Chapitre 27

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Sa rencontre avec Woolsey et Mac Kay avait été un leurre. Ils n’avaient sûrement aucune intention de le recruter. Keller avait dû leur soumettre le profil psychologique de Sheppard. Lorsqu’ils l’avaient rencontré, il leur avait suffi de laisser échapper quelques informations qui n’avaient pas échappé au détective. Puis ils lui avaient laissé quelques longueurs d’avance.

Les “hommes en noir” savaient que Sheppard ne lâcherait pas sa proie, et qu’en le suivant, ils la trouveraient, eux-aussi.

Il avait effectivement trouvé l’extraterrestre, et ils avaient terminé le travail en faisant atomiser son repaire. Ils voulaient être certains qu’il n’en réchappe pas.

Savaient-ils que Sheppard était sur les lieux au moment de la frappe ? Peut-être avaient-ils espéré qu’il ne survivrait pas. De cette manière, ils éliminaient un témoin. Un fouineur, sans doute, car il leur aurait collé au basque pour découvrir d’autres secrets.

Lui coller un mouchard était une chose. Programmer son exécution en était une autre.

Sheppard ne l’ignorait sûrement pas.

Il avait accepté le marché et leur avait donné tous les renseignements dont il disposait.

Même si, à un moment, il avait joué au joli cœur avec elle, et tenté de montrer à Carson les meilleurs aspects de sa personnalité, elle restait persuadée qu’il était aussi fiable qu’un vendeur d’encyclopédies, et qu’il avait gardé pour lui des informations dont il userait plus tard. Il n’hésiterait pas à se retourner contre eux à la première occasion et à conclure un nouveau marché avec Woolsey et Mac Kay.

Lorsqu’elle avait interrogé John Sheppard, elle avait évité d’orienter ses questions sur la présence d’éventuels extraterrestres logés aux frais du contribuable américain, ou sur la Porte des étoiles. Après tout, peut-être que ces gens pour lesquels travaillaient Woolsey et Mac Kay n’en avaient pas encore trouvé une, et qu’ils ignoraient qu’il y en avait une, avec douze chevrons, dans un entrepôt abandonné dans une ville en l’Alaska.

Elle ne pouvait en être certaine. Inutile de faire la description d’un objet après lequel eux ou Sheppard risquaient de se mettre en chasse. Au final, la Porte pourrait leur poser plus de problèmes que de bienfaits à eux comme à Carson et elle. Surtout elle décidait de rester sur cette Terre avec lui.

Si Woolsey et Mac Kay en avaient trouvé une autre, elle devait se trouver sous bonne garde dans les hangars ou dans les souterrains aménagés dans la zone 51.

Cherchaient-ils encore le moyen de la faire fonctionner ou bien l’avaient-ils déjà utilisée ?

Si Ba’al était arrivé par cette porte, il avait dû se faire drôlement accueillir.

Ce n’était pas l’envie qui manquait à Alixe de demander à John Sheppard si, lorsqu’il s’était trouvé dans la zone 51, il n’avait pas vu un homme assez grand et athlétique, au teint hâlé, parlant avec une voix de contrebasse et des yeux brillant parfois comme des néons, faisant acte d’une forte disposition à la mégalomanie, à l’autosatisfaction, et, fait notable, pouvant s’être présenté comme un dieu tout puissant.

Toutefois, elle espérait que Ba’al avait été assez malin pour ne pas faire montre de ses capacités destructrices dans ce monde où les extraterrestres dangereux étaient atomisés.

Si Sheppard l’avait rencontré, peut-être n’aurait-il vu en lui qu’un personnage insupportable avec ses manières de prince oriental. Aussi, plutôt que de lui demander quoi que ce soit à propos du Goa'uld, elle avait mis l’accent sur divers objets tels que Le Marteau de Mjöllnir, La Lance de Gungir, Le Miroir des Ombres… et toute une liste d’artefacts dont elle avait seulement entendu parler, et dont elle supposait maintenant qu’ils pouvaient exister, même si ce n’était pas dans cet univers.

L’idée des artefacts lui avait été inspirée par les objets du hangar.

Dans son monde, l’existence d’un tel entrepôt où l’on soustrayait à l’Humanité des objets propres à la détruite, comme La Boite de Pandore, la Clef Fée, ou des monolithes noirs, parmi d’autres choses, relevait des légendes urbaines.

Sheppard l’avait d’abord regardé bizarrement. Il devait se demander si elle se fichait de lui ou si elle était folle. Qu’il croie l’un ou l’autre lui était égal.

Après tout, elle était passée par là, elle aussi. Il y avait encore peu de temps de cela.

L’essentiel était que Sheppard leur laisse assez de temps avant de prévenir McKay et Woolsey en leur enjoignant de doubler les cadenas des grilles, les serrures des hangars, et toutes les mesures de sécurité en vigueur dans la zone 51. Elle savait qu’il n’hésiterait certainement pas à leur parler de la femme qui s’évaporait dans une fumée noire pour réapparaître à un autre endroit, sans le moindre bruit.

John Sheppard s’était souvenu de qui il était, de ce qu’il avait vécu ces derniers jours, ces derniers mois, ces dernières années, et à qui il avait affaire en ces instants : des êtres qui n’étaient probablement pas plus de son monde que la créature qui avait failli le tuer en lui tirant dessus. Moins d’ailleurs, s’il devait considérer qu’ils venaient d’un autre univers.

Son esprit s’était refermé comme une huître sur sa perle.

Alixe eut l’impression d’entrer en collision brutale avec un bloc de granit : dur et froid, rugueux et sans la moindre émotion.

Ce qu’elle appréciait chez Beckett, c’était son incapacité à cacher ses émotions. Elles le guidaient. Quant à Ba’al, il ne prenait même pas la peine de cacher ce qu’il pensait surtout lorsque cela les concernait.

Avec l’un comme l’autre, elle savait où elle allait. Avec Sheppard, c’était comme sauter d’une falaise : le vide absolu.

La chaleur et l’odeur du sable du désert… La zone 51 sous leurs yeux.

Sa longue surveillance des lieux lui avait permis d’appréhender tout le chemin parcouru pour en arriver à cet instant, à cet endroit.

Carson tourna la tête pour lui rappeler sa présence :

« Vous pensez à tout ce qui nous est arrivé ces dernières semaines ? »

Elle acquiesça d’un signe de tête.

Il l’observait comme s’il cherchait à lire le fond de sa pensée. Ses yeux azur, aussi pénétrants soient-ils, ne pourrait jamais aller jusqu’aux tréfonds de son âme.

Carson ne pourrait jamais voir les douleurs qui la hantaient.

Finalement, elle détourna le regard.

« Moi aussi. Je n’arrête pas d’y penser en ce moment, dit-il. Il faut dire que notre situation actuelle s’y prête… l’attente… les longues heures de surveillance… une activité inexistante, en termes d’action du moins. Un mois, c'est long. Nous ne sommes plus habitués à cela.

─ Je me demande si nous serons capables de reprendre le cours normal de nos vies après tout ça… Si jamais nous décidons de rester ici.

─ Je me le demande aussi. »

Elle sentit un frémissement dans son âme, un regret… Pour lui, la réponse était clairement non.

« Comment est votre famille ? » se hasarda-t-elle.

Sa question avait quelque chose d’un peu gauche.

Au même instant, elle comprit que son sens pouvait être différent pour Carson. Il pensait peut-être qu’elle essayait de savoir s’il était marié, ou s’il avait quelqu’un dans sa vie… dans son monde…

Elle ne lui avait jamais posé la question durant ces mois passés ensemble.

« J’ai… (Il hésita) Le vrai Carson Beckett a une mère, et huit frères et sœurs plus âgés que lui, et un plus jeune…

─ Vous n’êtes peut-être pas le Carson qu’ils ont connu, mais vous n’en êtes pas moins une partie de lui. Cette famille, elle vous manque ?

─ D’une certaine manière.

─ D’une certaine manière ?

─ J’ai beau me dire, comme vous venez de le faire, que je ne suis pas totalement un étranger, mais je n’arrive pas à considérer ces gens comme étant ma famille… et quand il m’arrive de m’en persuader… je me demande jusqu’à quel point ils ... »

Il n’acheva pas sa phrase.

Elle comprit qu’il serait inutile de le questionner plus. Elle reporta son attention sur le hangar et évalua, une énième fois, la situation.

« Je ne sais pas si c’est notre ami qu’ils gardent, mais quoi qu’il y ait là-dedans, ils le protègent bien. »

Carson ne répondit pas.

Elle le regarda à nouveau. Quelque chose le tracassait. Elle ressentait sa profonde tristesse.

« Un problème ?

─ Non », mentit-il

Il y eut un court silence avant qu’il se décide à dire ce qui lui pesait sur le cœur.

« J’ai essayé de contacter ma mère dans ce monde… »

Intéressant, même si à sa tête, elle devinait la suite.

« Je lui ai téléphoné… ma grand-mère a répondu. Elle doit avoir presque quatre-vingt-dix ans… Dans mon monde, je… je ne l’ai pas connue. J’ai prétendu que je menais une enquête sur les familles nombreuses… Elle n’a pas très bien compris la raison de mon appel… parce que le seul fils qu’elle ait eu… est mort à la guerre… Il n’a même pas eu le temps de se battre… Il a eu un accident… Une balle perdue… Dans ce monde, mon père a cessé d’exister avant de connaître ma mère… et d’avoir des enfants… Je ne suis jamais né dans ce monde… »

Elle avait écouté Carson sans l’interrompre. Elle était profondément triste pour lui.

On avait beau dire, mais dans ces univers parallèles, les personnes qui auraient pu être vos parents, vos époux, vos enfants, n’étaient rien d’autres que des êtres étrangers. Toutefois, on ne pouvait pas s’empêcher de les aimer comme s’ils ne l’étaient pas.

Dire était une chose. Faire en était une autre.

Il fallait ne pas avoir de cœur pour se sentir totalement détaché.

Ce n’était pas la seule chose qui le tourmentait.

Elle savait qu’il s’inquiétait pour elle, qu’il avait peur de la perdre.

Elle préféra n’en rien dire.

« Dans cet univers, je n’existe probablement pas non plus, dit-elle simplement.

─ McKay avait une théorie sur les univers parallèles. Il disait que tout se répète à l’infini. Sauf certains objets qui sont uniques et peuvent passer d’un univers à l’autre. Il croyait que les chats en étaient capables, ce qui expliquait les cultes dont ils étaient les objets dans l’Antiquité, et l’opprobre qui leur avait été jetée au Moyen Age. Ces objets ou ces créatures sont des pivots qui permettent à ces univers de se maintenir les uns par rapport aux autres. Ces pivots sont aussi les garants de la cohésion de ces univers. Peut-être que des personnes en sont aussi capables… »

Elle ne répondit rien. Elle y avait pensé, et cela lui avait donné le vertige.

Carson reprit sur un ton qui se voulait plus léger :

« Pour en revenir au Sheppard de ce monde, il est peut-être imbu de sa personne, fainéant, borné et totalement inconscient dans ses actes, mais il est loin d’être stupide. Il a sûrement compris que nous recherchions quelqu’un. »

Carson regarda sa montre.

« Cela va bientôt être la relève. Ils vont allumer les lumières dans dix minutes. »

Ils se relevèrent tous les deux.

Terminé la surveillance.

Elle baissa sa visière qui ne laissa plus apparaître que le bas de son visage. Sanglée dans sa tenue sombre, armée jusqu’aux dents, elle avait l’air d’une guerrière prête à mourir sur le champ de bataille. Elle n’en demandait pas tant.

Ces derniers jours, elle s’était beaucoup reposée, et n’avait pas utilisé son pouvoir.

Carson lui avait fait répéter de nombreux exercices respiratoires pour prévoir les nausées, ou au moins les atténuer. Elle était maintenant prête à se téléporter. Elle ne maîtrisait toujours pas ce pouvoir. Elle savait que cela prendrait du temps. Les petites distances s’effectuaient plus difficilement que les grandes et étaient plus épuisantes pour son organisme.

Carson la retint doucement par le bras.

« Si tu vois la moindre chose anormale, le moindre danger, tu fais marche arrière, compris ? Pareil si tu ne te sens pas bien. Ba’al ne vaut pas la peine que tu risques ta vie pour lui. On trouvera un autre moyen de le sortir de là. S’il s’y trouve vraiment. »

Elle appréciait sa sollicitude.

« Il faut qu’il y soit. Nous avons besoin de lui autant qu’il a besoin de nous.

─ J’aimerai en être aussi persuadé que toi. Dans mon monde, il n’est pas connu pour son esprit bienveillant. Encore moins pour sa loyauté, ou sa fidélité envers ses amis. Au championnat amateur de la roublardise, il aurait été disqualifié pour professionnalisme.

─ Tu fais de l’humour à propos d’un Goa’uld, Carson. Il y a du progrès.

─ Je pense simplement que les chiens ne font pas des chats.

─ Tu penses que les gens ne peuvent pas changer ?

─ Si, et je pourrais te raconter l’histoire de Teal’c… ou celles de Vala Maldoran, celle de mon monde, et de son époux…

─ Je ne suis pas certaine de vouloir l’entendre, celle-ci.

─ Concernant Ba’al, j’aimerais croire qu’il n’est pas celui que je croyais, mais il y a des êtres dont la nature est trop profondément ancrée pour la changer, et je crains qu’il soit de ceux-là.

─ En es-tu certain ? »

Carson ne répondit pas. Elle sentit qu’il doutait de ses propres paroles.

Cela n’entama en rien sa détermination.

Elle ajouta :

« Nous ferons l’un et l’autre ce qui doit être fait, Carson. Quoi que nous pensions de lui. Sortons-le d’ici, et après, nous verrons ce que nous déciderons de faire. »

Ajouta-t-il quelque chose ?

Si c’était le cas, elle ne l’entendit pas.

Elle s’évapora dans des volutes de fumées noires.

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