Chrysalide d’hiver

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Jour de lumière obligatoire —
moi je ne vois
qu’une assiette vide,
deux places devenues fantômes.

Une nappe trop blanche,
comme si la neige avait décidé
de s’inviter sur la table
pour mieux effacer les contours.

J’écoute les rires des autres au loin,
comme on écoute une musique
derrière une porte fermée :
ça existe, oui —
mais pas dans ma pièce.

Onze mois.
Il a suffi d’un intervalle
pour les appeler là
où personne ne rejoint personne.

Et l’on dit “le temps aide”,
mais le temps, parfois,
n’aide pas :
il s’assoit simplement
sur l’endroit où ça fait mal
jusqu’à ce que tu apprennes
à respirer à côté.

J’ai des épaules de mère,
des épaules de femme,
et le reste de moi
s’est dissous quelque part derrière —
une fille qui n’a plus de place,
une sœur dont l’écho
s’est perdu depuis longtemps,
une enfant intérieure
qui s’est mise en veille
par manque de mains où se blottir.

Sept degrés dehors.
Pas mieux dans mon cœur.
Un soupir de givre
dans des poumons nés fatigués.

La douleur a son rythme,
sa manière d’entrer sans frapper :
d’abord une pointe,
puis une marée,
puis un silence
si dense
qu’on pourrait y accrocher
des constellations.

Je voudrais dormir —
dormir comme une pierre au fond d’un lac,
dormir comme une branche
qui ne lutte plus contre le vent.

Je veux entrer dans ma chrysalide,
me faire petite,
me faire ombre,
me faire absence
juste assez
pour survivre à l’excès du monde.

Peut-être qu’une misérable chenille
deviendrait un beau papillon —
même éphémère,
même fragile,
même tremblant dans l’air froid —
je voudrais, ne serait-ce qu’une fois,
sentir la liberté
sans qu’elle se brise
dans mes mains.

Sous le berceau de la lune,
je cherche un endroit
où poser mes insomnies,
comme on pose enfin un sac trop lourd
au seuil d’une maison amie.

L’hiver a des rayons minces,
et pourtant je les guette,
ces fils d’or timides
qui traversent le ciel
comme des excuses.

Je voudrais me baigner
dans cette lumière fragile,
qu’elle me lave
sans me demander
d’aller bien tout de suite.

Parfois je me surprends à envier
les gens qui pleurent facilement —
les larmes, au moins,
savent sortir.

Moi, j’ai une mer bloquée,
une tempête retenue
derrière les dents,
derrière le sternum,
derrière des années de “ça ira”,
de “je dois”,
de “pas maintenant”.

Je voudrais danser sous la pluie,
me noyer dans les larmes coincées,
hurler sous l’orage
la rage qui dort
comme un animal apprivoisé.

Qu’il soit violent, l’orage —
qu’il soit immense,
qu’il déchire le ciel
comme on déchire un mensonge.

J’ai envie d’une révolte,
d’une apocalypse,
d’un cataclisme :
pas pour détruire le monde,
mais pour que, enfin,
quelque chose corresponde
au chaos que je porte.

Parce qu’à l’intérieur,
ça tombe,
ça s’effondre,
ça grince
comme une vieille maison
qui tient debout par fierté.

Et puis il y a cette épée
au-dessus de ma tête,
cette peur de le perdre lui aussi —
mon sang, ma chair —
et la pensée
me traverse
comme une lame froide
qui ne laisse pas de trace
mais qui coupe quand même.

Pourquoi être différente fait-il si peur ?
Pourquoi le silence dérange ?
Pourquoi vouloir être “juste entre nous”
ressemble à une faute
dans la bouche des autres ?

En quoi suis-je un danger
parce que j’apprends la politesse,
le respect,
et que je dis
que le monde peut être
chaos et destruction
quand on n’a pas les bonnes armes en main ?

Mes armes à moi
ne font pas de bruit :
une main sur une épaule,
une phrase juste,
une règle simple,
un “tu peux”,
un “je suis là”,
un “on va apprendre”.

Je suis fatiguée.
Fatiguée du nouveau monde
et de la vieille stupidité
qui s’y promène
avec assurance.

Fatiguée des regards qui jugent,
des cases trop étroites,
des injonctions déguisées en conseils,
des “tu devrais”
qui ignorent tout
de la nuit que je traverse.

Et si je restais dans ma chrysalide ?
Si je n’avais pas envie d’en sortir ?
Si je restais dans mon cocon protecteur,
là où le bruit devient coton,
là où les jours n’ont plus d’angle,
là où l’on ne me demande pas
d’être forte
en permanence ?

Le noir approche —
je le sens,
comme on sent une pièce se refroidir
quand la fenêtre est mal fermée.

Les ténèbres envahissent mon cœur,
doucement,
sans violence,
avec cette politesse glacée
des choses inévitables.

Alors je ferme les yeux.
J’attends que tout aille mieux.

Non.

Parce qu’il y a deux âmes
accrochées à moi.
Deux petites lumières
qui me rappellent
que le soleil existe
même quand il est timide.

Et pourtant —
mes fils sont mon ancre.
Dans l’ouragan,
je tiens la barre.
Pour eux, je ne lâche rien.

Je compte les battements,
je recolle les heures,
je fais taire les monstres
en rangeant des détails :
une chaussette,
un verre,
un dessin,
une histoire du soir
comme un talisman.

Je fais de la tendresse
une discipline,
un art martial silencieux :
j’encaisse,
j’esquive,
je protège,
je respire.

Au diable ma fatigue,
ma rage,
mes insomnies,
et ceux qui ne comprennent pas.

Qu’on me croit trop seule,
trop différente,
trop “dangereuse”
parce que j’enseigne le respect
dans un monde de chaos —
qu’ils parlent.

Moi, je sais
ce que je tiens debout
chaque jour.

J’ai une table,
des absences,
un hiver qui mord,
et malgré tout,
j’ai deux bras
où la vie revient
se blottir.

Je ne serai pas parfaite,
je ne serai pas “comme il faut”,
je ne serai pas une statue
qui sourit sans trembler.

Je serai vraie.

Et dans les nuits trop longues,
je me répéterai
comme un refrain
pour ne pas me perdre :

Je reste.
Je tiens.
Je respire.

Je reste moi.
Dans le vent doux d’un été tranquille
ou la brise glacée d’un hiver festif,
je reste moi.

Et si un jour la chrysalide s’ouvre,
ce ne sera pas pour plaire au monde —
ce sera
parce que j’aurai, enfin,
trouvé un souffle
assez vaste
pour mes ailes.

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