Chapitre 22
Le temps s'écoula aussi morne qu'il se devait pour des êtres vivants dans une boite de conserve volante. Au moins, physiquement, ils se portaient bien. Psychologiquement, c'était une autre affaire.
Cela faisait presque deux mois qu'ils étaient sur le vaisseau.
Ils s'y ennuyaient l'un et l'autre à en mourir ou, au moins, à en déprimer. Cela devait être le cas de tous ceux qui se trouvaient embarqués malgré eux dans un vaisseau, fût-il spatial.
Le lendemain de leur discussion dans la cale du tel'tak Carson avait demandé à rencontrer Ba'al.
Alixe l'avait accompagné mais elle était restée en retrait, silencieuse.
Ba’al ne l’appréciait pas beaucoup, et elle ne tenait pas à commettre un impair.
Carson avait fait remarquer à l’ancien Grand Maître qu’Alixe et lui portaient les mêmes vêtements depuis leur arrivée et qu’à force d’être lavé, son uniforme était devenu aussi ajouré qu’un canevas.
D’autre part, la nourriture des jaffas lui donnait des aigreurs d’estomac. Surtout, il avait envie de savoir ce qu’il mangeait.
Son hygiène lui semblait aussi limitée. Non que celle du maître des lieux, ou celle de ses jaffas, le fussent aussi, mais il avait ses habitudes.
Comme il ne savait pas pourquoi il était dans le vaisseau, et avait perdu la notion du temps, il passait ses journées à tourner en rond dans les coursives et à poser des questions auxquelles personne ne répondait, faute de les comprendre.
En bref, il s'ennuyait ferme et se sentait comme un rongeur tournant en rond dans sa roue à longueur de temps.
Bizarrement, Ba’al n’avait fait aucun commentaires sur ses revendications.
Carson avait alors pensé qu’il avait juste fait mine de l’écouter.
Elle en était persuadée, elle aussi.
Pourtant, l’après-midi même, le lo’taur de Ba’al, le costaud qui l’avait enlevée de l’estrade, au Marché aux Esclaves, était venu leur demander d’établir une liste de ce dont ils avaient besoin.
Ils y avaient passé le reste de la journée, jusqu'à ce que le lo'taur revienne chercher la liste.
Deux jours plus tard, une grande partie de ce qu'ils avaient demandé était stocké dans l’un des entrepôts du vaisseau.
Il manquait bien des choses, mais il y en avait d’autres en plus, parmi lesquelles des médicaments en quantité largement suffisante pour que Carson puisse créer une véritable infirmerie à bord du vaisseau.
Il avait même trouvé un pad neuf, encore dans son emballage.
Il en était venu à regretter de ne pas avoir carrément demandé du matériel médical.
Il y avait aussi un violoncelle. Ce qui fut une satisfaction pour Alixe, même si ce n’était pas son instrument de prédilection. Elle lui préférait le violon. Mais curieusement, elle revenait toujours à ce violoncelle dont elle avait appris à jouer avec une rapidité déconcertante.
Elle avait parfois l'impression que ses savoirs lui venaient d'une autre vie, ou de plusieurs autres vies.
Elle l'avait mis sur la liste sans trop d'espoir de l'obtenir.
Carson et elle s’étaient demandés comment Ba’al et ses jaffas avaient pu se procurer tout cela en si peu de temps.
Ils n’avaient pas pu piller un navire terrien, du type DSC-304, par exemple. Ils l’auraient remarqué. On n’attaque pas un vaisseau de cette taille sans s’attendre à ce que ses passagers se défendent.
Il restait qu’ils avaient pu piller une base sur l’un des postes avancés du SG-C…
Carson s’était inquiété des conséquences d’un tel acte, et des victimes potentielles.
Un jaffa lui avait alors répondu qu’il n’y avait eu aucune victime.
Un autre l’avait regardé, avec un air goguenard, et avait ajouté que le pillage avait été pratiqué si rapidement, et si discrètement, que les propriétaires ne s’en étaient peut-être même pas encore aperçu.
Il avait semblé désireux d’en dire plus, mais un rappel à l’ordre de son compagnon lui avait cloué la bouche aussi sec.
« Il y a beaucoup de bases terriennes dans le coin ? avait-elle demandé à Carson.
─ J’en doute. Et Chip and Dale ne nous diront rien de plus. »
Tout ce qu’ils souhaitaient prendre pour leur utilisation personnelle fit l’objet d’un examen attentif de la part du Prima de Ba’al.
Une tâche que détesta celui-ci. Toutefois, il l’accomplit à la lettre.
Lorsque l’instrument de musique passa entre ses mains, il se posa des questions quant à son utilité. Il pensa, évidemment, qu'il s'agissait d'une arme, mais comme il ne voyait pas comment on pouvait s'en servir, ni ce qu’elle pouvait faire comme dommages, il préféra l’apporter à Ba’al pour que celui-ci décide de son sort.
Fort heureusement pour Alixe, Ba'al était dans un de ses bons jours.
Il l’avait faite venir dans ses quartiers et lui avait demandé si elle savait jouer de cet instrument.
Au moins, il avait su faire la différence entre un instrument de musique et une arme.
Elle avait appris à jouer du violon, du piano et du violoncelle très jeune. Elle aurait même pu en faire sa profession en enseignant la musique.
En guise de réponse, elle lui avait joué un extrait d’une suite de Bach. Un très extrait. Très très court...
Ba’al l’interrompit aussitôt.
Dix seconde lui avaient suffi pour se faire une opinion.
Ce qui lui évita, après une abstinence instrumentale de plusieurs années, de faire des fausses notes avant de se faire abattre par le Prima qui la tenait au bout de sa lance dragon. Au cas, où le violoncelle s’avérerait être réellement une arme.
Qui savait après tout ?
Elle avait remarqué que la musique avait fait tiquer le Goa’uld, même s’il avait essayé de le cacher.
Néanmoins, il avait accepté de lui laisser l’instrument, mais il lui avait demandé une contrepartie : lui faire la lecture, chaque soir, dans une autre langue que le latin ou le grec qu'il lisait et parlait couramment.
Elle connaissait plusieurs autres langues, dont le français et l’anglais, ancien ou moderne, l’italien, l’espagnol, l’allemand et une langue elfique. Elle avait accepté sans grande conviction, mais elle avait néanmoins conclu le marché.
D'autres jours avaient passé sans que rien de véritablement notable ne vienne troubler la tranquillité de l’équipage.
Le ha’tak avait repris sa route à travers l’espace vers une destination qui leur était inconnue à Carson et à elle.
Elle aida son ami à installer son infirmerie.
Durant les journées, le maître des lieux ne leur apparaissait qu’en de rares occasions. Souvent à l’heure du déjeuner, lorsqu’il les invitait à partager son repas.
Autrement, elle ne le voyait que les soirs où elle lui faisait la lecture.
Cela n’avait rien de désagréable. Les textes étaient plutôt intéressants.
Quelques fois, il leur arrivait d’échanger leur point de vue, mais sans cette passion qui animait les discussions qu’elle avait avec son père, autrefois. Elle n’avait trouvé qu’un texte en vieil irlandais qui lui avait posé des problèmes de lecture et de compréhension.
Il avait fini par le lui lire et lui en avait expliqué le sens général.
Elle admirait son intérêt pour les civilisations qui n’étaient pas la sienne et ne comprenait pas qu’il ait pu en assouvir ou en anéantir certaines. Peut-être appliquait-il à la lettre cet adage : "Pour le vaincre, apprends à bien connaître ton ennemi".
Certains soirs, elle se demandait si ses lectures avaient une utilité.
Tandis qu’elle lisait, il était installé à son bureau et gérait ses affaires personnelles.
Cela pouvait durer si tard dans la nuit, qu’elle avait peine à garder les yeux ouverts jusqu’au bout. Sans doute la prenait-il pour une radio.
Il ne la congédiait que lorsque lui-même avait terminé son travail.
Les soirs où elle ne lui faisait pas la lecture, elle jouait du violoncelle durant quelques heures.
Vingt jours après lui avoir donné l’instrument, Ba’al était entré dans ses appartements sans s’annoncer.
Bien qu'il ne se soit pas montré durant les trois jours précédents ─ il ne l’avait pas convoquée pour ses lectures durant ce temps ─ elle n’en fut pas surprise. Cela lui était déjà arrivé deux fois de se comporter ainsi. Il se considérait comme le maître absolu des lieux, même chez ses "invités".
Elle avait immédiatement remarqué son air revêche et son port de tête hautain.
Il tenait ses mains cachées derrière son dos. C’était une attitude courante chez lui.
Elle remarqua aussi qu’il était pâle comme un linge, que ses joues étaient anormalement creusées, que son front perlait de sueur, et que ses yeux d’ambre noir brillaient comme s’ils étaient pris par la fièvre.
Comme à son habitude, il ne s’embarrassa d’aucune forme de politesse, sauf celle qui consistait à rester sur le seuil comme s’il craignait de pénétrer plus en avant sur le territoire ennemi.
Il ne lui demanda qu’une seule chose, assujettie toutefois de lourdes menaces :
« Pourriez-vous cesser, par pitié, de torturer… cette objet et par la même occasion, mes nerfs. Si par malheur, je l’entends encore une fois, ce soir, ou dans les prochains jours, toute hjà’kô que vous soyez, je vous étrangle avec l’une de ses cordes. »
Fin de citation.
Elle se souvenait qu’il avait ensuite reculé d’un pas, et que la porte coulissante s’était refermée devant lui.
Elle en était restée sidérée.
Considérant que ce n’était pas une demande à prendre à la légère, elle n’avait pas rejoué tant que le faux dieu se trouvait dans ses quartiers qui voisinaient les siens.
Carson lui avait appris peu après, que la conception musicales des Goa’ulds étaient différentes de celles des terriens.
À vrai dire, un humain qui chanterait sous l’eau s’il en avait la capacité physique serait une véritable superstar chez eux. À condition que les paroles aient un sens avec le contexte.
À titre comparatif, sur la Terre, ce qui se rapprochait le plus de la poésie populaire goa’ulde, c’était ce qui était inscrit sur le ticket de caisse d’une mère de famille nombreuse après son passage dans une grande surface.
Elle en avait déduit qu’un annuaire téléphonique devait passer, quant à lui, pour de la poésie de haute qualité. Mais ce qui la perturbait dans ce que lui avait expliqué Carson, c'était qu'elle n'avait jamais chanté.
Elle avait même eu l'impression que c'était moins la musique que les souvenirs qu'elle faisait naître chez lui qui irritait le Goa'uld.
Ba'al ne s'était pas montré durant les deux jours suivants.
Elle avait frappé plusieurs fois à sa porte sans obtenir la moindre réponse.
Elle avait ensuite cherché Carson, mais n’avait pas réussi à le trouver.
Il semblait que lorsqu’elle parvenait à le localiser à un endroit du vaisseau, elle y arrivait toujours trop tard. Il était déjà parti ailleurs… Elle commençait à croire qu’il faisait tout pour l’éviter.
Il ne pouvait y avoir qu’une seule raison à cela : il ne souhaitait pas qu’elle devine… ou qu’elle lise ses pensées.
Le troisième jour, un jaffa lui avait fait savoir que les deux hommes avaient quitté le vaisseau pour une durée indéterminée.
Alixe en avait voulu à Carson de ne pas l'avoir prévenue de son départ mais, connaissant Ba'al, celui-ci ne lui avait sûrement pas laissé le choix. Elle aurait donc pu passer son temps à les attendre, mais le destin, une fois encore, en avait décidé autrement.
Au cours de la nuit, elle avait été réveillée par une brutale secousse.
Ce qui était parfaitement anormal pour un vaisseau censé être immobile.
À moins que le navigateur ait commis l’erreur de le stationner sur la trajectoire d’un météore, il ne pouvait y avoir que deux raisons à ce choc : soit il y avait eu une explosion à l’intérieur du ha’tak, soit il était pris pour cible par un ou plusieurs autres vaisseaux.
Elle s'était habillée en vitesse et avait filé vers la passerelle de commandement.
Tout le long des coursives, elle avait croisé des jaffas qui couraient dans tous les sens.
Ils étaient tous armés, et nombre d'entre eux emportaient des caisses de matériels et de vivres en direction de la salle de transfert. Selon toute apparence, ils avaient reçu des ordres pour évacuer le vaisseau en cas d’attaque.
C'était la seconde fois qu'elle faisait intrusion sur la passerelle.
Cette fois, le Prima ne se rendit pas compte de son arrivée, trop occupé traiter par écran interposé avec une femme à l'épaisse chevelure brune et aux grands yeux gris-bleu.
"Traiter" était un bien grand mot.
La femme affirmait que Ba'al et Carson étaient à bord.
De bonne foi, le Prima maintenait le contraire. En conséquence, il ne pouvait accéder aux demandes de la femme qui étaient que Carson soit libéré, et Ba'al arrêté et livré sur l'heure.
En cas de refus, elle était prête à détruire le vaisseau.

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