Vol sans effraction
Quand je suis rentré ce matin, (j’ai dû rester dehors une demi-heure tout au plus), les bras m’en sont tombés, si tant est qu’ils le peuvent.
C’est bien connu : ça n’arrive qu’aux autres et dans le patelin de 180 âmes où j’habite, un cambriolage est aussi fréquent qu’une coulée de neige sous les tropiques. Bref, mon logis a été visité. Non que les lieux présentent de prime abord un intérêt quelconque, à part son atmosphère cocooning.
La stupéfaction passée, j’ai entrepris de dresser l’inventaire des objets chapardés. Je suis plutôt du style bric-et-broc et franchement, je ne vois pas ce qui à la revente, présentera le moindre intérêt. Au demeurant on prétextera forcément qu’on est toujours le riche ou le pauvre d’un autre.
Dans la rue qui jouxte la maison, des travaux d’assainissement ont duré des lustres. Les allées et venues permanentes, les incursions plus ou moins nécessaires, les entrées et sorties intempestives, tout cela forge mon intime conviction : il y’a eu repérage.
J’ose à peine entrer par la porte grande ouverte. Vol, passe encore. Je n’ai aucun culte de la possession. Mais vandalisme sordide gratuit, alors ça, non. Attentif aux bruits du silence, naviguant au milieu du capharnaüm résultant d’une visite en règle de chaque armoire, placard, tiroir, recoin, j’attends que me saute aux yeux un manque existentiel : ma chilienne de sieste préférée, mon violon déglingué, mon tabouret bancal, ou ma montre Swatch fluo. Aucun des tableaux de maître que j’ai peints moi-même et dont je suis si fier, n’a été décroché. C’eût été le cas, j’aurais pardonné : l’Art est un vecteur de compréhension.
Ma perplexité est totale : rien ne semble s’être volatilisé de mon décor habituel. Pas la moindre bricole, de celles que j’entasse avec assiduité lors des brocantes ou vide-greniers que j’écume chaque week-end. Mes vieux teeshirts colorés font une montagne sur le sol, mais aucun ne manque à l’appel. Idem ma collection de baskets pourries que je ne peux me résoudre à évacuer.
Comment vais-je remplir ma déclaration à la gendarmerie. Effraction : néant. Objets subtilisés : néant. Dégradation : néant. Bon. Je vais laisser tomber.
Agacé quand même ! Ça va me plomber un bon moment. Autant se changer les idées et s’occuper les mains. Je vais changer mon pneu. Il a rendu l’âme hier.
J’enfile mon bleu de travail, sors le cric du coffre. Rien de tel que l’activité physique pour se dégager les neurones.
Et là, devant mon établi surchargé mais plus impeccable qu’une bibliothèque, je me rends soudain à l’évidence : on m’a piqué mon coffret de clés à molettes.

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