Chapitre 13

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Elle s'était réveillée brutalement.

Du moins, c'était ce qu'elle avait d'abord cru. Elle ne s'était pas retrouvée dans son lit, ni dans son corps. Le deuxième rêve avait succédé au premier sans transition. Cette fois, elle avait eu l'impression d'être une ombre qui se mouvait dans les coursives fortement éclairées d’un gigantesque vaisseau.

Elle se déplaçait, rapide et légère, sans hésitation, dans les galeries à peine éclairées, vers une destination précise, croisant de nombreux jaffas sur son passage.

Elle se trouvait sur territoire goa’uld.

La plupart des jaffas, qu'ils soient officiers ou serviteurs particuliers, hommes de troupe ou d'entretien, techniciens ou mécaniciens, s'affairaient à leurs tâches habituelles. Les autres essayaient de tuer le temps comme il le pouvait.

Chacun savait qu'à tout moment une attaque pouvait avoir lieu et mettre encore plus à mal ce qui restait des empires de leurs maîtres. Même si certains jaffas avaient émis des doutes sur la notion "dieux", ils considéraient néanmoins ces derniers comme des "maîtres". Ils subvenaient à leurs besoins essentiels. Seulement, les Goa'ulds ne gouvernaient plus des empires. Ils ne guerroyaient plus les uns contre les autres.

Sur la piste d’appontage, l'activité frôlait l'hystérie. Neuf vaisseaux y étaient parfaitement alignés. D'autres places attendaient de nouvelles arrivées. Chacun transportait des maîtres goa'ulds et des Goa’ulds mineurs.

Tout devait être parfait. Surtout, il fallait ménager les égos, souvent surdimensionnés*.

Lorsqu'ils se croisaient, les anciens dieux ne s'adressaient pas la parole ou le moindre signe de reconnaissance. Ils se contentaient de s'observer à la dérobée avant de s'éparpiller dans le vaisseau-hôte dont ils connaissaient parfaitement les couloirs aux fortes lumières bourdonnant comme les abeilles d'une ruche.

Alixe percevait d’autres bruits qui emplissaient l'espace : des craquements, des grincements, des sifflements, des martèlements... Tous les sons d'une activité souterraine propre à un gros vaisseau spatial, qu'il soit de conception goa'uld ou non.

Habituellement, les vaisseaux vivaient leur propre vie, en dehors de toute contrainte humaine, animale, végétale ou de n’importe quel autre règne d'appartenance. Mais, à ces instants, on leur imposait de rester immobiles et aussi invisibles les uns que les autres. C'était inhabituel. L'accumulation de mouvements à l'intérieur les faisaient gémir.

Tous les ha'taks regroupés au-dessus de Tur’in étaient passés en mode furtif. Le moindre écart de l'un d'entre eux pouvait entraîner une collision en chaîne.

Aucun Goa'uld ne tenait à voir l'histoire de sa civilisation s'achever sur le premier carambolage de vaisseaux spatiaux de l'Histoire de la navigation spatiale, toutes espèces confondues. Personne ne tenait à être responsable d'une inscription au Livre des Toutes Premières Fois Peu Glorieuses.

Suivant ostensiblement deux Goa’ulds à l'apparence de femmes humaines, Alixe se sentait investie par ces pensées qui semblaient provenir de partout autour d'elle.

Comment aurait-elle pu deviner que les vaisseaux étaient en mode furtif ?

Elle décida de s'intéresser aux deux Goa’ulds.

L'une se nommait Perséphone, l'autre Ereshkigal. Elles étaient arrivées sur le vaisseau d'un troisième Goa'uld, Enki, dont l'hôte avait la particularité d'appartenir à la famille de l’hôte de Ba'al.

Lorsqu’elles étaient descendues du vaisseau, deux Grands Maîtres, Horus et Teutatès, leur avaient jeté un regard autant désapprobateur que courroucé . Horus avait préalablement recommandé que les Grands Maîtres évitent de voyager, dans un même vaisseau, au cas où une attaque serait portée contre eux.

Peu désireuses de suivre les ordres de leurs semblables, Perséphone et Ereshkigal avaient dû penser tout autrement et ne s’étaient pas préoccupées des consignes. Si quelqu'un désirait les supprimer, il ne lui serait pas plus difficile de le faire en une seule fois sur l'assemblée au complet, plutôt que de manière isolée. Ce serait même un gain de temps pour l’assassin...

Leur indépendance ne caractérisait pas forcément leur espèce. Surtout lorsqu'elle était dotée d'une hiérarchie aussi présente que la leur et qu’une menace mortelle pesait sur elle.

Perséphone était une toute petite femme dont on pouvait rarement oublier la présence sous sa cape noire. Sa capuche relevée cachait ses cheveux blonds aux reflets dorés, son front haut et son regard brillant d'intelligence.

Son vêtement évoquait une autre silhouette, bien qu'on lui eût normalement donné, à celle-ci, une cinquantaine de centimètres de hauteur en plus, mais moins de formes. Il ne manquait qu'un outil que Perséphone aurait pu trouver dans certaines contrées agricoles archaïques. Toutefois, aucun Goa'uld témoignant d'un esprit sensé ne l'aurait jamais accompagnée dans un champ de blé pour y parfaire son art du fauchage...

Alixe se demanda si brièvement si les mots "sensé" et "Goa'uld" s'accordaient dans une même pensée avant de revenir à Perséphone.

Celle-ci n'était pas du genre à s'embarrasser de bijoux et autres rocailles dont se paraient habituellement les autres déesses.

Son visage pouvait passer pour celui d'une jolie poupée avec ses grands yeux et son nez légèrement retroussé, mais il évoquait davantage la tête d'une musaraigne par sa vivacité. Elle avait une bouche aux lèvres fines. Le maquillage était son seul artifice, et elle faisait ce qu'il fallait pour qu'aucun défaut n'apparaisse sur son visage de poupée-musaraigne. Les couleurs étaient exactement là où elles le devaient, dans les bonnes proportions.

Elle ne portait, comme vêtement, que sa lourde cape de bure noire. Rien d'autre.

Elle offrait un contraste flagrant avec Ereshkigal.

Ereshkigal n'avait pas vu la lumière depuis qu'elle avait parasité son dernier hôte. Elle semblait sortir d'un bain de formol dans lequel elle aurait passé de longues heures. Sa peau était d'un blanc si laiteux qu'on avait l'impression d'y percevoir, par endroit, une autre couleur, soit bleuâtre, soit verdâtre. Peut-être les deux.

Elle n'était guère beaucoup plus grande que Perséphone, ni plus épaisse, quoique plus charpentée, et plus osseuse. Une partie de son visage ovale était tatoué de motifs en arabesques, notamment autour de ses yeux et sur les pommette . Elle avait le plus étrange des regards que l'on eut jamais vus chez un Goa'uld. Ses pupilles étaient d'un noir d'encre, entourées d'un iris d'or mouvant baignant dans un fond rouge sang.

Elle portait une longue robe de tulle et de dentelle blanche de coupe plus ou moins victorienne mettant en valeur sa gorge et ses épaules d'albâtre, sa taille très fine et ses longs bras qui se terminaient par des mains larges aux doigts longs comme des serres et aux ongles aussi rouges que ses lèvres.

Nul ne savait si elle était pourvue de pilosité. Une lourde couronne d'ambre ouvragée couvrait sa tête du bas de son front jusqu'à l’arrière de sa nuque. Ses oreilles, qui auraient pu être pointues ou absentes, disparaissaient sous le lourd objet.

Elle ne souriait jamais. Les lèvres naturellement carmines de sa petite bouche ne se décollaient jamais l'une de l'autre, même pour parler. D'ailleurs, aucun Grand Maître ne se souvenait vraiment avoir entendu sa voix, pas plus que ses lo’taurs, ou ses jaffas.

N'importe quel Goa’uld préférait se trouver seul, dans une pièce vide, aux côtés de Perséphone plutôt qu'avec Ereshkigal.

Elle les mettait mal à l'aise. L'austérité de son visage et ses yeux étranges y étaient pour beaucoup.

En règle générale, personne n'osait l'affronter du regard, ni la fixer trop longtemps.

Dans certains mondes, elle n'était qu'une déesse des enfers parmi d'autres. Dans celui qu'elle avait choisi, sur une petite planète où régnait une constante obscurité et sur laquelle subsistaient des formes de vies étranges et incompréhensibles pour un être humain, elle était LA déesse incontestée des enfers.

L'enfer n'était pas le seul territoire qu'Ereshkigal partageait avec Perséphone. Il y avait son frère.

Cela ne se voyait pas au premier regard, ni au second du reste, mais sous leur forme primaire, Ereshkigal était la jumelle d'Enki. Elle venait du même œuf goa'uld qu’Enki. Pas seulement de la même matrice. Son hôte, lui, n'avait aucun génétique avec celui d'Enki. 

Enki les rejoignit d'un pas rapide et s'immisça entre les deux femmes, les attrapant l'une et l'autre par la taille. Même en se hissant sur la pointe des pieds, elles lui arrivaient à peine au niveau des épaules. Ce genre de familiarité, aucun Goa'uld ne se le permettait en public, et lorsqu'il perçut des bruits de pas, devant eux, il s'écarta d'elles immédiatement.

Elles le laissèrent prendre de l'avance.

Il roulait tellement des épaules et du fessier — en deux mots : des mécaniques — qu'elles furent obligées de baisser les yeux pour ne pas pouffer de rire.

Le lien d'Enki avec Ba'al était très lointain, mais ils partageaient bel et bien quelques gênes.

Il fut un temps où Enki et Ba'al avaient été frères par leurs hôtes. Contrairement à son aîné, Enki avait dû changer de "logeur". Il l'avait choisi dans la même famille que son ancien hôte.

Grand et athlétique, il avait la peau brunie par le soleil de la planète désertique sur laquelle il avait élu domicile. Ses cheveux, d'un brun soyeux, étaient longs et épais. Ses yeux, pupilles et iris, avaient une couleur aussi sombres que ceux de sa sœur. Sa barbe était plus courte que les poils qu'il avait sous les bras et sur le torse. Il les laissait vaguement apparaitre sous son gilet de cuir marron.

Côté sagesse, les prêtres qui le vénéraient avaient sacrément enjolivé les choses.

En réalité, Enki, ou Éa, son autre nom, avait tout du chien fou. Le genre à se suspendre à un lustre si l'envie lui prenait et à fréquenter des gens ou des créatures peu recommandables, quitte à les arnaquer par la suite. Ce qui arrivait inévitablement.

Enki avait, à la fois, tout du dandy décadent, du scientifique excentrique et du sportif casse-cou. Il était autant connu pour ses performances sportives risquées que pour ses inventions abracadabrantes. À la différence de celles de Ba'al, ces dernières avaient du mal à exploser malgré ses efforts.

Des pas résonnèrent distinctement dans l'une des coursives du vaisseau.

Ils se rapprochaient lentement. Trop lentement.

Discrètement, la main droite d'Enki glissa vers la garde du poignard qu'il portait au côté, tandis que son autre main se refermait sur un petit objet censé la rendre lourde et solide comme de l'acier.

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