Chapitre 3
Dans sa fuite, elle avait senti le goût de la nature sur sa langue jusque dans sa gorge, sa chaleur et sa quiétude jusqu’au fond du cœur et de l’âme. Elle avait eu le sentiment que la forêt la protégerait, et la sauverait.
Elle se souvenait d'autres goûts dans sa bouche, inhabituels en ces lieux et dans ses souvenirs. Le goût salé des vents marins et celui, ferreux, de l'air orageux, auxquels avait succédé le parfum des fleurs d’oranger.
Il y avait aussi cette chose qui grandissait dans sa poitrine, cette force sombre qui croissait au rythme de sa course et dont elle avait l’impression de tirer sa force, aussi étrange que cela puisse paraître.
Elle n'avait pas eu le temps d'y prêter une plus grande attention. Elle s'était soudain retrouvée avec un sac en toile sur la tête, et emballée comme un saucisson.
Elle avait juste eu le temps de remarquer que les arbres étaient plus petits, plus clairsemés dans cette partie de la forêt. Elle s’était débattue autant qu’elle avait pu pour ne pas faciliter la tâche de ses agresseurs.
Ce n’était pas seulement par instinct de survie. Si elle devait mourir, ce serait elle qui choisirait sa mort. Ils avaient fini par l’assommer.
Pour une autre personne, le réveil aurait pu relever du cauchemar.
Elle avait d’abord senti une forte odeur de pisse et d’excréments, puis de bile, de sueur et de sang. Elle avait entendu des voix basses, craintives, et d’autres plus impérieuses. Elle ne comprenait aucune de ces paroles, sauf parfois quelques termes vaguement empruntés à l'italien dont elle ne pouvait être certaine du sens. Quant aux autres mots, elle ne parvenait pas à en déterminer l’origine. Pourtant, elle avait beaucoup voyagé. Elle parlait quatre langues, en comprenait plus ou moins trois autres, sans compter quelques mots et expressions de patois français et canadien, le langage des signes, l’espéranto et une des langues elfiques découvertes par l'éminent professeur Tolkien qu’elle avait apprise très jeune, par jeu.
Lorsqu’elle avait des difficultés de compréhension, il lui suffisait d’observer son interlocuteur, et de faire confiance au contexte. Son don faisait le reste. Pour cela, il lui fallait ouvrir les yeux.
Soudain, il y avait eu la douche froide.
Quelqu’un lui avait jeté un seau d’eau glacé sur la tête et lui avait aboyé dessus jusqu’à ce qu’elle soit bien réveillée.
On l’avait ensuite relevée sans ménagement pour la sortir d'une charrette à barreaux de bois dans laquelle elle se trouvait avec d’autres hommes et femmes.
Le type qui lui avait crié dessus l’avait traînée par les cheveux jusqu’à une tente rouge et verte et jetée entre les mains de deux femmes vêtues de blouses blanches.
Elles l’avaient déshabillée sans s’occuper de ses protestations.
Autour d’elles, la scène qu'elle vivait était répétée des dizaines de fois.
Des hommes, des femmes, et des enfants, de tous les âges, tailles, couleurs, types, étaient lavés, auscultés, par d’autres femmes en blouses blanches. Elles les habillaient ensuite de vêtements propres, locaux, et pour autant qu’elle en jugeait, moyenâgeux.
De toute évidence, avec leurs couleurs chatoyantes et leurs matières semi précieuses, il s’agissait de vêtements d’apparat.
Les hommes, les plus jeunes et les plus musclés, étaient les seuls à porter des tenues minimalistes que n’auraient pas renié les statues grecques avant d'être rhabillées.
Certaines femmes adoptaient des pauses lascives qui ne laissaient pas beaucoup de place à l’imagination quant à leurs mœurs. Leur visage était excessivement fardé.
On avait essayé de la maquiller, mais elle avait tout enlevé, discrètement.
Pas si discrètement que cela. Un garde l’avait vue faire. Il l’avait regardé un moment avec une insistance mêlée d’étonnement et de curiosité. Un court instant, elle s’était demandé si elle pourrait s’en faire un allié.
Elle avait l’impression de se trouver dans les coulisses d’une pièce de théâtre. Peut-être une pièce shakespearienne. Mais, elle n’avait jamais entendu dire qu’on réveillât les acteurs avec des seaux d’eau, même lorsqu’ils étaient ivres. Mais ce n'était pas impossible non plus.
Une fois libérée des mains des femmes en blanc et de l'attention du garde, elle était sortie de la tente.
Elle n’avait pas fait trois pas dehors, le temps d’apercevoir les maisons et les rues d'une ville qui ne lui en rappelaient aucune, qu’un autre garde l’avait attrapée par le bras et l’avait conduite au pied d'une estrade. Il l’avait placée à la fin d’une file d'attente, juste derrière deux vieillards. Au ton qu’il avait utilisé, le garde voulait qu’elle les suive. Ce qu’elle fit.
Lorsque son tour vint, elle grimpa les quatre marches et se retrouva sur l'estrade face à une quarantaine de personnes. Tout en défilant à la suite des autres, elle avait compris qu’il ne s’agissait pas d’une pièce, mais d’une vente d’esclaves. Loin de céder à la panique, elle analysa sa situation avec acuité.
Était-elle dans un de ces rêves qui semblaient si réels ? Que pouvait-elle faire pour se sortir de là ?
Elle était certaine que ceux qui l'avaient capturée n'étaient pas les poursuivants auxquels elle avait essayé d'échapper dans la forêt, mais elle ne savait ni où elle était, ni quelles pouvaient être les conséquences d’une évasion.
À son avantage, ces gens ne savaient rien d'elle. I
lls n'imaginaient pas qu'un danger plus grand que tout ce qu'ils auraient pu concevoir menaçait l'univers... Tous les univers. Ils étaient bien peu à pouvoir en sauver quelques infimes parcelles. Elle pouvait être l'un de ceux-là, si elle parvenait à retrouver L'Occulteur de Mondes et son propriétaire... Cette pensée était comme ne lumière au fond de son esprit, même si elle la trouvait quelque peu abracadabrante. Elle s’était toujours fiée à son instinct.
Elle aurait pu s’enfuir. Mais pour aller où ?
Il y avait toujours un garde qui avait l’œil sur elle.
Lorsqu’elle était redescendue de l’estrade, elle avait tenté de s’éloigner discrètement du groupe, mais le garde qui l’avait observée après la séance de maquillage l’y avait reconduite, sans violence, mais fermement.
Elle n’était pas restée longtemps avec les autres. Elle s'en était écartée à une distance que les gardes semblaient tolérer. Elle n’avait aucune envie d’être associée à ces tristes compagnons. Elle n’avait rien contre eux. Elle ne les connaissait pas. Elle n’avait même pas essayé de leur parler. Ils ne lui auraient pas répondu. Ils ne se parlaient même pas entre eux.
Les gardes l’observaient, méfiants, comme s’ils avaient remarqué qu’elle était différente. Ils gardaient un œil sur elle. Elle pouvait se désolidariser du groupe tant qu’elle restait près de l’estrade.
Elle avait observé son environnement avec attention pendant que les membres du groupe précédant le sien défilaient sur l’estrade, un par un, cette fois-ci, sous les cris de la foule. Elle avait beau ne pas comprendre ce qui se disait, elle se doutait que la vente avait commencé. Elle devait réfléchir, trouver une solution et vite.
Le premier homme de son groupe qui monta sur l’estrade était plutôt agréable à regarder, grand et athlétique, brun aux yeux bleus, la peau bronzée par le soleil et le travail en extérieur.
Le négociant ou propriétaire des esclaves, un homme peu ragoûtant avec ses courtes pattes, son ventre bedonnant, le haut du crâne dégarni et de longues mèches de cheveux jaunâtres pendantes à l’arrière, le fit tourner sur lui-même, et l’obligea à montrer ses dents à la foule.
La mise aux enchères commença dès que celui qui devait être le négociateur des différentes ventes, une sorte d’arbitre encaisseur aux allures de vieillard timide tout rabougri, installé dans un coin de l’estrade, tapa, avec la force de ses maigres poings, sur la table derrière laquelle il était assis.
Quelques hommes, et surtout des femmes, commencèrent à gesticuler en jappant des mots brefs qui devaient être un prix. Une femme toute maigrelette, assez âgée pour être la grand-mère du jeune esclave, et dont la somptueuse robe de velours bleu roi et le lourd collier argent, qu’elle portait accroché d’une épaule à l’autre, ne cachaient pas qu’elle bavait sur son opulente gorge, parvint à l’acquérir au terme d’un âpre duel chiffré
L’esclave suivant ressemblait à un viking qui aurait été trop porté sur le lancer de troncs d’arbres. Il avait des jambes aux mollets aussi robustes que les cuisses. Les muscles hypertrophiés de son buste faisaient paraître sa tête minuscule sur son cou massif et ses larges épaules. Il eut toutefois plus de chance que son prédécesseur.
La femme qui l’acheta était d’âge mûr et prenait visiblement grand soin de son physique. Elle n’avait rien de la sorcière, ou alors elle cachait bien son jeu.
Alixe s’intéressa à la foule d’acheteurs potentiels, et en particulier aux hommes. La nature humaine était ainsi faite que les femmes s’intéressaient davantage à la testostérone sur pattes, tandis que les hommes avaient, une nette inclination pour les paires de seins pigeonnants. Ce dont elle n’était pas totalement dépourvue, à condition de remonter les siens, et redresser le buste pour les rendre visibles.
Justement, ce fut au tour d’une jeune femme blonde de monter sur l’estrade.
Alixe sut immédiatement qu’elle ne s’était pas trompée. Un rapide tour d’horizon sur la foule, et un petit sondage des visages et des attitudes pendant que la femme "défilait" lui donnèrent un aperçu de la nature libidineuse de certains acheteurs.
Elle serait la dernière à passer sur la scène pour la vente. Avec de la chance, ceux-là ne seraient pas du genre à attendre la fin. Néanmoins, les ventes ne traînaient pas. Ils n’étaient que quinze, dans son groupe, à attendre de monter sur l'estrade.

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