Marie-Cendreline des Roches – Partie V Sous le poids des fêlures
Elle marchait vite, trop vite, sa main brûlant encore du contact avec la commode. Son pas claquait dans le couloir comme un marteau sur un cercueil. L’air semblait épaissi, chargé d’une poussière invisible, saturé d’un quelque chose qui n’aurait jamais dû apprendre à respirer.
Et soudain, sans qu’elle ne l’ait cherché, un souvenir fendit sa pensée comme une lame. Domina Cærulea, le cas X-19. La transformation fluidique.
L’étude spirite qu’on leur faisait lire en première année, entre deux leçons de tir et d’abjuration rudimentaire. On leur avait dit : « Ce n’est pas un mythe. C’est une fêlure humaine qui a trouvé sa correspondance. » Elle n’avait pas compris à l’époque. Elle comprenait trop bien, maintenant.
Une métamorphose née d’un vide intérieur. Une femme bleue sculptée dans la psyché d’un homme fissuré. Une identité qui se brise jusqu’à devenir autre.
La Fêlure. La sienne vibrait comme une braise dans sa poitrine.
Elle accéléra. Le couloir ondulait plus qu’il ne s’étendait. Les moulures se tordaient, les cadres semblaient pivoter, imperceptiblement, comme s’ils suivaient son passage d’un œil intérieur. La Section Enfer n’était plus un lieu. C’était un jugement.
La pensée suivante s’imposa sans prévenir. Le siège de Paris. Le fracas des obus au-dessus des toits. La petite botte dans la poussière. Son fils ; le vide dans ses bras, encore, encore, encore.
Elle trébucha contre une malle éventrée. Sa respiration éclata dans sa gorge en un halètement rauque.
Non. Pas maintenant. Pas ça.
Elle tenta de reprendre prise sur le sol, sur le monde, sur son monde. Procédure 4-B. Ancrage respiratoire. Énumération des constantes. Syllabes de stabilisation. Mais les syllabes se dissolvaient aussitôt dans la panique. Comme de l’encre dans un seau d’eau sale.
Un autre souvenir jaillit. Plus brutal. Plus rouge. Son bras. Ou plutôt, son absence. Le moment précis où son esprit comprit que son corps était devenu un territoire amputé, diminué, trahi par la matière. Le jour où son propre squelette lui avait tourné le dos.
Elle posa sa main, sa seule main, contre le mur. Le mur pulsa sous ses doigts. Comme une veine.
Elle comprit soudain. Elle ne fuyait pas la statue dans la salle aux rideaux. Elle ne fuyait même pas la panique. Elle fuyait la Section Enfer elle-même.
Un long frisson la parcourut, glacé, innommable. Le couloir respirait. Il respirait avec elle, ou contre elle, elle ne savait plus.
Elle fit un pas. Puis un autre. Ses bottes semblaient s’enfoncer dans un sol devenu plus mou, plus profond, comme si chaque dalle cachait un œil.
Et alors un son. Le même. Le même que dans la salle. Clac.
Elle se figea. Son sang se glaça, se condensa dans ses veines.
Clac. Plus proche. Plus lourd. Comme un doigt qui tapote un nouveau verre, une nouvelle vitre, une nouvelle peau.
Elle se retourna lentement, millimètre par millimètre, comme un animal traqué. Derrière elle, au bout du couloir, une porte venait de s’entrouvrir. Elle grinçait. Mais pas comme du bois. Non. Comme quelque chose qu’on force à s’écarter de lui-même. Comme un corps qu’on plie.
Un souffle d’air froid s’en échappa. Un souffle qui avait l’odeur du bronze mouillé et du sang figé. Marie-Cendreline sentit son ventre se nouer, se déchirer, se tordre. Ce n’était plus la Veilleuse. Ce n’était plus la statue. Ce n’était même plus un phénomène isolé.
C’était l’ensemble. L’ensemble du réseau de couloirs, de vitrines, de salles. L’ensemble des objets, témoins, reliques, cristaux, archives. L’ensemble des fêlures rassemblées dans cet étage maudit. La Section Enfer, dans toute son immensité, venait de se tourner vers elle.
Elle recula d’un pas. La porte grinça davantage, comme encouragée par sa peur.
Elle recula encore. Un autre clac répondit, quelque part dans les profondeurs.
Son souffle s’accéléra. Ce n’était pas une entité qu’elle devait affronter. Ni une créature. Ni un artefact. C’était un lieu. Un lieu conscient. Un lieu blessé. Un lieu qui reconnaissait en elle une fêlure sœur. Et qui voulait la rejoindre.
Marie-Cendreline mit sa main contre sa poitrine pour y retenir son cœur. La panique montait. La raison coulait hors d’elle comme de l’eau entre les doigts. Elle était à deux battements de cils de sombrer, de laisser la Section l’absorber.
Alors elle ferma les yeux. Une seconde. Juste une seconde. Un souffle. Puis elle murmura, presque sans voix : Je suis encore là.
Devant elle, la porte grinçante s’arrêta. Au loin, le clac cessa. Le couloir retint son souffle.
Et elle, vacillante mais debout, fit un pas vers l’avant. Un seul. Le plus difficile.
⁂
Elle avança. Ou plutôt : elle se força à continuer, pas après pas, comme on pousse un corps brisé à travers une mer de verre pilé. Chaque geste lui coûtait des années. Chaque respiration lui arrachait des lambeaux de volonté. Son âme, fatiguée jusqu’à la trame, ne tenait que par une ficelle de protocole et de ténacité.
La douleur montait en elle, ancienne, stratifiée. La douleur du siège, où la ville entière s’était changée en tombeau. La douleur de son fils, silhouette manquante au creux de ses bras. La douleur de l’amputation, ce jour où la vie lui avait retiré sa main comme on arrache une page d’un livre qu’on ne veut plus lire.
Ces souffrances bouillonnaient, cherchaient à remonter, à envahir, à occuper. Elle sentit leur pression, sourde, pulsatile, se heurter contre les parois intérieures de son esprit. Et elle comprit, avec une lucidité si tranchante qu’elle en eut presque mal, que si elle cédait, juste un peu, si elle laissait sa mémoire ouverte comme une plaie : l’Anormal entrerait.
Mais… était-ce réellement si grave ? Une part d’elle infime, sépulcrale, murmurait que peut-être, oui, peut-être, cela apporterait enfin une forme de paix. Un repos dans l’oubli, une dissolution dans le bronze, dans le bleu, dans la poussière des archives.
Elle secoua la tête avec violence. Non. Pas ça. Pas maintenant. Pas ici.
Elle fronça les sourcils, forçant son souffle à devenir mécanique, froid, presque administratif. Ne pas penser à elle. Ne pas penser à la statue. Ne pas penser à la Section. Seulement : trouver la sortie. Trouver la secrétaire. Ne pas rester seule.
Elle répéta ces mots dans son esprit, comme un cantique sans dieu.
Les couloirs continuaient de serpenter autour d’elle, torsadés de moulures anciennes et de rumeurs sourdes. Les vitrines luisaient faiblement, comme si des yeux invisibles cherchaient à la happer dans leur reflet. À deux reprises, elle manqua de poser sa main contre un meuble, mais se ravisa ; l’anomalie se glissait dans le contact, elle le savait. Toucher, ici, c’était signer.
La Section Enfer vibrait derrière les murs. Comme un cœur. Comme un ventre. Comme un lieu qui n’avait jamais été un lieu.
Marie-Cendreline serra les dents. Elle n’était plus qu’une silhouette vacillante, une survivante traversant un organe vivant. Puis, à un détour de couloir, alors que son souffle s’étranglait une fois de plus dans sa gorge, elle la vit. La secrétaire. De dos. Immobilisée, penchée sur une longue table encombrée. La table était couverte de papiers jaunis, de fioles à demi pleines, de fragments de métal noir, de plumes sèches, de pierres translucides qui semblaient rêver d’elles-mêmes.
La femme ne bougeait pas. Son chignon, habituellement impeccable, semblait légèrement défait, traversé d’une mèche grise. Une lampe à huile jetait sur elle une lueur tapie, oscillante, qui allongeait sa silhouette en une ombre tordue sur le parquet.
Marie-Cendreline sentit son cœur bondir, non de peur, mais de reconnaissance. Enfin… une présence humaine. Enfin un îlot de normalité possible dans cette mer de murmures.
Elle s’avança d’un pas puis s’interrompit. La secrétaire ne semblait pas l’avoir entendue. Ni sentie. Ni pressentie. Elle restait courbée, comme en prière. Comme figée dans une contemplation abjecte.
La table devant elle vibrait très légèrement. Comme si l’un des artefacts respirait. Ou tous, à l’unisson.
Marie-Cendreline sentit le froid remonter le long de sa colonne, lentement, cérémonieusement. Elle murmura, d’une voix presque cassée : Madame ?
La secrétaire ne bougea pas. La lampe grésilla. Un objet sur la table cliqueta.
Et, dans un recoin du couloir, très loin, mais suffisamment distinct pour être sans équivoque, retentit encore une fois le bruit qui la suivait depuis la salle aux rideaux.
Clac.
Pas derrière elle, cette fois. Devant. Quelque chose venait de frapper la vitre d’un artefact sur la table. Ou peut-être… était-ce l’artefact lui-même.
⁂
La secrétaire frissonna. Un frisson pur, net, vertical, comme si un courant d’hiver venait de passer sous sa peau. Elle redressa lentement la tête, ses épaules se crispant sous une intuition trop ancienne pour ne pas être crue. Puis elle se retourna.
Son visage pâle, éclairé par la lampe à huile, paraissait tiré, légèrement creusé, comme si la fatigue avait passé ses doigts sur ses joues durant des semaines. Mais ses yeux, ses yeux seuls vivaient encore pleinement, s’écarquillèrent en voyant Marie-Cendreline.
Elle cligna des yeux. Deux fois.
- Vous… vous aussi ? murmura-t-elle.
Marie-Cendreline sentit la tension dans son propre ventre se relâcher d’un souffle. Elle n’était plus seule. Mais être deux ne rendait pas le lieu moins affamé.
Elle s’avança, prudente, sa main flottant près de sa ceinture comme un réflexe inutile.
- Je… j’ai eu des problèmes de confinement, articula-t-elle. La Veilleuse… elle bougeait. Et la Section…
Elle s’interrompit. Comment dire “la Section m’a regardée” sans paraître délirante ? Comment dire “le couloir respirait” sans passer pour une hystérique ?
La secrétaire sembla la comprendre avant même qu’elle ne trouve ses mots. Elle inclina la tête, s’enveloppant dans un calme fragile.
- Madeleine Teulente, archiviste-secrétaire. Son ton était doux mais tranchant, comme un scalpel enveloppé de velours. Et si vous me demandez… oui. Moi aussi.
Elle s’approcha d’un pas, révélant à la lumière de la lampe une série de cernes violacés. Une femme qui ne dormait pas depuis des jours. Des semaines, peut-être. Marie-Cendreline la fixa. Quelque chose dans son regard brillant confirmait ce qu’elle n’osait avouer : l’autre survivait ici comme on survit dans un temple infesté de dieux malades.
La secrétaire poursuivit, bas d’une voix qui semblait redouter que le couloir puisse entendre :
- La Section Enfer… n’est plus sûre. Plus du tout.
Elle eut un regard vers la table derrière elle, où les artefacts vibraient à peine, comme des insectes dans un cocon.
- C’est pour cela que la répartition des objets a été accélérée. Les casernes régionales reçoivent désormais des pièces qu’elles n’auraient jamais dû porter. Un soupir, bref, comme un aveu. Nous vidons l’étage. Sans explication officielle. Mais nous vidons. Cela dit…
Son regard glissa sur Marie-Cendreline, lentement, de la tête jusqu’au moignon soigneusement bandé.
- Les Abjurants ne vous ont fait aucun cadeau en vous laissant attendre seule ici… dans cet état.
Marie-Cendreline sentit un poing se refermer dans sa poitrine.
Elle voulut parler, dire qu’elle était apte, qu’elle suivait les procédures, qu’on ne devait pas la traiter comme une éclopée ou un risque. Mais rien ne vint.
Madeleine la contourna pour se rapprocher d’elle, comme on approche un animal blessé mais digne.
- Vous devez comprendre une chose. Les anomalies réagissent à nous. À vous. Un silence. À vos failles. À vos fêlures.
Le mot tomba comme une pierre dans un puits. Fêlures. Elle avait entendu ce mot trop souvent ces dernières heures. Il vibrait dans l’air. Il vibrait dans les murs. Il vibrait dans son bras absent, dans la botte de son fils, dans le drap de la Vénus.
Madeleine poursuivit :
- En temps normal, les procédures de confinement suffisent à écarter cette résonance. Les objets restent… isolés. Étanches. Un rire nerveux étrangla la fin de la phrase. Mais depuis la désertion de l’archiviste anonyme… tout ceci est… Elle chercha un mot, hésita, puis souffla : Brisé.
Ce mot-là, la Section sembla l’entendre. Dans le couloir derrière elles, quelque chose se contracta. Un souffle long, rampant, presque humide, courut le long des plinthes. Un frémissement traversa les vitrines.
Marie-Cendreline et Madeleine se figèrent ensemble. Puis, au fond du couloir, très loin, mais d’une netteté presque théâtrale, un bruit se fit entendre : Clac.
Madeleine murmura, presque inaudible :
- Vous voyez ? Ce n’est pas la Vénus que vous fuyez. Elle leva un doigt tremblant vers les murs. C’est elle. La Section.
Un second clac répondit. Plus proche. Plus impatient. Et Marie-Cendreline demanda :
- La désertion d’un archiviste ?

Annotations
Versions