INTERLUDE 2.3

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Les affaires de l’ATIDC n’étaient pas toutes cousues de fil blanc.

D’après les calculs des experts avec lesquels Tiernáan travaillait, certaines sommes détournées étaient tout simplement astronomiques, et personne n’avait pu trouver où tout cet argent était allé.

Il n’y avait pas que cela.

Certaines opérations financières de l’ATIDC semblaient "doublées", sans que la production ait doublé.

Aucun des membres de son équipe n’arrivait à comprendre comment cela pouvait être possible, mais tous s’accordaient à dire qu’il y avait une face officielle de l’ATIDC, et une face officieuse. C’était comme si deux entreprises travaillaient côté à côte, mais qu’une seule d’entre elles avait une existence réelle.

Que fabriquait donc l’ATIDC de si mystérieux que cela nécessitait l’existence de sociétés écran ?

« Tu me tiens au courant pour l’objet, dit-il à Martin. Et je veux savoir comment cela a pu entrer dans sa tête… le plus vite possible. C’est peut-être une question de sécurité nationale. »

Ils sortirent de la chambre.

Dans le couloir, le médecin l’arrêta :

« Tiernáan, si je dois aider cette femme... il faut que je sache... elle et toi... Il y a quelque chose entre vous ? »

Sinon comment expliquer son intérêt à l'égard de Rain Alluedol ?

Ce qu'il ressentait pour elle paraissait-il si évident au médecin ?

D'abord, Tiernáan ne laissa rien paraître. Puis, il secoua la tête en signe de négation.

« C'est l'objet qui m'intéresse, mentit-il. Uniquement l'objet.

Il ne s'était pas montré très convaincant.

« Pas à moi, lui répondit le médecin. Tu éprouves de l'intérêt pour elle. Ce n'est peut-être pas de l'amour, mais cela y ressemble beaucoup... Enfin, si c'est le cas, il va falloir que tu éclaircisses ta situation, sinon certaines personnes vont en souffrir. Toi le premier. »

Des choix, toujours des choix… Il avait une vie tranquille, une compagne magnifique qui ne demandait qu’à l'épouser…

Pourquoi prendre le risque d'abandonner tout cela ?

Pour une femme qui ne savait même pas qu'il existait ?

Pour quelques nuits passées avec elle et qui l'avaient marqué de leur empreinte ?

Quelques mois plus tôt, il s'était rendu à une soirée, dans le sud de la France.

Il savait qu'elle y serait.

C’était l'époque où elle écumait ce genre de fêtes.

Il voulait l'approcher, juste pour lui parler, lui dire que son comportement était dangereux pour elle. Une nuit, elle risquait de faire une mauvaise rencontre…

Il voulait la remettre sur les rails qu'elle n’aurait jamais dû quitter…

Mais rien ne s'était passé comme il l'avait prévu…

C'était la première fois qu’il la revoyait depuis son agression. Elle avait beaucoup changé physiquement. Elle avait perdu du poids, s'habillait plus court, plus moulant. De blonde, elle était devenue très brune, les cheveux très courts coiffés en bataille, et elle se maquillait.

Un peu trop à son goût.

Cela lui donnait un air un peu punkette, un peu gothique.

Il ne l’en avait trouvé que plus désirable. Ce n'était pas seulement son physique, c'est aussi quelque chose dans son attitude… Cette espèce d’insoumission qui rivalisait avec sa fragilité sans parvenir à en prendre le dessus.

Lorsqu’il l’avait abordée, elle l’avait d’abord pris pour un mâle plus dominant que les autres. Elle avait commencé à jouer avec lui avec des mots, des petites phrases bien senties, puis avec des gestes.

Il avait vite compris ce qu’elle attendait de lui, et il n’avait pas essayé de lutter. Au contraire. Dans cette nuit pleine de bruits et de lumières artificielles, où les hommes et les femmes, l'alcool aidant, n'étaient plus ce qu'ils étaient à la lumière du jour, il s'était senti rempli d'un désir fou pour elle au point d'en oublier ses principes fondamentaux.

Lorsqu’elle riait, ce n'était pas son visage qu'il voyait, ni sa gorge…

Son regard se posait plus bas, sur sa poitrine généreuse qui se soulevait au rythme de son rire, ses seins qu'il imaginait nus sous la caresse de ses mains.

Lorsqu’elle dansait, c'était tout son corps qui ondulait contre le sien.

Plus il essayait de lutter, plus son envie d’elle se faisait pressante. Il en avait oublié tout le reste…

Il n’existait plus que ce désir puissant, impétueux et incontrôlable qui se déversaient dans chacune des parties de son corps comme un torrent violent jusqu'à l'ivresse de tous ses sens échauffés. Pour un peu, il en aurait même mis le feu à la discothèque.

Ils avaient rapidement quitté la soirée.

Elle l'avait ramené chez elle.

Il n’avait jamais eu besoin de mode d'emploi pour comprendre comment fonctionnaient l'âme et le corps humains, pourtant, il avait tout de même été surpris par l'intensité de son désir. Il avait eu la certitude que ces instants étaient précieux et, en même temps, que rien ne pourrait jamais l'empêcher de rester auprès d'elle. Même son corps refusait de se détacher du sien.

Le moindre de leur geste, le moindre de leur souffle lui semblait magique, encore aujourd’hui.

Il l'avait aimée avec une telle force qu’il avait lâché prise pour n’être qu'avec elle, en elle, dans son corps comme dans son âme. Peu importaient les conséquences que cela aurait sur sa vie, sa carrière…

Ce n'était qu’au matin qu'il avait rassemblé ses esprits, et qu'il avait compris l'étendue de son acte fou.

Il s'était senti totalement désorienté, comme lors de son réveil après la crise due à son overdose.

Mais ce qui avait été fait ne pouvait être défait. Il fallait juste que personne, dans son service, n’apprenne ou ne comprenne ce qu'il avait fait pour arriver jusqu'à elle…

Il allait devoir trouver pas mal de solutions pour maquiller les faits.

Cependant, il ne regrettait rien. Il ne voulait surtout pas oublier ce qu'il avait ressenti, son corps contre le sien, ses mains parcourant sa peau douce, s'agrippant à ses cuisses pleines…

Au bureau, il prétexta une piste à suivre à propos de l’ATIDC.

Un mensonge très simple qui n’en était pas totalement un.

Il lui fut plus compliqué d’expliquer à Rose pourquoi il devait rester en France, et surtout pourquoi elle ne devait pas y venir. Il fit ce qu’il avait à faire pour couvrir ses traces, et même si bien qu'il n'avait pu s'empêcher de revoir Rain, plusieurs fois.

Personne ne pouvait savoir ce qu’il avait fait pour cela.

Chacune de leurs rencontres se terminait toujours de la même façon. Après tout, mieux valait qu'elle passe la nuit avec quelqu’un qui ne voulait que son bien plutôt qu'avec un inconnu qui pouvait la tuer... ou dont elle pourrait tomber amoureuse.

Encore eut-il fallu qu’elle se souvienne de lui.

Chaque soir, elle lui donnait l’impression qu’ils se rencontraient pour la première fois. Elle n’avait pas la mémoire des visages, ou celle des corps.

Lui, il ne pouvait oublier son visage, encore moins son corps. Si quelqu'un d'autre que lui osait la toucher... Il ne pouvait pas supporter cette idée.

Pourtant, il avait dû s'y faire...

Les vagues d'amour qui l'avaient submergé ces quelques nuits s'étaient lentement dissipées à son retour à Londres. Avec le temps, elles avaient fini par disparaître, plus ou moins, ne laissant à leur place qu'une impression de vide, de manque comme il n'en avait plus connu depuis quelques années.

Il éprouvait toujours des sentiments à l'égard de Rain, mais tant qu'il gardait ses distances avec elle, cela restait supportable. Il pouvait continuer à donner le change à ses collègues, à ses supérieurs hiérarchiques, et même à sa fiancée.

Mais lorsqu'elle avait quitté la France pour le Canada, tout cela lui était revenu en pleine figure.

Il avait demandé à être muté, lui aussi, au Canada.

Il avait mis quatre mois pour y parvenir… Mais il y était arrivé à temps… À peine une semaine avant qu'elle tente de se tuer…

Il avait senti que sa dérive touchait à sa fin.

Il n’avait cessé de la surveiller. Jusqu’à cette soirée fatale…

Sans lui, elle serait morte. Or, elle ne devait pas mourir.

Pas seulement parce qu’il ne pourrait pas vivre sans elle, il en était persuadé...

« Tiernáan, tu m’as entendu ? »

Il voyait très bien où Martin voulait en venir.

« Écoute, l'histoire est compliquée. Fais seulement ce que je t'ai demandé. C'est très important. »

Martin Adams comprit qu'il n'obtiendrait rien de plus de lui.

Tiernáan quitta le bâtiment des soins intensifs et se dirigea vers le parking sur lequel il avait garé sa voiture, une Audi R35 nouveau modèle qui lui avait coûté une petite fortune.

Tout en marchant, il pianota un message sur son téléphone pour annoncer qu'il serait à son bureau d'ici une vingtaine de minutes.

La situation allait devenir compliquée, songea-t-il. *

Il savait qu’il en était le seul responsable.

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