INTERLUDE 2.1
Ailleurs… Une autre Terre...
Tiernáan Longdhubh
Elle reprenait conscience, lentement, il le sentait.
Bientôt, elle se réveillerait, et il ne pourrait plus la côtoyer d’aussi près.
S’il avait eu le choix, il n’aurait pas hésité à rester, mais il avait une vie professionnelle, à défaut d’avoir une véritable vie privée.
Au moins, elle était sortie d’affaire, pour l’instant.
Elle aurait dû quitter le pays, être renvoyée auprès de sa famille, mais il avait tout fait pour s’y opposer. Ce n’était pas qu’il en avait les moyens, mais il avait eu une opportunité et il l’avait saisie. Il lui avait juste fallu rentrer son nom dans un dossier, et faire d’elle un témoin capital dans une affaire de détournement de fonds, et de matériel militaire.
Après tout, elle avait bien été approchée à plusieurs reprises par l’ATIDC, Aerospace & Terraforming Industrial Development Corporation.
Cela tombait bien, car ses supérieurs lui avaient confié une sorte d’enquête de moralité à leur sujet.
Cette entreprise, avec toutes ses filiales et ses obscurs départements, travaillait en étroite collaboration avec plusieurs États. Il était normal que de temps à autre, une enquête soit faite à leur sujet.
Il venait d’obtenir son affectation à Interpol, après une mission qui avait failli lui coûter la vie, suivie de plusieurs années de congés sabbatique prescrites par son administration d’origine, pour s’en remettre totalement.
Interpol lui avait confié cet audit sur l’ATIDC, initialement un contrôle de routine.
Il ne lui avait pas fallu longtemps pour repérer certaines irrégularités financières, et structurelles. En suivant le cheminement de certains fonds, il avait découvert que l’ATIDC ne s’intéressait pas seulement à l’espace et à la terraformation potentielle de planètes.
Elle éprouvait aussi de l’intérêt pour tout ce qui touchait à la situation écologique de nombreuses régions du monde.
La première fois qu’il avait vu apparaître le nom de Rain, ce fut en découvrant sa signature au bas de documents concernant les situations politiques, économiques et sociales de différents pays d’Afrique de l’Est.
Une filiale de l’ATIDC avait demandé et obtenu ce rapport en vue d’une possible action de protection des fonds sous-marins, une autre avait fait la même chose, soi-disant pour compléter les données d’un programme destiné à prévoir les perturbations sismiques dans la région.
De toute évidence, quelque chose intéressait l’ATIDC dans la région, mais il ignorait ce quoi il s’agissait.
Il s’était renseigné au sujet de Rain Alluedol et l’avait même fait surveiller de près, durant quelques mois. Il avait dû se rendre à l’évidence : elle était au-dessus de tout soupçon d’espionnage.
Elle faisait son travail, et elle le faisait bien. Elle avait une vie privée normale, et venait de se lier avec un agent d’assurance qui profitait souvent de ses fréquentes absences professionnelles pour entretenir d’autres liaisons passagères.
Tiernáan avait éprouvé un sentiment de dégoût pour cet homme trop lâche pour avouer ses véritables désirs.
C’est à ce moment-là qu’il s’était rendu compte que la jeune femme ne le laissait pas indifférent. Même après avoir cessé toute surveillance officielle à son égard, il n’avait pas pu s’empêcher de la suivre de loin, et parfois physiquement.
Il n’avait pourtant aucune raison de la revoir. Il entretenait un semblant de vie privée : un travail plus que bien payé qui lui prenait tout son temps, un bel appartement à Londres, une fiancée sublime et intelligente qui travaillait dans la finance et qu’il ne voyait qu’en de rares occasions, une voiture de luxe, une vie tranquille sans véritables désirs ou envies, surtout pas ceux de faire marche arrière, ou de jongler comme certains de ses collègues avec deux vies.
Sauf lorsqu’il revenait vers Rain.
Physiquement, la jeune analyste ne tenait pas la comparaison avec sa fiancée, Rose, qui avait été un jeune mannequin très recherché par les photographes, avant leur rencontre.
Rain était de taille moyenne, environ un mètre soixante-dix, le teint clair et naturel, souvent halé par le soleil et la vie à l’air marin, yeux couleur noisette, cheveux longs et blond miel, souvent serrés dans un chignon ou une natte.
Elle n’était pas du tout son genre de femme. Mais il y avait cette vie dans son regard, son sourire comme si rien n’avait de prise sur elle, et son charme restait pour lui indéfinissable, loin de tout artifice, de toute sophistication.
Sa beauté ne se voyait pas au premier coup d’œil, mais elle était plus profonde, et moins éphémère que celle, glacée et glaçante, de sa compagne, Rose. Alors que celle-ci se fanerait, Rain serait de ses femmes sur lesquelles le temps aurait une prise bénéfique.
Ses collègues lui enviaient sa chance. Ils ne connaissaient rien de l’envers du décor.
Il lui avait fallu du temps pour reprendre sa vie en main, pour devenir celui qu’il voyait matin et soir devant le miroir : un homme de trente ans qui atteignait presque les deux mètres à quelques centimètres près, d’allure sportive même lorsqu’il portait un costume et une cravate, des cheveux courts, blonds comme les blés, des yeux bleu turquoise qui faisaient souvent se retourner les femmes sur lui, et une "peau d’anglais", très claire rosissant facilement au soleil.
Une vie de rêve, diraient certains.
Il n’en avait pas toujours été ainsi. Sa vie n’avait pas toujours été un long fleuve tranquille. Il avait failli en mourir à plusieurs reprises. Les seules séquelles qu’il en gardait aujourd’hui, à part des cicatrices physiques, c’était l’absence des souvenirs de son enfance et d’une partie de sa jeunesse. Il se souvenait vaguement de sa période militaire en Irak et en Afghanistan, de son entrée dans la police après son service, et des missions d’infiltrations qui finissaient par toutes se ressembler.
Par contre, il se souvenait clairement de cette nuit… de son réveil brutal dans ce qui lui servait alors de chambre et qui n’était rien de plus qu’un taudis puant. Il n’y avait qu'une paillasse à même le sol, une chaise cassée, et une glace brisée au-dessus d'un lavabo qui n'en avait que le nom, et qui visiblement servait à tout, sauf à se laver.
Il était resté des heures assis dans un coin de la pièce, à essayer de comprendre ce qui lui arrivait, ce qu’on lui avait fait.
Il n’avait plus aucun souvenir et avait l’impression de se réveiller d’un long sommeil.
Les premières douleurs s’étaient fait ressentir à l'aube. Il n'avait pas mal à un endroit particulier. Il ne savait même plus ce que c'était que d'avoir mal. C'était là, et cela le rongeait, chaque minute un peu plus.
Il y avait aussi ces tremblements qu'il ne parvenait à faire cesser.
Une rage irraisonnée, venue de nulle part, grondait comme un animal monstrueux dans sa tête, et cherchait à l’éventrer du fond de sa cage thoracique. Il en était venu à se taper la tête contre les murs, puis le corps, à donner des coups partout où il le pouvait, à déchirer les vêtements qu'il portait et qui lui brûlaient la peau...
Il avait tenté de l'enlever elle aussi. Il aurait sans doute réussi s’il n’en avait pas été empêché...
Il ne se souvenait plus de ce qui s'était vraiment passé après sa crise. Il s'était simplement réveillé poignets et chevilles liés à un lit, des bandages et des pansements sur tout le corps.
Il s'était débattu jusqu’à l’épuisement contre cette situation et contre cette autre douleur, celle du manque, qui avait remplacé la précédente. Sur un miroir, placé près du lit, il avait vu son visage : osseux, creux, cerné, décharné, presque sans cheveux. Le visage d'une créature au bord de la mort. Celui d'un putain de camé qui avait failli faire sa toute dernière overdose. Il en avait pleuré.
Petit à petit, avec le temps, le manque l'avait quitté.
Chaque matin, à la même heure, durant les neuf ou dix jours qui suivirent son internement, un homme était venu s’asseoir en silence dans sa chambre, sur le fauteuil près de la fenêtre.
Durant tout ce temps, l'homme s'était contenté de l'observer.
Un psy.
Il avait un regard empreint de calme et douceur.
Tiernáan l’avait même trouvé apaisant, pour un psychologue. D’habitude, il les abhorrait.
Passé ces premiers jours, l'homme avait commencé à lui poser des questions.
Tiernáan n’avait su comment y répondre. Parce qu'il en ignorait les réponses, et parce qu'il ne savait plus comment faire fonctionner ses cordes vocales. Il savait crier, hurler, mais il ne parvenait plus à parler.
L'homme avait toujours avec lui une tablette sur laquelle il tapait – Tiernáan le comprit plus tard – les informations qu’il recueillait, ses impressions, ses réflexions, son rapport sur chacun de ses patients.
Un jour, l'homme lui avait enlevé ses attaches.
Tiernáan n’avait d’abord su quelle attitude adopter. Il s’était senti perdu. Il était resté assis sur son lit à regarder le psychologue qui semblait attendre quelque chose de lui, mais il ignorait quoi. Alors il ne fit rien d'autre qu'attendre lui aussi.

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