Chapitre 5

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Son geste n’était pas passé inaperçu.

Quelques rires avaient fusé dans l’assistance encore trop nombreuse à son goût. Ce n’était pas ce qu’elle voulait.

Elle espérait avoir attiré l’attention du militaire. Au lieu de cela, elle croisa le regard aussi perçant qu’une dague de son compagnon. Elle en fut saisie et mit toute son énergie à fermer son esprit pour qu'il n'y entre pas.

Il s’attarda à peine dans ses yeux, et sur le reste de sa personne.

Pourtant, durant ces quelques secondes, elle avait eu l’impression d’être transpercée par ce regard aussi sombre que les ténèbres. Elle n’avait pas ce souvenir de lui. Elle commença à douter. Des décennies, des siècles… Beaucoup de choses avaient pu lui arriver et le corrompre.

Elle revint à sa situation actuelle. Elle devait se concentre là-dessus, et uniquement là-dessus. Ce n’était pas un rêve. Cela n’avait rien de comparable. Dans les rêves, on ne distinguait ni couleurs, ni odeurs, et les sons y étaient limités.

On n’imaginait pas, non plus, les gens plus âgés que la dernière fois qu'on les avait vus. Elle se trouvait donc ailleurs, et ailleurs que sur sa planète, c’était certain. Était-elle dans un autre espace-temps ? Wells disait que c’était possible. Combien d’années ou de siècles étaient passés ?

Il n’était plus celui qu’elle pensait retrouver…

Elle ressentit sa souffrance. Il la portait en lui comme un talisman rassurant. Sans elle, il serait mort depuis longtemps. Quel genre de créature pouvait vivre ainsi ? Était-ce seulement une vie ?

Sans le vouloir, attirée comme un aimant, elle était retournée aux abords de son esprit.

Il ne la voyait plus. Elle se sentit presque autant soulagée qu'outragée de n’être qu’une vague image dans son esprit. Quelque chose dont il aurait fallu qu’il se souvienne sans savoir pourquoi…

Elle se retira avant qu’il la surprenne. Elle ignorait ce qu’un tel homme pouvait lui faire…

Les enchères sur sa personne commencèrent.

Elle se sentit mal à l'aise d'en être l'objet, et en colère aussi. Dire qu'elle avait milité pour l'abolition de l'esclavage... Pour autant qu’elle put en juger, seuls étaient restés les acheteurs les moins fortunés, ceux qui n’avaient pas encore décidé s’ils achèteraient ou non une esclave, et ceux qui disposaient de leur temps.

Elle les observait tour à tour sans perdre de vue le militaire et celui qu’elle surnommait autrefois L’Étranger .

Parmi les enchérisseurs, tous n’étaient pas fondamentalement antipathiques. Il y en avait un qui, en plus d’avoir une belle tête à la fois d'humain et de menteur, semblait être un comique avec son sourire enfantin et ses yeux d'un bleu pétillant.

Un autre avait l’air plus bête que méchant avec ses crocs d'Orc mal léché et les lèvres dégoulinantes de bave jusque sur son plastron.

Un troisième était impatient d’aller épancher sa soif, mais sa femme lui avait sûrement demandé d’acheter une nouvelle domestique.

Il y en avait un, néanmoins, qui se détachait du lot. Elle ne lui trouva aucun vice particulier. Mais elle sentit chez lui tellement de tristesse et de résignation… Le genre à rendre un télépathe dépressif…

Elle vit soudain L’Étranger effectuer un retrait sur le côté, entraînant de force le militaire qui tenta de résister.

Il était temps de jouer ce tour qu’elle avait appris, elle ne savait plus où, ni quand, ni comment, mais il lui apparaissait clairement à l’esprit comme une chose qu'elle devait absolument faire, maintenant.

Elle cria un chiffre, du moins elle l’espérait, au hasard, et pointa aussitôt du doigt "l'Étranger" qui se retourna et lui jeta un regard encore plus noir que le précédent. Toutes les têtes présentes se tournèrent dans sa direction.

Elle avait instinctivement insufflé dans tous les esprits l’idée qu’il avait bien annoncé cette somme. Vu la tête des potentiels acheteurs, elle se dit que, côté chiffres, elle y était peut-être allée fort. Si elle s'était évaluée au prix d'un château... Après tout, toute femme était un havre pour l’homme.

Un château c’était plutôt bien.

De toutes les personnes présentes, seul, le militaire ne semblait pas avoir compris ce qui venait de se passer. Il n’était pas stupide, mais il avait surtout autre chose en tête.

Qu’y avait-il donc à comprendre ?

Qu’une somme probablement astronomique venait d’être proposée ? Que la "marchandise" venait de fixer son propre prix de vente ?

Si seulement il pouvait comprendre à un moment ou à un autre qu’elle n’était pas de ce monde. Peut-être qu’il déciderait de la reconduire dans le sien, quel qu’il fut. S’il avait des amis dans les parages, ce serait pas mal qu’ils s’intéressent aussi à L’Étranger et le fasse prisonnier parce qu’elle avait besoin d'avoir une conversation avec lui.

Demander la lune pour obtenir les étoiles ?

Elle voulait vraiment la lune, histoire de lui faciliter la vie.

Dans la foule, plus personne ne parlait. Le regard du marchand d’esclaves allait de l’homme avec la cape marron à Alixe, et vice versa. Cette gymnastique lui demandait tellement d’efforts qu’il en vint à cligner des yeux. Il dut prendre une décision et, en parfait hypocrite, il déclara dans sa langue, que L’Étranger avait bien décrété le prix annoncé.

Celui-ci ouvrit la bouche pour protester.

Son regard ne révélait rien de bon à venir.

Alixe sentit combien L’Étranger était plus que dangereux : mortel.

Son esprit était une fosse abyssale. Malgré cela, elle hésita à peine un instant. Elle redressa le buste et remonta légèrement le jupon de la robe qu’on l’avait forcée à endosser. Elle lui adressa une œillade qui se voulait provocante, mais qui, elle le sentit aussitôt, fut aussi maladroite que tout le reste. Les avances, cela n’avait jamais été à son avantage. Elle n’était pas farouche, mais ce n’était pas parce qu’un homme vous détaillait des pieds à la tête, vous souriait, puis venait vous dire : « J’aime beaucoup vos yeux », tout en pensant « J’aime beaucoup vos seins » ou autre chose, qu’elle en tombait amoureuse, ou qu’elle se sentait pousser des ailes au point de lui sauter au cou, ou directement dans un lit.

Un autre homme surenchérit.

C’était l’Homme Triste. L’Étranger la regarda alors avec le sourire mauvais de celui qui s’en sort aux dépens d’un médiocre adversaire mais qui se souviendrait longtemps du sale tour qu'on venait de lui jouer publiquement. Il était d'une humeur massacrante, maintenant. Le militaire n’allait pas passer les meilleurs moments de sa vie dans les heures, ou les jours, à venir. Surtout s’il savait, ou possédait, quelque chose que L’Étranger convoitait.

Et si c’était L’Occulteur de mondes ?

L’Étranger eut une brève hésitation. Il secoua la tête comme pour chasser un moustique qui se serait posé sur son nez.

Elle se retira aussitôt de son esprit. Encore une fois, elle était allée plus loin qu’elle ne l’avait souhaité. Cela avait été si facile. Elle avait été si rapide qu’il n’avait pas eu le temps de l’éjecter hors de sa tête, cette fois. Elle l'avait vraiment déstabilisé…

L’Étranger et le soldat quittèrent le premier rang.

Alixe reporta son attention sur l’Homme Triste.

Un troisième homme surenchérit.

La voix avait des intonations pointues et brutales qui firent s’arrêter net "L'Étranger". Il se retourna, cherchant d'un regard meurtrier le propriétaire de cette voix plutôt désagréable. Il revint sur ses pas, entraînant son prisonnier avec lui.

Ce brusque revirement n’échappa pas au marchand d’esclaves qui devina immédiatement le parti qu’il pouvait tirer de cette nouvelle situation. Son instinct de maquignon lui hurlait aux oreilles, comme la sirène d’un paquebot, que la fin de la journée s’annonçait plus que bonne. Sur sa face rubiconde, son sourire à moitié édenté s’élargit jusqu’à chacune de ses oreilles.

Loin de s’arrêter devant l’estrade, L’Étranger en fit le tour et grimpa les marches en deux bonds.

Son prisonnier qui n’en demandait pas tant fut contraint de le suivre sur le même rythme.

L’Étranger se dirigea droit vers le négociateur qui, en les voyant arriver, s'était vivement levé de sa chaise et tentait vainement de la garder comme rempart entre lui et cet homme à l'allure fort peu engageante pour les gens de son espèce.

L’Étranger planta le militaire sur place, tout en le mettant en garde :

« N’essayez surtout pas de vous enfuir ! Mes hommes vous rattraperaient aussitôt. »

Le ton était sans appel, à transformer la Méditerranée en banquise.

Alixe était suffisamment près pour l’entendre et le comprendre.

L’Étranger parlait toujours avec cet accent que la jeune femme ne pouvait définir. Il avait une voix très profonde, comme si elle venait du fond de sa cage thoracique. Si elle avait été douée de parole, une pierre tombale se serait sûrement exprimée avec une voix identique.

Alixe vit L’Étranger s’approcher d’elle. Il ne la quittait pas des yeux et commença à tourner autour d’elle avec l’air d’un homme gravitant autour d’une marchandise de luxe à la recherche du premier défaut qui en ferait baisser considérablement le prix, ou qui ne pouvait se résoudre à l’acheter à cause de l’absence de certaines options.

Elle se sentait de moins en moins à son aise, et il le savait.

Il avait une drôle de façon de la regarder.

Elle n’osait plus fouiller dans son esprit.

Avait-il le souvenir de cela ? L’avait-il reconnue ?

C’était impossible.

Qui serait capable de reconnaître une petite fille de quatre ans en regardant une âme qui avait changé plusieurs fois d'enveloppe physique en plus d'un siècle ?

De plus, elle n’avait aucune raison de se trouver ici, ni aucune possibilité, théoriquement.

Il s’interrogeait, mais son regard semblait aussi se moquer d’elle. Tout au plus, lui rappelait-elle quelqu’un, se disait-elle. En attendant, il lui donnait l’impression d’être la dernière des gourdes.

Il y avait tellement d’incertitudes dans cette histoire, et dans sa situation. Il allait lui falloir être une fine mouche pour échapper aux toiles et autres pièges tendus.

« Dites, on n’est plus sur la Terre, n’est-ce pas ? » tenta-t-elle.

Pas très douée non plus pour la subtilité. Mais puisqu'il la prenait pour une idiote*.

Il eut l’air de trouver la question amusante. Un léger sourire étira ses lèvres. Ce n’était pas vraiment un sourire. C’était plutôt une sorte de rictus. Le genre qu'aurait pu avoir un tigre en découvrant son futur repas après des jours sans rien se mettre sous la dent*.

Il se détourna d’elle, et rejoignit le marchand d’esclaves avec lequel il commença à discuter à voix basse.

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