INTERLUDE 3.9
Le français eut un petit rire méprisant.
« Loin de vous offenser, Monsieur Oldman, je sais quel homme sage et éclairé vous êtes, mais je ne vous imaginais pas aussi naïf en ce qui concerne nos ennemis, fussent-ils extraterrestres. L'histoire de l'Humanité est faite de conquête et d’asservissement des plus faibles. Pourquoi en serait-il autrement d’une civilisation qui aurait des capacités technologiques nettement supérieures aux nôtres ?
─ Il est possible que son mode de pensée ou ses aspirations soient différentes.
─ Je serais parmi les premiers à vouloir le croire, je vous en donne ma parole, mais je n’y arrive pas. »
Il avait parlé sans la moindre ironie.
Mayeul Herzog ne partageait visiblement pas sa façon de voir les choses et eut une mimique dédaigneuse à son égard.
Croire en l’altruisme d’une civilisation plus puissante que la sienne ne faisait pas partie de ses espérances les plus folles.
Helen Redfield se rappela à leur souvenir.
« Pour l’instant, il est de notre côté. Il l’est depuis des années, peut-être plus encore. Il n’a aucune raison d’en changer, et nous n’avons aucune raison de lui en donner. En tous les cas, il a toute la confiance de Madame Wong.
─ Sauf votre respect, Madame Wong est une dame très très âgée qui ne se montre plus en public. On peut même se demander si elle est encore de ce monde. », fit remarquer Mayeul Herzog. »
Solen Perry eut un léger sourire avant de répondre :
« Elle l’est, et elle conserve toute sa tête. Ses jugements n’ont jamais été irréfléchis, et je ne pense pas que cela change avant longtemps.
─ Monsieur Rutherford, avons-nous des raisons de penser que, s’ils ne peuvent entrer par la porte, les envahisseurs trouveront un autre moyen de nous atteindre ?
─ Malheureusement oui, Général Herzog. La Porte n’est qu'un raccourci pour aller d’un point à un autre… Un trou de vers dans l’espace. Nous pensons qu’ils se déplacent non seulement à travers l’espace, de galaxies en galaxies, selon des moyens plus conventionnels, mais qu’ils passent aussi d’un univers à l’autre tout aussi facilement, en détruisant tout sur leur passage. Nous pensons aussi qu’ils se déplacent très vite.
─ Comment le savez-vous ?
─ Toutes les informations que nous avons, à ce sujet, vont dans ce sens. De plus, nous n’avons effectué que peu de missions extérieures à notre système solaire, mais les appareils de mesures que nous avons envoyé à travers la porte nous l'ont parfois confirmé. Nous avons quelques clichés qui les concernent... »
Jude regarda sur son écran.
Une nouvelle image venait d’y apparaître.
Difficilement concevable, et effrayante. On aurait dit quelque chose qui ressemblait à un vaisseau monstrueux fait de rouages de dimensions incommensurables, et qui était moitié moins grand que le satellite d’une planète… Derrière, il y en avait d’autres… Beaucoup d’autres.
« Savons-nous qui ils sont ? » demanda le religieux.
Une fois encore, Janus Oldman prit la parole.
« Certains, dans l'autre univers, les appellent les Dévoreurs de Monde. Nous, nous les appelons les Cavaliers des Étoiles, et chacune de leurs arrivées sont précédées par La Légion. Faute de témoignage, nous n’en savons guère plus à leur sujet. Si ce n’est que plus rien ne subsiste après leur passage, pas même une planète aussi pleine de vie que la Terre… Si nous avons réussi à les repousser, il y a quinze ans – si toutefois il s’agissait bien d’eux – c’était parce qu’ils avaient ouvert la porte d’accès à notre planète par hasard, que le gros des troupes n’avait pas encore accompli sa migration. Nous avons peut-être bénéficié de la chance du débutant. Nous n’aurons pas de deuxième chance contre eux. »
Jude doutait qu’il s’agisse du même ennemi.
Les créatures qu’il avait combattues sur L’Île étaient intelligentes, c’était vrai, mais archaïques. Elles luttaient pour survivre. Pas pour conquérir. Oui, s’ils n’étaient pas intervenus, elles auraient sûrement envahi la planète comme n’importe quelle espèce endémique. Elles n’en auraient même pas eu conscience. C’était juste une question de survie.
Ces vaisseaux, sur les photos avaient un but bien précis. Ils détruisaient tout sur leur passage. Leurs habitants ne cherchaient pas à s’installer, ou à proliférer quelque part pour que leur espèce survive.
« Il n’y a donc rien que nous puissions faire ? » demanda le Général Tudort.
« Nous ne pouvons les combattre. Tout ce que nous pouvons faire, c’est nous cacher.
─ Où voulez-vous cacher sept milliards de personnes ? » s'emporta soudain l'allemand.
« Ce n’est pas ce que nous avons en tête. En fait, il s’agirait plutôt de cacher tout un système solaire… deux même…
─ C’est hypothétique, voire parfaitement impossible. Et pourquoi deux ? Le nôtre ne suffit-il donc pas ?
─ C’est possible, mon cher Mayeul, avec L’Occulteur de Mondes », suggéra le français.
« S'il existe. Il ne me suffit pas que Monsieur Archer m'affirme qu'il l'a vu et touché.
─ Il existe, confirma Raphy Costello. C'est une machine. Une machine gigantesque, comme l’a souligné, à sa manière, Monsieur Archer… aussi vieille que les Portes des étoiles universelles. Peut-être même encore plus… Janus en a localisé une dans notre univers, mais il nous manque la clé pour faire fonctionner le mécanisme. Aqhat Baaliaton pense, quant à lui, qu’il en existe une autre dans cet Univers Jumeau. Il la recherche depuis… actuellement. Mais les choses ne sont pas aussi simples que nous le pensions. Il est possible que chaque univers possède son Occulteur… et qu’ils fonctionnent généralement par deux, ou plus… et que les personnes qui y vivent l’ignorent. Si jamais elles en avaient connaissance, sauraient-elles le faire fonctionner ? Si nous pouvions retrouver une clé, une seule, nous pourrions, soit l’utiliser pour notre Occulteur, soit la reproduire.
─ À condition qu’il n’existe pas une clé différente pour chaque Occulteur », les prévint Janus Oldman.
« Une minute, je croyais que vous en aviez une ? » fit le général français.
Personne ne sembla décidé à répondre.
Comme des écoliers pris en faute, les scientifiques baissèrent la tête.
« Nous l’avons perdue au cours de l’extraction », répondit Jude. « JE l’ai perdue… J’avais deux hommes à sauver… Ce n’est pas une excuse, mais j’ai fait un choix.
─ Vous avez préféré sacrifier sept milliards d’êtres humains pour deux vies ?
─ Dites, Général Herzog, il n’y a pas dix minutes, vous mettiez ma parole en doute, et maintenant vous me reprochez d’avoir abandonné un artefact que personne ne sait plus utiliser pour sauver deux vies… »
Il s’arrêta net lorsqu’il vit le signe discret de Janus Oldman.
En général, lorsque quelqu’un mettait son indexe en travers de ses lèvres, cela signifiait qu’il valait mieux se taire.
Il y eut un nouveau silence, très court.
Il fut interrompu par l’allemand, Herzog.
« Si cela ne marchait pas, quel serait notre recours, Monsieur Oldman ?
─ J’ai fait des recherches sur le sujet. Nous avons plusieurs hypothèses, Général Herzog. La première consisterait à réunir le plus grand nombre de cités perdues : Atlantis, Ys, Avalon, Shangri-la… Chaque cité est en fait un vaisseau… Et chacun de ces vaisseaux peut s’assembler aux autres pour former un plus gros vaisseau capable de rivaliser avec celui que vous avez pu voir sur la photo.
─ J’ai lu à peu près tout ce qui concernait Atlantis et Ys. Ce fut une lecture tout à fait passionnante. Sauf que, comme leur nom l'indique, ces cités sont "perdues".
─ Vrai et faux. Elles sont uniques et peuvent se trouver dans n’importe quel univers. Ceux qui les ont construites l'ont voulu ainsi car si elles peuvent être des armes de défense redoutables individuellement, une fois réunie, elles forment une arme de destruction sans commune mesure. Les seules capables de détruire un vaisseau envahisseur. En fait, nous en avons trouvé deux. Nous savons où se trouve la cité d’Atlantis, et Aqhat Baaliaton a promis de mettre Ys à notre disposition.
─ Combien existe-t-il de Cités perdues ?
─ Nous l'ignorons exactement. Mais au moins treize », répondit Darshana Paoli.
« Et si vous n’en retrouvez que deux, Madame Redfield ?
─ Notre tout dernier recours, Monsieur Herzog… L'arche de Noé. Si nous ne parvenons pas à assembler suffisamment de vaisseaux, alors il nous faudra sauver, autant que nous le pourrons, la vie, sous toutes ses formes… et utiliser le vaisseau-monde pour fuir Les Cavaliers des Étoiles, et si nous y parvenons… Recréer la vie partout où nous le pourrons… Il nous faudra faire des choix… Notamment sélectionner les équipages. Ils seront notre avenir… L’avenir de l’Humanité.
─ Vaste programme. Comment comptez-vous vous y prendre pour cela ?
─ Nous y réfléchissons. Ce sera notre dernier recours… Mais nous espérons que les autres… solutions… feront leurs preuves et que nous n’aurons pas à y venir. »
Il y eut un court temps de silence durant lequel chacun assimila ces nouvelles informations.
La Secrétaire Générale des Nations Unies jugea bon de clore ce point jusqu’à nouvel ordre.
« Je ne saurais que vous conseiller d’y réfléchir non seulement avec attention, mais de façon urgente. Et de voir quelles seront les modalités de sélection concernant les humains. »
Helen Redfield acquiesça.
Muna Emmerson n’avait toujours pas refermé son rapport.
Jude sentit venir la prochaine question. Celle qu’Helen Redfield aurait sûrement préféré éviter.
« Il paraîtrait que deux des scientifiques qui avaient disparu sur l’Ile soient réapparus dans des conditions pour le moins… étranges.
─ Effectivement.
─ Savez-vous où pourraient se trouver les autres ?
─ Aucune idée. Mais, compte tenu de ce qui est arrivé aux deux qui sont… réapparus, nous pouvons craindre le pire… et nous avons envisagé plusieurs scénarios possibles.
─ Quel serait le pire, Madame Redfield ?
─ Une prise d’otages de la part d’un groupe qui serait au courant de nos activités.
─ Avec quels objectifs… quelles revendications ?
─ Stopper le Programme Stargate… Mettre l’opinion publique au courant… Qu’on leur remette La Porte… ou nos amis extraterrestres contre la vie de leurs otages.
─ Le pire des scénarios ? » fit l’allemand d’une voix à peine audible. « Pourquoi crier au feu, puisque nous savons déjà tout de leurs pires intentions et que nous sommes prêts à les contrer.
─ Messieurs Archer et Ryan sont là pour cela », lui répondit Solen Perry sur un ton qui se voulait courtois.
Il était clair que l’envie de lui répondre tout autre chose était bien présente.
« Une dernière question », fit la Secrétaire Générale des Nations Unies. Qui sont Tiernáan Longdhubh et Rain Alluedol ?
─ Tiernáan Longdhubh est un de nos agents dans l’autre monde. Nous l’y avons envoyé il y a dix ans. Comme je vous l’ai dit nous avons utilisé la porte par quatre fois pour faire passer des gens à nous de l’autre côté. La seconde, c’était pour y envoyer Tiernáan Longdhubh. Il nous a prouvé que nous pouvions lui faire confiance, qu’il était prêt à tout pour nous aider. Néanmoins, nous avons assuré nos arrières, pour le cas où il serait compromis. Actuellement il occupe un poste au sein même de l’organisme qui gère les Portes… dans l’autre monde. Il veille à ce que ces gens ne puissent pas découvrir notre existence, entre autres. Quant à Rain Alluedol… Disons que, si nous étions tous des pièces sur un échiquier, d’après ce que nous supposons, elle pourrait en être La Reine.

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