Chapitre 9

11 minutes de lecture

Après une dizaine de minutes d’attente silencieuse, Ba'al ne se gêna pas pour faire connaître son agacement haut et fort. Il reçut l’assentiment de la foule qui s’impatientait elle aussi.

« Vous savez qui sont ces trois-là ? » demanda Alixe à Carson.

« Aucune idée. Excepté que ce sont… »

Ba'al le coupa net pour répondre à sa place.

« Celui qui tient la craie, c’est Susanoo, le jeune frère d'Amaterasu. Il est connu pour semer le chaos partout où il passe. L’autre, c’est Omoïkané. On le dit intelligent et rusé. Et elle, c’est Ame-No-Uzume. Elle n’a rien à envier aux deux autres.

─ Des amis à vous ? » demanda Carson Beckett sur un ton qui se voulait ironique.

Ba'al posa sur lui un regard dédaigneux. La simple idée de l’associer avec ces trois-là lui hérissait les poils de son menton.

Alixe ne quittait pas la femme du regard. Elle la sentait comme on sentait une mygale ou un autre animal insidieusement dangereux s’approcher de vous.

« La femme est la plus dangereuse des trois. Elle les mène par le bout du nez. Ce qu’elle veut, ils le veulent, et, ensemble, ils le détruisent ».

Elle avait dit cela sur un ton monocorde, dénué d’émotion.

Les regards de Carson Beckett et de Ba'al se posèrent sur elle.

Elle sentit leur étonnement, l’un visible sur son visage et dans son regard, l’autre caché mais pourtant bien présent.

Ba'al la jaugea quelques instants :

« Vous êtes plus intelligente que vous en avez l’air. Vous pourriez m’être utile finalement, autrement qu’en "hjà’kô", finit-il par dire après ce bref examen.

Elle l’ignora superbement en s’adressant à Carson Beckett :

« Ça veut dire quoi "hjà’kô" ?

─ Je crois que c’est une servante, mais cela pourrait être un animal de compagnie, ou une plante d’intérieur. Je ne sais plus si je vous l’ai dit : je ne suis pas spécialiste en de la civilisation goa’uld, encore moins en langage goa’uld.

─ Pour quelqu’un qui n’est pas spécialiste, vous en savez beaucoup sur eux. »

Peu émue d’avoir été traitée de plante d’apparat, elle planta son regard dans celui du seigneur goa’uld qui continuait à l’observer.

« Plante d’apparat ? Cela me convient parfaitement. Les hommes ne couchent pas avec leurs plantes vertes normalement. J’ai déjà du mal à comprendre ceux qui couchent avec des potiches. »

Carson Beckett eut un défaut de respiration subit qui le fit tousser.

Ba'al comprit le sens général de l’allusion. Il en avait une autre ne réserve beaucoup plus explicite :

« En ce qui me concerne, je leur coupe la tête lorsqu’elles deviennent trop envahissantes. »

Avec un sourire mi-figue, mi-raisin qui laissait à penser qu’il le faisait vraiment, il reporta son regard sur les membres du trio.

Ceux-ci s’étaient enfin décidés.

Susanoo inscrivit quelque chose sur son ardoise qu’il donna à Ame-No-Uzume. Elle lut, tiqua, mais elle rendit l'objet à l’homme de main du négociateur qui la montra au marchand d'esclaves.

Un second homme de main vint chercher l'ardoise de Ba’al et la porta aux maquignons.

Ils comparèrent les deux chiffres, et se regardèrent, peu sûr d'eux, et blêmes.

Le négociateur autorisa les deux parties à s’approcher.

Alixe et Carson voulurent en faire de même mais un mouvement de l’un des hommes de main du négociateur les incita à rester à leurs places.

D’où elle se trouvait, Alixe ne pouvait pas voir ce qui était inscrit sur les ardoises. Elle reporta alors son attention sur les visages des trois asiatiques et du Grand Maître.

Il y eut un moment de flottement. Puis Ba’al revint vers eux, le visage fermé, le regard plus sombre qu’il ne l’était déjà.

Alixe sentit sa tête tourner. Elle avait les nerfs à fleur de peau, et l’estomac au bord des lèvres. Quitte à choisir, elle préférait un Goa’uld plutôt que trois. Cela étant, les membres du trio n’affichaient pas la joie des vainqueurs.

Le marchand d’esclaves annonça le vainqueur à une foule clairsemée et se tourna vers Ba'al avec son large sourire.

Ul y eut des applaudit polis.

Alixe comprit alors que Ba'al avait gagné l’enchère.

Le maquignon montra les deux ardoises à l'asistance.

Un léger frisson de "Oh", "Hein" de différentes longueurs, ainsi que des mots assez divers, parcoururent celle-ci.

Alixe tendit le cou pour essayer de voir ce qui était inscrit sur les ardoises, tout en sachant que cela ne signifierait pas grand-chose pour elle. En vain.

« C’est à peine sorti de leur marécage, et ça croit jouer dans un océan », pesta le Grand Maître à mi-voix.

Elle ne connaissait pas cette expression, mais l’image ne laissait pas de doute sur le sens.

Un homme, bâti comme un lutteur, surgit devant l’estrade.

Ba’al lui fit un discret signe de tête. Moins d’une minute plus tard, un autre, du même modèle, grimpa les marches de l’estrade avec un petit coffre en bois sous le bras.

Alixe remarqua que les deux hommes avaient, au milieu du front, un tatouage identique qui évoquait une tête de taureau stylisée. Ce qui, quelque part, était normal. Dans la mythologie mésopotamienne, Ba'al était représenté en taureau, ou accompagné de cet animal. Le Grand Maître portait son propre symbole au dos de sa cape.

Elle ne connaissait pas très bien l’histoire du dieu Ba'al, mais elle se souvenait que c’était l’une des plus complexes de la mythologie, d’une part parce qu’il était confondu avec d’autres dieux, d’autre part parce que le mot "baal" était devenu d’un usage très courant dans la région de son culte, et signifiait quelque chose comme "maître", "roi" ou "seigneur", ou les trois à la fois.

Elle n’était pas certaine de l’orthographe du nom du Goa'uld et elle hésitait entre "Baal", "Bâal" "Bâ’al", et "Ba'al" ou encore "Bahal". À la manière de prononcer de Carson Beckett, cela semblait être la quatrième, mais il était écossais. Ce n’était peut-être qu’une histoire d’accent.

Elle se souvenait néanmoins qu’il y avait eu trois "Baal" reconnus : Baal L’Ancien, Baal-Samain et Baal-Chamon. Elle ne savait rien du premier. Le second pouvait être un équivalent d’Adonis qui était considéré comme quelqu'un d'aimable et dont le destin était marqué par la tragédie. Quant au troisième, c’était celui de Moloch, un dieu fort peu sympathique.

Une fois encore, elle se reprocha son manque d’intérêt pour les religions autres que celles de l’Égypte et de la Grèce antiques. Elle s’était intéressée aux mythes celtiques et nordiques, sans plus. Ceux de l’Asie ou de l’orient, plus encore de l’extrême Orient lui étaient encore plus étrangers. Elle n'av it que des bases.

Son intérêt pour la mythologie datait des leçons d’histoire auxquelles elle avait pu assister à l'université pendant que son "père" donnait ses cours dans un amphithéâtre voisin.

Elle avait une assez bonne mémoire pour se souvenir de quelques détails, et pour se demander de laquelle de ces cinq déclinaisons celui qui se faisait aujourd’hui appeler Ba'al pouvait être le plus proche.

En tous les cas, le seigneur goa’uld avait une inclination pour les serviteurs aux muscles hypertrophiés, à l’allure bovine, et harnachés de cuir.

L’homme au coffre, précédé de Ba'al, s’approcha du marchand d’esclaves.

Le Grand Maître sortit une clé de l’une de ses poches. Il se contenta de la placer dans la serrure, laissant au vendeur le soin de l’ouvrir lui-même, avant de les rejoindre, Carson et elle.

« Oh, oh... On devrait peut-être reculer… »

Carson paniquait sans raison apparente.

Elle pensa alors aux valises abandonnées dans les cafés, les restaurants ou encore les gares.

Il tenta de prendre la tangente.

Elle faillit faire pareil.

Ba'al, lui, ne bougea pas d’un pouce. Même lorsque, d’une main ferme, il enserra l'épaule de Carson et l'obligea à rester à ses côtés.

Alixe ravala sa salive et se rassura en pensant qu’il n’allait pas commettre un attentat à visage découvert. Il fallait être totalement cinglé.

Cela dit, sous les angles que lui avait dépeints Carson, les Goa’ulds ne lui apparaissaient pas très sains d’esprit.

D’un autre côté, elle ne sentait pas le Grand Maître sur le point de passer de vie à trépas.

Le négociateur ouvrit la cassette, avec d’infinies précaution, comme si, lui aussi, craignait un mauvais coup.

Rien n’arriva.

Il commença à compter les pièces qui se trouvaient à l’intérieur du petit coffre avec la ferme intention de prélever sa commission et de mettre les voiles le plus vite possible.

Lorsqu’il fut assuré que la somme intégrale de la vente se trouvait dans le coffre, il fit un signe d’assentiment en direction du marchand d'esclaves qui prit aussitôt possession de son dû moins la part de son collègue, puis à l’intention de Ba’al.

Celui-ci ne sembla pas le remarquer. Son attention était dirigée sur le trio qui se trouvait à l’autre bout de l’estrade, et dont la conversation devenait de plus en plus animée.

Soudain, un hurlement de femme déchira le silence impressionné de l’assistance.

Alixe vit un géant fendre la foule à coups de sabre et se ruer dans leur direction. Un sceau en forme d’étoile était tatoué au milieu de son front. Il avait sauté sur l’estrade avec une facilité que sa taille et son poids ne laissaient pas soupçonner avant de foncer sur Ba'al.

Alixe sentit l’effroi de Carson. Il aurait été blessé, ou pire, si le Goa’uld ne l’avait poussé sur le côté.

L’espace d’un instant, elle croisa du dernier Grand Maître. Elle y lut tour à tour de la colère, de l’inquiétude, et de la détermination.

La seconde suivante, il y eut soudain une série de claquements secs. L'enfer se déchaîna autour d'eux lorsque différents objets éclatèrent dans une pluie de débris.

Le colosse s’arrêta brusquement. Il hésita, un bref instant, et rebroussa chemin pour se mettre à l’abri de la pluie de projectiles qui venait de s’abattre sur eux.

Quelqu’un les mitraillait.

Alors qu’elle réalisait cela, Carson la poussa. Elle tomba au sol et sentit quelque chose lui éclabousser le visage.

Il y eut alors une monstrueuse panique autour d’eux.

Elle s’essuya machinalement le visage, et se rendit compte que ses doigts maculés de sang. Pourtant, elle ne ressentait aucune douleur. En une fraction de seconde, elle comprit. Si elle n'avait pas été blessée, alors cela ne pouvait être que Carson ou Ba'al qui se trouvaient devant elle.

D’autres costauds étaient montés sur l’estrade et se battaient entre eux.

Elle avait l’impression d’être un ballon de rugby sous la mêlée. Elle se fraya un chemin en rampant à travers une forêt de pieds et de mollets.

Arrivée au bord de l’estrade, elle chercha Carson du regard.

Elle croisa le regard impitoyable d'Ame-No-Uzume qui se frayait un chemin vers elle, parmi les combattants. Une nouvelle salve les éparpilla hors de l’estrade. Ame-No-Uzume s’était arrêtée, et regardait, hébétée, fleurir en accéléré une tache rouge sur son kimono rose pâle, au niveau de la poitrine.

Alixe la vit plier les genoux lentement, et tomber au sol sur le côté. Elle avait l’air d’une jeune fille endormie. Une goutte de sang perla entre ses lèvres, et de l’une de ses narines s’écoula un liquide blanc et, épais qui se mêla au sang en se répandant sur le plancher.

Susanoo et Omoïkané tentèrent de se précipiter vers elle, mais les balles qui continuaient à pleuvoir autour d’eux les en empêchèrent.

Alixe secoua sa tête qui lui faisait un mal de chien. Elle se releva. Il fallait qu’elle retrouve Carson Beckett. Lui seul pouvait l'aider... Elle ne devait surtout plus le perdre de vue. Lui ou Ba'al. De toutes les façons, les destins de ces deux hommes étaient liés. Elle ignorait en quoi, et comment elle le savait, mais aussi certaine que sa tête la faisait horriblement souffrir, elle en était persuadée.

Elle entendait la foule hurler. Quelqu’un lui cria dans les oreilles. Elle ne parvint pas à comprendre. Un des costauds de Ba'al se tenait devant elle. Effrayée autant que surprise, elle recula jusqu’à l’extrême bord de l’estrade. Elle perdit l’équilibre et tomba dans le vide. Il lui agrippa le poignet et la tira vivement vers lui. Sans dire un mot, il la souleva, la balança sur son épaule comme si elle n’était rien de plus qu’un sac de patates et descendit de l’estrade au pas de course.

Ba'al le suivait, entouré d’autres de ses jaffas. Il tenait Carson Beckett par le col. Loin de s’en servir comme bouclier, il cherchait à l’entraîner hors du champ de tirs.

Elle remarqua la tache luisante sur l’épaule gauche du Grand Maître. L'un des tirs l’avait atteint.

Elle comprit que le sang qui lui maculait le visage et les mains était le sien.

Carson, lui, n’avait pas l’air de souffrir de quoi que ce soit. Il n’y avait aucune trace de peur ou de panique sur son visage. Seulement de la résignation. Elle en fut soulagée pour lui.

Derrière eux, elle entrevit Susanoo qui se trouvait encore sur l’estrade. Il regardait autour de lui comme s'il était perdu.

Elle pensa qu’il cherchait à se mettre à l’abri, mais lorsqu’il découvrit Ba'al qui s’enfuyait à travers la foule, son visage se transforma en masque de haine. Sa lourde épée entre ses mains, il bondit de l’estrade dans leur direction.

Quelques mètres le séparaient.

Son saut fut si prodigieux qu'elle en fut effrayée.

Ba'al l’avait senti plus qu’il ne l’avait vu. Il aboya un ordre à l’un de ses gardes en lui confiant Carson, et se retourna au moment où l’autre arrivait sur lui.

Le jaffa qui l’avait enlevée la reposa au sol. Il était inquiet pour son maître.

Autour d’eux, les gens couraient dans tous les sens en criant et en les bousculant.

Elle se rendit compte que les tirs meurtriers avaient cessé depuis un moment. Elle concentra son attention autant qu’elle le put sur Ba'al qui avait désarmé son adversaire. Elle n’avait pas pu voir comment, mais, malgré sa blessure, c’était lui qui avait l’épée entre les mains à présent.

Encore sonné, l’autre se jeta sur lui sans comprendre qu'il n'avait aucune chance.

Ba'al mania la lourde épée avec facilité et faucha l'air d'un geste net et précis.

Susanoo recula et alla se cogner le dos contre un homme qui le repoussa vers l’estrade. Sa tête se détacha et roula les planches jusqu’à Omoïkané qui était agenouillé près d’Ame-No-Uzume, tandis que son corps décapité s’effondrait sur le sol.

Lorsqu’il vit la tête arriver vers lui et y reconnut dans le même temps celle de son compagnon, Omoïkané fit un bond en arrière. Son regard croisa celui de Ba'al qui glissait tranquillement l’épée dans le fourreau pris sur le corps de son adversaire avant de le fixer dans son dos.

Alixe sentit des courants abyssaux se déchaîner entre les deux hommes en quelques secondes, puis le Grand Maître lui tourna le dos sans plus s’occuper du seul survivant du trio.

Il y avait un défi évident dans ce geste. Un défi qu’il lançait à Omoïkané. S’il voulait reprendre le bien de son ami, ou désirait sa vengeance, il lui faudrait venir les chercher.

Annotations

Vous aimez lire Ihriae ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0