Chapitre 1

6 minutes de lecture

Alixe HEMMINGSEN

Un autre AILLEURS...

Frissonnante, Alixe Hemmingsen ajusta son bonnet et le col de sa veste, noire sur sa nuque. Dans le désert du Nevada, les nuits étaient fraîches. Elle ne s’était toujours pas habituée au climat, au vent chargé de silice et d’odeurs qu’elle ne parvenait pas à identifier, à l’air trop sec, au soleil brûlant de la journée, à la lumière intense. Sous ses yeux, en contrebas de la colline où ils avaient établi leur base d’observation, une trentaine de hangars de tailles différentes s’alignaient les uns à côtés des autres, et formaient des colonnes régulières.

Tous les bâtiments étaient tollés, peints du même blanc jaunâtre virant à la couleur rouille, notamment sur les toits, qui se confondait avec celle du désert environnant. Un désert au sable compact, parcouru de rares touffes d’herbes sèches et de maigres buissons. À part quelques charognards, les rares animaux à y vivre étaient les reptiles. Il fallait aussi compter avec quelques insectes dont la principale occupation était de trouver quelque chose de suffisamment vivant pour y pomper leur nourriture.

Son compagnon et elle étaient installés à moins d’un kilomètre de la zone qu’ils surveillaient depuis quatre jours. Il y avait peu d’activité à l’extérieur des hangars. Beaucoup d'entre eux étaient plus grands que celui sur lequel portait leur attention. Le plus petit aurait pu contenir deux Airbus A380.

Celui qu'ils surveillaient était excentré, sans être totalement à l’écart des autres toutefois. Il était cerné par une clôture électrique qui comptait onze fils barbelés distants les uns des autres de vingt centimètres. Ce qui, à moins de ressembler à une allumette, ne permettait pas à la jeune femme de se glisser entre deux. Encore moins à son compagnon. De plus, ils devaient être électrifiés en permanence. Cela dit, cette mesure de sécurité n’était pas un problème pour elle. En tous les cas, dans cet univers.

Tous les bâtiments étaient surveillés, et celui-ci l’était excessivement. Des caméras couvraient tous les angles. Elles fonctionnaient de jour comme de nuit. Dès que le soleil disparaissait de l’horizon, des spots s’allumaient et éclairaient le site comme un sapin de Noël. Il y en avait de différentes sortes pour couvrir tous les types de spectres ou de radiations existants, et de toutes les couleurs. Vu du ciel, et de l’espace, cela devait donner l’impression d’une fiesta à tout casser. Ceux qui pensaient que cette zone pouvait rester secrète avaient dû essuyer leurs lunettes avec de la peau de saucisson.

Dans son univers, de simples satinelles auraient pu repérer leurs activités illicites. Sur cette Terre, on les appelait "satellites". Des objets archaïques que les hommes de ce monde envoyaient dans l’espace. Les satinelles avaient beaucoup plus de fonctions que leurs "satellites". Elles pouvaient, par exemple, détruire une cible sur Terre depuis l’espace, espionner des conversations ou intercepter n'importe quel signal en plus de prévenir les arrivées extraterrestres impromptues. Pourtant, ici, leur calendrier avait cent ans d’avance sur celui de son monde.

Le revers de la médaille, c’était que, depuis quarante ans, l’utilisation intensive des satinelles avait mis fin aux libertés individuelles et collectives. Sur SA Terre, ils étaient nombreux à trouver le prix élevé sans pouvoir le dire ouvertement. Se sachant en permanence sur écoute, les hommes et les femmes de son monde se méfiaient les uns et des autres… et obéissaient strictement aux lois édictées par le Haut-Gouvernement. Le risque était grand de disparaître du jour au lendemain, ou bien d’être interné pour suivre un programme de remise en phase.

Cela avait au moins évité une guerre qui aurait embrasé tout le continent européen, des soulèvements coloniaux, des prises de pouvoirs intempestives… et ils n’avaient plus eu à craindre tout ce qui venait de l’espace... Du moins, le pensaient-ils jusqu’à...

Ce monde n’avait officiellement pas connu d’invasion extraterrestre. Son compagnon et elle avaient cependant appris que les autorités militaires et scientifiques avaient passé sous silence une offensive qui s’était soldée par un échec pour les extraterrestres. Ceux-ci avaient dû rebrousser chemin et retourner dans leurs gigantesques vaisseaux. Ce qui lui fit penser que ses compagnons et elle n’en avaient toujours pas pour quitter cette planète. Un problème qu’il faudrait régler plus tard, et ailleurs, parce qu’à moins de voler une navette spatiale américaine nommée Challenger, ils ne trouveraient rien qui puisse leur faire quitter cette Terre. Et combien même, il serait étonnant qu’ils puissent aller bien loin avec ce dinosaure volant.

Ce monde était aussi différent de celui de Carson. Selon lui, si une Première Guerre Mondiale et une Seconde avaient bien eu lieu, un grand nombre d’évènements historiques, et d’autres qui l’étaient beaucoup moins, n’avaient pas existé. Ainsi, selon lui, ici, la guerre entre l'Est et l'Ouest était toujours d'actualité, le Mur de Berlin n'était jamais tombé, et le Rideau de Fer ne s'était jamais levé, les armes étaient en vente libre, et les publicités pour les abris antiatomiques et les protections antiradiations envahissait la presse. Ni Michael Jackson, ni Madonna n’étaient des stars internationales, contrairement à Queen et à son leader Freddy Mercury, ou à Cyndie Lauper et Jeff Buckley. Un acteur qui s'appelait George Clooney avait survécu au naufrage de Star Wars et à sa suite calamiteuse, et personne ne savait que « dans l’espace, on ne vous entend pas crier ». La science-fiction était un genre moribond, voire carrément mort sans Jules Verne, Lovecraft, et Huxley.

Les références de Carson ne lui disaient absolument rien. Par contre, dans son monde, elle avait eu l’occasion de rencontrer un inventeur du nom de Jules Verne, mais il n’avait jamais écrit, sinon pour lui, de romans d’aventures ou de "science-fiction". En tous les cas, ici, il était inexistant dans les librairies généralistes. Il n'avait rien inventé non plus. Le seul Verne nationalement connu se prénommait Paul, et avait été architecte au cours de la seconde partie du dix-neuvième siècle. Bref, ce ne serait vraiment pas dans cet univers qu’ils trouveraient un vaisseau spatial digne de les conduire dans une autre galaxie.

Le réveil allait être dur pour ces terriens le jour où les extraterrestres les attaqueraient pour les assimiler ou les exterminer. Elle ignorait d'où lui venait cette certitude mais cela n’allait pas manquer de leur arriver. Elle ne tenait pas à être encore là.

Alixe reporta son attention sur le bâtiment tout en replaçant une mèche de cheveux, blond roux, échappée de son bonnet. Elle ne craignait pas qu’on la reconnaisse sous ces vêtements masculins, des pantalons et un pull noirs, et sous ce bonnet qui ne laissait voir que son visage. Elle comptait mettre une écharpe pour cacher le bas de son visage. Ce ne serait pas son double dans ce monde, si elle en avait un, qui serait arrêté pour infraction à diverses lois de "territoire américain". À commencer par une entrée illégale.

De toutes les façons, même le meilleur des avocats serait en peine de le prouver. Toutefois, elle ne tenait pas à entendre à la radio, ou à voir sur des affiches, ou sur ce qu'ils appelaient "télévision" des messages du genre : "Recherchée : femme blanche, entre vingt-cinq et trente ans, approximativement un mètre soixante-quinze pour cinquante kilos, cheveux roux coupe mohawk, grands yeux marron en amande, pommettes saillantes, taches de rousseurs sur le visage, nez étroit, mâchoire découpée et lèvres fines…".

S’ils parvenaient à la capturer, ils la remettraient entre les mains d’un médecin spécialisé dans l’étude psychologique qui ajouterait en note : "le sujet pense venir d’un autre univers et avoir des pouvoirs paranormaux". Elle aurait préféré le terme "supranormaux", comme on disait dans son univers, mais personne ne lui demanderait son avis.

L'un de ses "pouvoirs" était l’empathie. Il avait évolué au cours de ses passages successifs par les Portes des étoiles. Dans cet univers, il lui fallait se concentrer davantage pour percevoir non de véritables pensées, mais des sensations.

Ce pouvoir avait toujours fait partie d’elle. Enfant, puis adolescente, elle avait détesté cette hypersensibilité qui lui faisait lire dans le cœur et l’âme de ses amis comme dans un livre ouvert, et parfois ceux de personnes qui lui étaient étrangères. Elle captait les émotions et les ressentis. Elle pouvait ainsi ressentir la bonté d’une personne ou la méchanceté d’une autre, la colère, la joie, le mensonge…

Elle pouvait tout percevoir à condition de n’être pas impliquée d'un point de vue émotionnel.

Cela l’effrayait autant que les personnes qu’elle côtoyait, et qui savaient ce qu'elle était. Aussi avait-elle peu d’amis.

Elle évitait les lieux publics et les foules. Elle craignait ces endroits comme ces moments où elle devait sans cesse continuer à regarder derrière elle pour voir si elle n’était pas suivie par quelqu’un qui voulait la voir aussi morte que son peuple, sa famille, ou qui souhaitait utiliser ses pouvoirs pour ses propres bénéfices.

Il n'était pas rare dans son monde de posséder un pouvoir ou des dons particuliers, mais mieux valait ne pas en faire étalage.

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