Chapitre 31 / Chapitre 4
À l'écart de cette place, il y en avait une autre adjacente, entourée de charrettes à bestiaux. Des brebis et des moutons étaient parqués dans de petits enclos, côte à côte, des chevaux lourds s'alignaient tout le long d'une longe et battaient de la queue, contre les mouches, comme les bovins, placés non loin d'eux.
Il y avait encore de nombreuses cages à lapins. Leur vente était le privilège des enfants tandis que celle des volailles étaient celui des vieilles femmes.
Au centre de la petite place, il y avait une estrade, et derrière, d'autres charrettes. Cependant, en lieu et place de l'alimentation ou des animaux, il y avait des êtres humains qui attendaient à l'intérieur ou autour.
Carson se demanda ce qu'ils attendaient et constata qu’il y avait différents groupes d’êtres humains : ceux qui attendaient, discutant à voix basse entre eux, et un peu à part, comme un sous-groupe; ceux qui semblaient résignés.
Un autre groupe rassemblait ceux qui les gardaient. Ils surveillaient surtout le deuxième groupe, et semblait se désintéresser totalement du premier. Des sortes de gardiens, ou de gardes du corps, dont les maquillages agressifs et leur grande taille les rendaient particulièrement impressionnant. Ils portaient des vêtements en peau, leurs visages étaient peints de lignes bleues ou noires, parfois jaunes, et leurs cheveux, souvent longs et emmêlés, étaient poisseux de peinture blanche ou rouge. Ils lui firent penser aux Pictes, tels qu'on les voyait dans les films sur la Terre... Peut-être descendaient-ils effectivement d’une ancienne civilisation celtique…
Les surveillés comme leurs compagnons n’avaient pas l’air mal traités. À dire vrai, ils n'étaient pas tous résignés. Certains semblaient s'être acclimatés de leur sort. En particulier une quinzaine de femmes en robes bleu lavande, tabliers et cornettes blancs qui les auraient presque fait ressembler à des nonnes, et qui ne cessaient de pépier comme des moineaux dans leur arbre un matin de printemps.
D'autres, essentiellement des hommes, et quelques femmes, curieusement bâtis tant ils semblaient massifs et de petite taille sans être pour autant atteints de nanisme, jouaient des muscles entre eux.
Un autre groupe comportait des individus apparemment évalués sur leurs charmes physiques. Les hommes étaient plutôt athlétiques, et les femmes vraiment très belles.
Près des femmes en robes bleues, deux hommes discutaient avec véhémence : probablement un habitant un local et un Picte. Les Azuréennes agissaient comme s'ils n'étaient pas là. Elles continuaient à discuter entre elles. Apparemment, elles étaient passées par le souk, juste avant, et se montraient ce qu’elles y avaient acheté.
En observant plus attentivement les deux hommes, Carson avait fini par comprendre qu'ils étaient en pleine négociation. Au bout d'un moment, l'autochtone sortit une bourse de dessous son manteau et la présenta au Picte qui, d'un sifflement bref, fit taire la volière. L'homme à la bourse désigna cinq femmes.
Elles vinrent aussitôt s'aligner, debout, les unes à côté des autres.
L'homme les examina, tour à tour, du sommet de leur tête jusqu'au-dessous de leurs pieds. Il s'attarda sur ces derniers, leurs genoux et leurs mains. Pour finir, il leur fit montrer leurs dents. Il parut satisfait. Il donna sa bourse au Picte qui eut un sourire satisfait.
Le même sourire que les cinq femmes affichaient elles aussi. Elles suivirent l'autochtone lorsqu'il quitta les lieux.
Carson réalisa soudain qu’il venait de les acheter. Pourtant, il ne comprenait pas qu'elles puissent sourire ainsi, encore moins qu'elles ne tentent de s’échapper.
Les autres avaient repris leur pépiement sans s'inquiéter plus du sort de leurs camarades.
Une cloche retentit.
Carson se fit bousculer par une femme, puis par un homme, puis par plusieurs. S'il ne voulait pas finir écraser par ces gens qui accouraient de partout, il devait avancer ou essayer de partir de cet endroit pour en gagner un plus calme, où Lorne et ses hommes pourraient le retrouver.
Il n'eut pas le choix. Il fut poussé par le flux vers l'estrade sur laquelle se trouvait un homme d’âge mûr qui avait l'air autant d'un diseur de bonne aventure que d'un gigolo ou un dandy tant il cherchait à mettre en évidence les derniers charmes qui lui restaient. Il avait surtout l'air d'être un sacré roublard. De toute évidence, ce n’était pas une place de serveur qu’il recherchait, ou bien alors d'un genre particulier.
Il attirait l’attention des spectateurs sur lui comme un acteur. Il haranguait la foule comme un bonimenteur.
Carson ne comprenait pas ce qu'il disait. La langue que parlait l'homme lui était totalement étrangère.
De temps à autre, un Picte lui envoyait un homme ou une femme, et il semblait en faire l'article. Comme les articles en question étaient loin d'être des rebuts, et qu'ils se prêtaient complètement au jeu, la foule réagissait à chacune de ses paroles par des cris d'enthousiasme et des applaudissements.
Lorsque Carson comprit enfin où il venait de mettre les pieds, son cerveau cessa inopinément de fonctionner. Il avait été poussé au premier rang de ce qui était une vente aux enchères. D’où il était, il pouvait tout voir.
Par réflexe, il prit garde de ne pas laisser traîner ses mains et de garder les yeux aussi bas que possible.
Il ne souscrivait pas à la vente et à l’achat de chair humaine et il ne tenait pas à ce que quelqu’un puisse penser le contraire à cause d’un geste ou d'un regard malencontreux.
Lorsqu’il avait mis les pieds sur cette planète, située à des années lumières de la Terre, il n’avait pas pensé une seule fois que cette société prospère et paisible se livrait au commerce d’êtres humains.
Ses rêves ne le lui avaient pas dit non plus.
Avait-il le droit de condamner cette société ? Qu'avait-elle de si différent avec celles de la Terre en des temps pas si reculés ?
Sur la Terre, la vente d’esclaves y avait été très florissante jusqu’au milieu du XIXᵉ siècle .
Au début du XXᵉ siècle, on trouvait encore des zoos humains dans les expositions universelles, et un siècle plus tard, on découvrait encore des cas d’esclavage sous une forme ou sous une autre, et surtout inhumaine.
Il ne pouvait pas juger ce monde au nom de la Terre ou de l’Humanité, mais en son nom à lui, oui, et il n’était pas dit qu’il n’essaierait pas d’y remédier dans les jours, les semaines, les mois, et les années à venir. Les mentalités mettaient parfois du temps à évoluer.
Quand l’imprévu s’y mettait, contrairement à la physique quantique, il n’y allait pas par quatre chemins. Le hasard avait un drôle de sens de l’humour qui consistait notamment à mettre quelqu’un qui n’aurait jamais dû exister à côté de quelqu’un qui aurait dû être mort, et dans ce dernier cas, il connaissait au moins un récidiviste de première main : Ba'al. Ce qui donnait, il fallait l’avouer, pas mal de panache à ses "résurrections".
Lorsque Carson le reconnut, se tenant juste à sa gauche, il paniqua. Pour la seconde fois en moins deux dix minutes, son cerveau se mit en panne sèche, tandis que son corps avait eu l'irrépressible désir de se trouver à des milliards d'années-lumière de lui.
Le Carson Beckett originel avait-il déjà rencontré le faux dieu goa’uld ?
Il n'était pas parvenu à s'en souvenir, mais lui, le clone, il était certain que non.
S’il le connaissait, ou plutôt, s’il le reconnaissait, c’était parce que son portrait était affiché dans le couloir qui conduisait à la salle de briefing, en compagnie des portraits des neuf autres plus grands ennemis de l’Humanité. Six d’entre eux étaient barrés d’une diagonale rouge, signe qu’ils étaient passés dans un autre monde, et Ba’al était de ceux-là, bien que Jackson, Teal’c et Mitchell n’en aient pas été aussi persuadés que les dirigeants du SG-C.
Il était passé devant ces portraits quelques jours plus tôt et avait remarqué qu'ils prenaient la poussière. Le SG-C allaient devoir passer un sérieux coup de chiffon sur ce portrait-là et décoller la bande rouge, avant de se confondre en excuses envers les anciens membres de SG-1.
Le faux dieu au profil d’aigle ne semblait pas s’être rendu compte de sa présence, et si tel était le cas, Carson espérait qu'il ne devine pas qu’il venait de la Tau’ri. Autrement, il risquait de se demander quelles étaient les raisons de sa présence sur Féloniacoupia. Et même si, dans un premier temps, Carson refuserait de le lui dire, Ba'al aurait les arguments qu'il fallait pour le faire parler.
Carson savait qu'il n'aurait pas la force de résistance d'O'Neill, encore moins celle de Teal'c.
De toute évidence, la vente d’esclaves n’intéressait pas le Goa'uld. Il était aux aguets, comme s’il recherchait ou avait senti quelque chose. Pourtant, il essayait de ne pas le montrer à ses voisins, ou à tout autre observateur potentiel.
Carson avait tenté une première et discrète manœuvre d’écart. Il avait fait un pas en arrière, et marché sur le pied d’un villageois qui le repoussa en grognant vers l’avant. Il eut toutes les peines du monde à ne pas aller heurter le bord de l’estrade sur laquelle défilait un couple de vieillards. Lui, affichant ses misérables muscles, elle une mine affable. Ils voulaient visiblement être achetés.
Carson supposa que cela devait être une réaction normale pour des êtres qui avaient vécu toute leur vie comme esclaves ou serviteurs. S'ils n'avaient pas pu mettre d'argent de côté, ou s'ils n'avaient personne pour les accueillir, il leur était impossible d'accéder à la liberté. Ne possédant rien, ils ne voulaient pas finir leur vie comme des chiens errants.
Sur cette planète, il était improbable qu’il y ait une infrastructure propre à accueillir les esclaves trop vieux ou trop handicapés pour travailler.
Ne pas se faire remarquer... C'était raté, pourtant le faux dieu, lui, n’avait pas bronché.
Peut-être que la chance jouait en sa faveur. Carson tenta une seconde manœuvre. Un pas sur le côté. Sauf que sa voisine, une grande et grosse bourgeoise enrubannée qui prenait un plaisir évident à se goinfrer de pâtisseries colorées et gluantes ne le lui permit pas.
Elle avait l'air d'un paquet cadeau, boudinée dans sa robe rose faite d'un enchevêtrement complexe de rubans qui la serrait comme un gigot sans laisser apparaître une once de sa peau en dehors de ses bras, dodus et nus depuis les épaules, de ses rondes jambes visibles des cuisses aux chevilles, et de sa gorge légèrement pentue, point de départ d'une poitrine très généreuse.
La couleur rouge vif de sa chevelure accentuait un maquillage outrancier mêlé à de la poudre sucrée dont l'odeur portait au cœur, et à la crème des gâteaux qu'elle engloutissait sans demi-mesure.
Lorsqu'elle comprit que le petit homme un peu dodu, placé à sa gauche, souhaitait lui céder sa place auprès de ce séduisant seigneur qu'elle avait déjà remarqué, et qu'elle trouvait fort à son goût, elle fit un pas en arrière s’en s’occuper de savoir sur quels pieds elle marchait afin de le laisser partir et prendre sa place.
Mais quand l’imprévu s’y mettait…
Carson avait à peine amorcé le premier mouvement qu’une poigne puissante le retint par le col de sa veste, à l'arrière de la nuque. Simultanément, il sentit une pointe appuyer fortement sur son flanc gauche.
Personne ne remarqua quoi que ce soit. Sauf la grosse dame qui continuait à pousser vers l'arrière.
Ba'al lui adressa un regard peu amène.
Elle afficha une moue déçue et grommela quelque chose à l'intention de Carson, avant de s'éloigner.
Carson n'était attentif qu'à une seule chose en cet instant : la pointe du couteau, ou de quoi que ce fut d'autre, qui faisait dangereusement pression sur sa hanche.
Son revenant de voisin se pencha à son oreille, et lui demanda, avec une voix probablement aussi courtoise que celle du serpent lorsque celui-ci avait demandé à Eve si elle voulait goûter à sa jolie pomme rouge :
« Comment se porte ce bon vieux colonel… Pardon… Général, à ce qu'il paraît, O’Neill ? »
Carson faillit s’étouffer.
Plus question de discrétion. Cette rencontre impromptue le paniquait.
Ce n’était pas tous les jours qu’un parasite extraterrestre mort vous adressait la parole.
Cela devait se voir sur sa figure.
« Pa.. Pa.. Pardon ? »
Son esprit retrouva soudain sa vélocité habituelle et il trouva curieux ce lapsus de Ba'al. Il y avait un moment que celui-ci avait dû rencontrer O'Neill. Leur rencontre devait dater de la veille de la défaite d'Anubis. Les autres Ba'al que les membres de SG-1 avaient rencontrés depuis étaient des "réplicants".
Tous étaient morts dans diverses circonstances.
Alors comment savait-il qu'O'Neill était général. Bien sûr logiquement, avec le temps, il pouvait se douter que ce dernier aurait pris du grade. Mais il aurait tout aussi bien pu quitter l'armée avant de devenir général. Il y avait tellement de certitude dans la voix du revenant.
Carson était coincé. Il songea à ses cartes et au carnet...
Un coup d’œil rapide autour de lui ne lui permit pas d’apercevoir Lorne et son équipe, ni la moindre personne susceptible de l’aider.

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