforme bleu marine, il y avait pas mal de chances pour qu’il s’agisse d’un militaire et, dans son cas, Terrien. Il avait un écusson en haut de sa manche gauche, et si ses références étaient encore exactes, il représentait un drapeau écossais.

Les écossais avaient le droit d'afficher leur propre drapeau maintenant ? s'étonna-t-elle. À quand un parlement, et pourquoi pas un gouvernement, et l’indépendance de l'Écosse ?

Surtout, que faisait un écossais, en ces lieux ?

Elle réfléchissait à la vitesse d’une locomotive lancée à pleine vapeur.

Il ne semblait pas avoir d’armes sur lui, ce qui contredisait sa théorie du militaire. À moins qu’il ne soit qu'un observateur. Le bon côté de la chose, c’était qu’il ne devait pas être seul.

Sauf s’il avait pris son uniforme sur quelqu’un d'autre, et si ce quelqu’un d'autre était mort. C'était une autre possibilité, mais cela ne changeait pas le problème.

S’ils étaient en mission d’observation, ses collègues n’interviendraient pas plus que lui, quoi qu’ils puissent voir ou penser. C’était les ordres que l’on donnait normalement aux militaires en terrain étranger. Une façon de ne pas aggraver une situation pouvant leur échapper et les conduire à la mort, et et à celle d'innocents avec eux.

Peut-être que cela ne les empêcherait pas, par la suite, d’écrire un rapport en multiples exemplaires, bien senti et fortement dirigé, pour une intervention en bonne et due forme. Il ne fallait pas parier le contraire. Question de bureaucratie.

Elle remarqua que l’écossais essayait de quitter le premier rang pour disparaître dans la foule.

Avait-il remarqué qu’elle l’observait ?

Probablement pas.

Il avait peur, mais pas d'elle.

Pour une raison ou pour une autre, il était renvoyé à sa place à chacune de ses tentatives.

Un homme au port élégant, portant une cape marron foncé sur un pourpoint de cuir noir, se pencha à son oreille et lui murmura quelque chose qui le fit pâlir comme si La Mort, en personne, venait de lui parler.

Il ouvrit la bouche pour répondre, avant de la refermer sans rien dire.

Alixe ressentit autant la peur glaciale du militaire que la haine vibrante de l’homme sombre.

Le militaire ne cessait de jeter des coups d’œil obliques de chaque côté, confirmant qu’il n’était pas seul, mais surtout qu’il n’avait aucune idée de l’endroit où se trouvaient ses compagnons.

Elle remarqua que son interlocuteur affichait l’assurance tranquille de l’homme qui avait toutes les cartes en main, et le pouvoir. Lorsqu'il releva la tête, faisant glisser la capuche qui lui couvrait la tête vers l'arrière, elle frémit et comprit la raison de sa présence en ces lieux.

Tout lui sembla même soudain très clair. Elle eut l’impression que l’on venait de l’assommer une nouvelle fois. Elle respira profondément, mais son cœur refusait de reprendre un rythme normal juste parce qu’elle le lui demandait. Son émotion était trop forte. Elle l’aurait reconnu entre mille, ou un milliard d’individus s’il l’avait fallu.

Il avait vieilli, mais pas autant qu’un humain ordinaire. Il n’avait pas l’air d’avoir plus d’un demi-siècle. Pourtant, il n'aurait pas dû vieillir... Les êtres comme lui ne vieillissaient pas. Pas à ce rythme... À deux mille et quelques années, il en paraissait trente, et quelques décennies plus tard, il en paraissait… vingt de plus. Quelque chose n'allait pas de toute évidence.

Le temps était-il aussi corruptible que l’espace ? Avait-il renié son immortalité ? Quel pacte avait-il conclu ?

Il était différent de son souvenir. Moins grand, moins fort, moins arrogants. De belle taille et large d’épaules et se tenant bien droit, le menton fier, et les bras croisés sur sa poitrine, il avait l’attitude d’un homme formé au commandement. Il se dégageait de son physique une véritable puissance musculaire propre aux grands fauves. Il n’était pas uniquement bel homme, il avait l’air d’être dangereux, et le militaire le savait.

Se connaissaient-ils ? Sans doute.

Les traits de son visage anguleux étaient ceux d’un homme habitué à vivre au grand air. Il avait toujours la peau hâlée. Son visages était marqué de quelques rides profondes, et par une souffrance qu’elle ne lui reconnaissait pas. Ses cheveux sombres étaient désormais coupés courts et parsemés de fils gris, comme son bouc qui épousait les lignes de sa mâchoire inférieure et sa moustache. Même vieillissant, il conservait son élégance naturelle. Son côté ténébreux devait attirer de nombreuses femmes dans ses bras, et dans son lit, bien qu’il lui semblât être le genre d’homme à préférer les étreintes furtives ou clandestines.

N’importe qui aurait été ébloui par son charme, sa sensualité, ou sa virilité, mais ce qu'elle ressentait surtout, chez lui, c'était une soif intense de pouvoir qui dépassait le simple désir d’assouvir un seul, ou un millier d’êtres vivants.

Ce qu’il désirait ardemment, c’était gouverner des univers entiers… Non… Il voulait qu’on le croie, seulement… Il y avait autre chose… Tout cela, c’était l’arbre qui cachait la forêt… De l’esbroufe…

Elle ressentit un choc assez violent au fond de son crâne, comme si on venait d'y craquer une allumette, qui la fit claquer des dents. Dans le même temps, elle aurait juré avoir vu les yeux de l’homme s’illuminer brièvement.

Il avait trop rapidement baissé la tête. Il ne souhaitait pas que les gens autour de lui le remarquent. Sa main droite, gantée de cuir, avait fermement saisi l’épaule de son infortuné voisin écossais qui grimaça de douleur.

Lorsqu’il redressa la tête, son regard était aussi normal que celui de n’importe quel autre homme, quoique plus fiévreux. Il cherchait quelque chose autour de lui.

Il LA cherchait. Il l’avait sentie. Elle l’aurait juré. C’était lui qui l’avait sortie de sa tête avec une force et une facilité dont elle ne l’aurait jamais cru capable, et au prix d’un effort intense.

Il avait bien appris la leçon des jours passés au contact de cette petite fille qu’elle avait été, il y avait très longtemps, et avait dû s’entraîner ardemment durant ces longues décennies qui les avaient séparés. Il pouvait contrer des gens comme elle, entraînés, et possédant force finesse pour pénétrer les esprits et s’y agripper.

Il n’y avait pas de hasard dans leurs retrouvailles.

Un garde la saisit par le bras.

Les deux vieillards qui la précédaient venaient d’être adjugés sans grande conviction. Beaucoup d’acheteurs avaient quitté les lieux pour aller voir s’il n’y avait pas mieux ailleurs.

Le garde lui fit monter les quatre marches de l’estrade.

Occupée par ses pensées, elle buta sur la dernière.

Il l’empêcha de tomber et la secoua pour lui faire reprendre ses esprits. Il devait la prendre pour une idiote. Tant mieux, car moins on se méfierait d'elle...

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