Marie-Cendreline des Roches – Partie VI Au bord de sa propre absence

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Elle resta immobile un long moment, assise sur la chaise bancale que Madeleine avait tirée pour elle. La pièce vibrait encore du passage invisible de la Section Enfer : un souffle dans les plinthes, un chuchotis sous les lattes. Mais ici, dans cette alcôve saturée de papiers, de lampes vacillantes et de fatigue humaine, quelque chose comme une accalmie existait.

Le rapport d’II-139 reposait dans sa main, lourd comme une pierre froide. Un dossier mince, des pages qui semblaient pourtant peser plus que tout le reste de la Section. Elle le relut une dernière fois du coin de l’œil : dates, déplacements impossibles, faux noms, véhicules déformés… et ce vide autour de lui. Comme si l’homme n’avait jamais existé.

Elle ferma le dossier avec lenteur, un souffle retenu.

- Vous… vous l’avez connu ? demanda-t-elle finalement à Madeleine.

La secrétaire, avachie sur sa chaise de fatigue, leva les yeux. Son regard était flou, hésitant.

- Connu… Je ne sais pas. Je crois que… non. Elle fronça les sourcils, comme si une douleur sourde traversait son crâne. Non, je… Je n’arrive pas à me souvenir de son visage. Ni de sa voix. Ni de sa présence. Rien. Comme s’il n’avait jamais traversé le service.

Marie-Cendreline sentit un frisson lui remonter la colonne.

- Pourtant il a travaillé ici. Huit ans, si je lis bien.

- Je sais.

Madeleine passa une main tremblante sur ses tempes.

- Et pourtant… rien. Pas une image. Pas une sensation. C’est comme un trou dans le sol, là où il devrait y avoir quelqu’un. Un silence. Je suppose qu’il avait sur lui quelque chose… un artefact anti-mémique. À moins que… Elle soupira. À moins qu’il soit lui-même l’anomalie.

Un silence épais se posa entre elles. Un silence où le couloir sembla retenir son souffle, attentif.

Marie-Cendreline abaissa le regard sur le dossier refermé. Elle glissa son pouce sur la couverture rugueuse. Cet homme, cet effacé, ce fantôme volontaire, avait quitté l’institution comme on se défait d’une peau trop lourde. Il avait marché jusqu’à disparaître, dans un monde où disparaître relevait presque du miracle.

Elle imagina la scène, sans y croire et pourtant trop bien : Un bureau désert. Un manteau pris à la hâte. Une porte franchie sans se retourner. Une identité déposée comme une arme ébréchée.

Un minuscule éclat de jalousie, cruel et bref, navigua dans sa poitrine. Quitter. Partir. S’évaporer hors du combat, hors du protocole, hors du sang.

Elle sentit un poids se poser sur elle, un poids qui la fit se pencher, comme si quelque chose dans sa propre poitrine se décrochait. Elle posa le dossier sur la table, maladroitement, et leva sa main gauche pour se frotter le cuir chevelu, avant de se rappeler. Elle n’en avait plus.

Son bras s’arrêta en plein geste, suspendu dans le vide. Une seconde. Deux. La réalité retomba sur elle comme une dalle mal taillée. Elle baissa lentement sa main survivante, sentant la brûlure familière dans la cicatrice, et inspira par à-coups.

Madeleine la regardait, mais sans un mot. Peut-être par pudeur. Peut-être par fatigue. Peut-être parce qu’ici, dans la Section Enfer, les blessures ne choquaient plus personne.

Marie-Cendreline détourna les yeux. Elle pensa au siège de Paris. À la botte dans la poussière. À son bras perdu. À la statue qui respirait. À la Section qui palpait les murs. À ce dossier posé devant elle, qui parlait d’un homme ayant réussi à se délier de tout cela.

Si elle quittait la Gendastrerie maintenant… Si elle sortait de ce bâtiment, descendait les escaliers, passait les portes, traversait la cour, puis la rue, puis la ville… Qu’y aurait-il pour elle ?

Elle chercha une réponse. Une seule. Il n’y en eut aucune. Sa vie ne tenait plus que par la lutte. Par la surveillance. Par l’étude de l’anormal. Par cette guerre immobile et perpétuelle qu’elle menait depuis trop longtemps.

Elle se demanda, avec une lucidité presque acérée : Qui est Marie-Cendreline des Roches, en dehors de l’Anormal ? La réponse, nue, brutale, lui arriva d’un coup : Peut-être… plus personne.

Elle se redressa malgré tout, consciente du tremblement léger dans son souffle. Madeleine observait toujours le dossier.

- Vous pensez qu’il a trouvé la paix ? demanda-t-elle d’une voix basse.

La secrétaire eut un rire sans joie.

- Personne ne trouve la paix en fuyant les Archives Noires. On ne disparaît jamais vraiment. On s’efface… mais on laisse des ombres.

Marie-Cendreline sentit ce constat la traverser comme une lame tiède. Elle effleura du doigt la couverture du dossier fermé, puis la repoussa, doucement, comme on referme les paupières d’un mort.

Marie-Cendreline fixa un point invisible derrière l’épaule de Madeleine, comme si la Section elle-même y dessinait des formes qu’elle seule pouvait percevoir. La lampe grésilla, fatiguée de vivre, et son visage se creusa d’ombres mobiles.

Elle parla sans préméditation, la voix basse, râpeuse, presque étrangère à sa propre bouche :

- Je crois que… je crois que les Abjurants vont me remercier. Elle inspira, trembla. L’échec de la mission, mon bras… tout cela, mis bout à bout… Je n’ai plus rien qui justifie ma présence ici. Plus rien de ce qui m’a portée. Je… je ne sais pas ce que je vais devenir.

Elle ne pleurait pas. Elle ne pleurait jamais. Mais les mots portaient cette fatigue ancienne, ce fil qui se tend et commence à céder.

- Je me vois errer, Madeleine. Comme les spectres que j’ai renvoyés dans la nuit. Je me vois marcher sans but, sans foyer, sans caserne. Défaire lentement ce que j’ai été. Me dissoudre. Devenir un silence.

Un souffle passa entre elles, tiède et maladroit. Madeleine ne dit rien d’abord ; elle l’écouta comme on écoute un secret trop lourd, trop intime pour être manipulé sans soin. Puis elle posa sa main sur la sienne. Geste doux, geste rare, presque interdit dans un endroit comme celui-ci : un endroit où l’humanité se délite aussi vite que la mémoire.

- Marie-Cendreline… Sa voix vibrait d’une gravité tendre. La lutte contre l’Anormal n’a jamais été une affaire de muscles ou de glorieux états de service. Ceux qui croient cela meurent jeunes. Les autres comprennent que l’échec est un savoir. Qu’il enseigne ce que la réussite cache. Elle sera légèrement sa main. Et puis… errer n’est pas forcément sombrer. Parfois c’est chercher. Se chercher. Se retrouver.

Marie-Cendreline baissa les yeux. Le geste de Madeleine réchauffait sa paume, mais le reste du monde demeurait glacial. La Section Enfer respirait par intervalles : une expiration lente, presque animale, qui montait des murs jusqu’aux rideaux. Elle tenta de l’ignorer. Elle tenta même de s’imaginer un demain.

Un demain sans uniforme. Un demain sans caserne. Un demain… où elle ne serait plus qu’elle-même. Mais qui était-elle, amputée de la Gendastrerie ? La question l’ouvrait comme une plaie.

Elle s’enfonça dans le silence, longtemps. Trop longtemps peut-être.

Madeleine finit par lui effleurer doucement le poignet, comme on tire quelqu’un d’un rêve qui pourrait devenir cauchemar.

- Marie-Cendreline… Elle sourit, usée mais sincère. Vous voulez que je vous confie une mission administrative ? Rien de glorieux. Rien d’héroïque. Juste… un prétexte pour respirer autrement. Un travail calme. Concret. Le genre d’occupation qui vous arrache à vos idées noires.

Un mince, infime fil de voix sortit de la gorge de Marie-Cendreline :

- Oui… peut-être.

Elle ne sut pas si elle le disait pour faire plaisir, pour fuir, ou pour survivre encore un peu.

- Très bien, répondit Madeleine. Je vous trouverai cela. Et elle ajouta, presque murmurant, comme une prière discrète : Personne n’est destiné à devenir une ombre. Pas même vous.

Marie-Cendreline rangea méthodiquement les artefacts, un à un, sans chercher à comprendre leur logique intime. Elle suivait les indications de Madeleine Teulente comme on suit une litanie : sans passion, mais avec une précision presque liturgique. Le travail était ingrat, minutieux, interminable. Une succession d’objets trop lourds de sens, trop dangereux pour être laissés en tas, mais trop instables pour être compris.

Ils seraient ensuite dispersés, dissimulés dans les casernes de la Gendastrerie ou scellés dans des coffres-forts anonymes, perdus dans la mosaïque bureaucratique du pays. Leur existence serait dissimulée, leur pouvoir étouffé, leur mémoire fragmentée en registres codés.

Le temps s’étirait sans repères. Dans cette salle privée d’horloge, chaque minute ressemblait à une marée immobile. Pour une agente habituée aux urgences, aux coups secs de la réalité, ce travail avait quelque chose d’étrangement anesthésiant.

Mais au moins, pendant ce tri fastidieux, son esprit cessait de se tordre autour de ses inquiétudes. Les murmures de la Section Enfer devenaient lointains, presque assoupis, comme si la pièce elle-même respectait son fragile répit.

Jusqu’à ce qu’elle saisisse un éclat de verre allongé, d’apparence banale, et qu’une lumière discrète pulse contre sa paume.

Elle se figea.

Ce genre d’objet… elle en avait vu un, une fois. Lors de l’arrestation d’un sorcier gascon, ce fou qui avait distillé des souvenirs liquides dans des bouteilles de sel noir. À l’intérieur de ces éclats-là sommeillait un "souvenir possible", une mémoire qui n’avait pas encore choisi d’exister.

Elle porta le fragment à hauteur de ses yeux. Il vibra presque imperceptiblement, comme une paupière sur le point de s’ouvrir.

Derrière elle, Madeleine retint un souffle, mais ce n’était pas un étonnement. Plutôt une attente satisfaite, la fin d’une longue recherche.

- Le voilà enfin… murmura-t-elle avec un sourire mince.

Marie-Cendreline sentit la pièce se resserrer. Quelque chose, ici, venait de changer de direction. Et ce n’était plus seulement une question de classement d’artefacts.

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