Madeleine Teulente - Epilogue Emplacement d’inventaire ZZ-999
Aux regards de l’observateur de ce fin-de-siècle, Madeleine Teulente eût apparu telle une effigie païenne, dressée dans la pénombre d’un salon lambrissé, où l’air lui-même semble chargé d’un encens invisible. Sa haute stature, harmonieusement proportionnée, imposait d’emblée le silence : elle ne dominait point par la violence des gestes, mais par la tranquille évidence de sa présence.
Sa silhouette, pleine et souveraine, dessinait dans l’espace une ligne ample et assurée, comme ces figures allégoriques qu’un sculpteur audacieux aurait tirées d’un bloc de marbre blond. La courbe de ses épaules, la noblesse de son port de tête, la fermeté gracieuse de sa taille composaient un ensemble d’une rare cohérence plastique. Rien d’excessif, rien de timide : tout en elle semblait accordé selon une mesure antique.
Son visage, d’une régularité presque classique, offrait des traits nets, délicatement modelés. Le front, large et lisse, s’élevait avec une pureté de ligne que n’ornait aucun signe distinctif ; il se fondait sans heurt dans l’ovale parfait de son visage. Ses yeux, d’un brun chaud tirant vers l’ambre, avaient cette fixité attentive des portraits anciens ; sous l’arc précis des sourcils, ils paraissaient tantôt pensifs, tantôt impénétrables. Le nez, droit et finement dessiné, conduisait vers une bouche aux lèvres pleines, dont le contour précis suggérait une détermination tranquille.
Sa chevelure blonde, d’une abondance disciplinée, était relevée en un chignon sévère, ordinairement irréprochable dans son ordonnance. Pourtant, à travers cette architecture capillaire savamment contenue, s’échappait une mèche grise, mince fil d’argent trahissant le passage du temps au sein de l’or lumineux. Ce détail, presque imperceptible, introduisait dans l’ensemble une note de vérité poignante, comme une fêlure délicate dans un vase précieux.
Les ampoules électriques, accrochés aux murs du sombre couloir qu’elle arpentait d’un pas pressé, répandait sur elle une clarté tapie, grésillant ; la lumière tremblotante caressait ses traits d’un relief mouvant, sculptant des ombres sous ses pommettes et le long de son cou. À chaque vacillation de la lumière, sa silhouette s’étirait sur le parquet en une ombre démesurée, tordue et presque fantastique, double nocturne qui semblait murmurer une autre histoire que celle de sa posture immobile.
Madeleine filait à travers les couloirs de la Section Enfer avec cette rectitude tendue des êtres qui ne marchent plus, mais se projettent. Son regard, fixé droit devant elle, ne voyait déjà plus les murs qu’elle longeait ; il précédait son pas, devançait les angles, franchissait par anticipation les seuils encore invisibles. Elle allait comme l’on tranche ; sans détour, sans hésitation, laissant derrière elle le battement sec de ses talons, qui résonnait dans le silence rare de cette aile reculée.
Cette portion de la Bibliothèque, presque déserte, lui offrait une circulation plus nette que les galeries centrales ; elle s’en félicitait sans ralentir. Les émanations lourdes qui, ailleurs, suintaient des rayonnages saturés ne s’attardaient point ici. Les seules étrangetés admises en ces lieux se trouvaient docilement fixées sous verre : naturalisations de lutins bleus, coiffés de bonnets et vêtus de pantalons de coton blanc, épinglés à même le bois d’un cadre entomologique : curiosités mortes, inoffensives, classées. Rien qui pût retenir son pas.
Elle avançait vite, plus vite qu’il n’eût convenu à la majesté naturelle de son port ; une urgence sourde comprimait son souffle, raidissait ses épaules. Depuis l’avant-veille, la question la poursuivait comme une écharde sous la peau, et chaque minute perdue lui semblait une complaisance coupable. Elle voulait la réponse ; non par goût du savoir, mais par nécessité d’achèvement, et quitter au plus tôt ces Archives Noires où les malheurs de la France paraissaient conservés avec un soin presque amoureux, comme si quelque esprit malveillant eût pris plaisir à en préserver la trace afin d’en perpétuer l’effet.
Elle dépassa un couloir latéral sans lui accorder le moindre regard ; cette veine perpendiculaire, qu’elle eût jadis examinée par scrupule professionnel, n’était plus qu’une distraction importune. Elle n’avait ni le temps ni la patience pour les digressions.
À peine eut-elle franchi l’embranchement que, du retrait même des ombres, une masse obscure se détacha et glissa derrière son épaule gauche. La silhouette s’y fixa sans bruit, haute, étroite, confondue avec les ténèbres de la Section ; un homme dont la présence semblait moins surgir que se condenser hors des murs et des horreurs qu’ils contenaient.
Il était de ces silhouettes que l’on croirait découpées à même la brume des capitales fin-de-siècle, longues et spectrales, comme si quelque architecte fantasque eût voulu bâtir un homme à la manière d’un clocher gothique, trop élancé pour sa propre assise. D’une taille démesurée, il dominait communément ses interlocuteurs de deux têtes, et cette supériorité de stature, loin de lui conférer une prestance martiale, l’avait au contraire instruit d’une modestie corporelle : il se tenait voûté, les épaules inclinées vers l’avant, tel un saule ployant sous un vent intérieur.
Sa maigreur, presque ascétique, laissait deviner sous l’étoffe l’économie sévère de sa charpente. Nulle plénitude musculaire ne venait tempérer la rigueur de ses lignes ; il semblait que la nature, l’ayant voulu grand, eût oublié de l’emplir. L’âge, sans encore le frapper du sceau décrépit de la vieillesse, avait commencé son œuvre de discrète déliquescence : par endroits, la peau, amollie, se distendait avec une complaisance tragique, et sous le menton pendait un repli flasque, pareil à la bavette tremblotante d’un gallinacé de basse-cour, contraste cruel avec l’austérité de son maintien.
Sa tête, singulière, affectait la forme d’un triangle inversé : large au sommet, étroite au menton. Le crâne, prématurément dégarni, ne conservait qu’un cercle de cheveux noirs, obstinément accrochés au pourtour comme une couronne de laurier fanée ; ironique triomphe ceignant un front déjà livré aux vents. Son nez aquilin, impérieux, projetait son ombre comme le bec vigilant d’un oiseau de proie ; il y avait en lui quelque chose du vautour patient, immobile et méditatif, qui attend son heure avec une science implacable du temps. Ses yeux, petits et serrés, presque avares de lumière, se dissimulaient derrière des besicles rondes dont les verres, parfois, accrochaient un éclat blafard.
Il était vêtu avec la correction scrupuleuse d’un homme de son siècle : redingote sombre, gilet sévère, pantalon de drap bien coupé, le tout d’une propreté irréprochable mais sans ostentation. À ses mains longues et nerveuses, il portait de minces gants de velours noir qu’il ne quittait guère ; et lorsqu’il se tenait immobile, il les croisait dans son dos, dans une attitude à la fois méditative et inquisitrice, comme un magistrat contemplant le monde depuis la hauteur désenchantée de son propre jugement.
Madeleine Teulente ne ralentit point. Son pas, sec et mesuré, fendait le couloir avec la régularité d’un métronome impatient, et l’ombre qui l’accompagnait semblait à peine en mesure de suivre son rythme.
- Madame Teulente, commença l’ombreux archiviste d’une voix où perçait une retenue disciplinée, j’ose espérer que votre affaire sera promptement conclue. Il me serait fort pénible de ne pouvoir assister au cours de Monsieur Van Helsing.
Elle ne tourna pas la tête. Seule la ligne de son menton se durcit imperceptiblement.
- Ceci, Monsieur Lintu-Hirviö, n’est point de mon ressort.
L’archiviste ajusta ses lunettes d’un geste presque nerveux. Son agacement, contenu par l’étiquette, s’exprimait moins par ses mots que par l’inflexion sèche qu’il leur imposait.
- L’affaire est-elle donc si pressante ? Il est rare que les Archives Noires consentent à collaborer avec un ressortissant étranger ; cela seul devrait suffire à indiquer l’importance que notre Ordre accorde à ce savant.
Madeleine s’arrêta net. La lumière électrique, suspendue au-dessus d’eux, grésilla faiblement, déposant sur ses traits une pâleur métallique.
- Monsieur Lintu-Hirviö, hier au soir, Monsieur le Ministre des Affaires Occultes a dîné avec votre professeur. J’eus le devoir d’assister à cet entretien. Les considérations de Monsieur Van Helsing ne manquent ni d’érudition ni de pertinence ; je les trouve toutefois entachées d’une pompe excessive lorsqu’il prétend substituer au terme éprouvé de vampirisme un agrégat de vocables savants. Une telle ostentation me paraît d’autant moins nécessaire que vous êtes, par votre père, d’extraction finnoise ; peuple qui n’ignore rien des réalités qu’il nomme. Les Archives Noires sont bien plus poreuse que vous ne le pensez.
Théodoric Lintu-Hirviö inclina légèrement la tête. Le respect demeurait, mais ses yeux s’assombrirent d’une contrariété maîtrisée.
- Vous savez mieux que quiconque, Madame, que nommer le réel, c’est déjà en circonscrire la puissance ; et parfois la contenir. Il est des nuances que le langage commun écrase. Le Vampyrae draculae diffère du Hemamyces vampyrae, quand bien même le vulgaire les confond sous l’appellation d’hématophages. Nous œuvrons précisément à dissiper ces confusions.
Madeleine reprit sa marche sans répondre. Son ombre s’allongea devant elle, fine et tranchante, comme si la discussion elle-même n’avait été qu’un détail secondaire dans la mécanique plus vaste de son urgence.
⁂
Après quelques minutes d’une course qui n’en portait pas le nom ; car ni l’un ni l’autre n’eût consenti à reconnaître la hâte qui pressait leurs pas ; Madeleine Teulente et son collègue archiviste débouchèrent devant une porte massive de chêne noirci. Le battant, bardé de ferrures anciennes, semblait plus apte à contenir un caveau qu’un simple cabinet d’étude.
Devant elle se tenait un jeune homme dont l’allure hésitait entre le valet empourpré par le service et l’étudiant mal préparé à l’imprévu ; son visage, déjà trop rouge, paraissait partagé entre l’impatience et une inquiétude qu’il s’efforçait de dissimuler.
Il était de ces Celtes dont le Second Empire avait fait un idéal de salon : longue chevelure blonde, abondante et bouclée, retombant en mèches souples sur les épaules ; yeux d’un bleu vif, presque minéral, que cerclait une rougeur persistante, comme si le verre des lunettes ; ou quelque fréquent commerce avec l’alcool, eût imprimé sur sa peau la trace indélébile d’un masque maladif.
- Monsieur Lintu-Hirviö, entonna-t-il en s’avançant précipitamment, j’ose espérer que l’affaire qui requiert ma présence ne s’éternisera pas. Monsieur Van Helsing doit commencer son…
- Je vous arrête, trancha Madeleine sans ralentir. Votre présence ici n’est requise qu’en raison de l’impossibilité où je me suis trouvée d’obtenir l’accès à un condamné transféré aux colonies pénitentiaires. À présent, écoutez-moi avec la plus grande attention.
Le jeune Boulier demeura coi, frappé moins par la rudesse des mots que par la froide assurance de celle qui les prononçait. Il lança à l’inconnue un regard où perçait une sévérité juvénile, puis chercha l’appui de son mentor.
Théodoric Lintu-Hirviö ouvrit de grands yeux, leva sa main droite comme pour conjurer un malentendu ; l’ensemble du geste, ample et désarticulé, lui donnait l’allure d’une effraie surprise en plein jour.
- Ne me regardez point ainsi, Monsieur Boulier, dit-il d’une voix devenue sèche. Vous n’avez ni épouse ni descendance ; et, malgré une curiosité que je tiens pour louable, votre disparition ne bouleverserait guère l’économie du monde.
Il tira alors de sous sa redingote un revolver d’ordonnance suisse, modèle Schmidt 1878, dont le canon sombre vint se fixer avec une précision méthodique sur la poitrine du jeune homme.
Les yeux de Boulier s’écarquillèrent jusqu’à la douleur. L’irréalité de la scène l’étreignit avec la brutalité d’un cas de possession trop longtemps théorisé pour être cru possible.
Madeleine s’avança d’un pas. Elle planta son regard dans celui du jeune archiviste ; son timbre, lorsqu’elle parla, n’était ni dur ni pressé : simplement irrévocable.
- Monsieur Boulier, vous allez exécuter exactement les instructions suivantes. La porte que vous voyez a été déverrouillée par Monsieur Lintu-Hirviö il y a deux jours, sur ma demande. Vous pénétrerez dans le sas et refermerez derrière vous. Ensuite, vous ouvrirez la seconde porte et entrerez dans la pièce attenante ; vous refermerez également. Si vous constatez qu’une boîte s’y trouve ouverte, vous la refermerez et enclencherez le loquet. Après quoi, que cette action ait été nécessaire ou non, vous nous décrirez à voix haute tout ce que vous aurez observé depuis votre entrée.
Le jeune homme blêmit ; sa gorge se serra dans une déglutition sonore. Son regard oscillait entre la bouche calme de Madeleine et l’œil noir du revolver. Peut-être tenta-t-il quelque calcul ; peut-être chercha-t-il une issue logique. Mais la logique, en ces lieux, n’était pas de son ressort.
Il s’inclina légèrement, comme on accepte une sentence administrative, puis franchit le seuil entrouvert et referma derrière lui.
Les grincements successifs des portes se répercutèrent dans les couloirs de la Section Enfer, avec une lenteur funèbre. Madeleine et Théodoric demeurèrent immobiles. Une minute passa ; longue, compacte, presque matérielle.
Enfin, la voix du jeune archiviste, altérée par l’écho, s’éleva :
- Je… Devant moi se trouve une lourde caisse de bois, close par un loquet extérieur. À ma droite, contre le mur, un bureau sur lequel reposent plusieurs lettres manuscrites. À ma gauche, une lanterne électrique fixée au mur. Dois-je… constater autre chose ?
- À l’exception de l’ampoule, n’apercevez-vous aucune autre source de lumière ? demanda Madeleine.
- Il ne me semble pas. J’ai sur moi un briquet à silex et quelques cigarettes. Dois-je en allumer une ?
- Ce ne sera pas nécessaire. Merci, archiviste.
Sans plus attendre, Madeleine pénétra dans le sas et, d’un geste sûr, ouvrit l’une après l’autre les deux portes de bois. Elle entra dans la pièce humide aux côtés du jeune Boulier ; Théodoric la suivit, son ombre longue se coulant sur les murs comme une tache d’encre décidée à ne rien perdre de la scène.
Les deux nouveaux venus parcoururent la pièce d’un regard circulaire, précis et sans emphase ; rien, dans l’ordonnance des lieux, ne contredisait le témoignage du jeune Celte. La caisse demeurait close, le bureau fidèle à sa description, la lanterne suspendue dans son halo blafard.
- Bien, lança Théodoric d’un ton qui tenait moins de l’enthousiasme que d’une résolution hâtive. Alexandre et moi-même allons vous laisser. Il nous faut encore espérer trouver une place convenable pour l’exposé de Monsieur Van Helsing ; si toutefois nous parvenons avant qu’il n’en ait achevé le prologue.
Madeleine répondit d’un simple mouvement de la main, geste bref, presque lacunaire, qui signifiait à la fois assentiment et congé. Déjà, elle s’était détournée vers le bureau.
Sans davantage s’attarder ; et sans oser croiser véritablement son regard, les deux archivistes regagnèrent le sas. Les battants se refermèrent avec leur plainte de bois ancien, et le silence retomba, plus dense qu’auparavant, sur la pièce humide.
Madeleine demeura seule.
Elle porta un instant son attention vers la caisse. Le loquet était intact. La boîte n’avait point été forcée ; nul zèle, nul héroïsme inconsidéré n’avait tenté d’anticiper le réel. Chacun, cette fois, s’était soumis à la procédure.
Un apaisement discret ; presque coupable, se desserra dans sa poitrine.
Elle saisit alors les lettres étalées sur le bureau. Le papier, jauni et fragile, exhalait cette odeur sèche des archives trop longtemps préservées de la lumière. Ses doigts, d’ordinaire affairés à classer, sceller, authentifier, se firent plus lents.
Pour la première fois depuis une décennie, Madeleine Teulente lut sans autre intention que celle de lire.
Non pour trancher.
Non pour instruire.
Non pour conclure.
Simplement pour laisser les mots, un instant, exister hors du verdict.
⁂
En l’an de disgrâce où j’écris ces lignes, les astres commencent à poindre au firmament, et je les contemple à travers les fentes béantes du plafond effondré. Le vent s’y glisse comme un hôte sans foi ni serment, et par ces lézardes je retrouve le ciel de mon enfance.
Jadis, par de telles nuits, je montais en la tour orientale de mon château de Sternheim, d’où la vue embrassait les forêts sombres et les collines du Rhin supérieur. Là, je tenais entre mes mains un grand instrument de laiton, long et pesant, muni de vis et de bagues ouvragées, posé sur un pied tors dont la stabilité relevait presque du miracle. Mon aïeul me l’avait offert pour mes onze ans, l’ayant fait venir, disait-on, d’un marchand des confins du monde, au-delà des terres de l’Empire et des routes connues. Dieu seul sait par quels relais et quelles bourses un tel objet parvint jusqu’à nos murs.
Par cet artifice, je voyais plus loin que mes yeux ne l’eussent permis. Les étoiles se multipliaient à l’horizon : grandes et ardentes, petites et tremblantes, d’autres encore, diffuses et mystérieuses. Mon aïeul m’enseignait qu’il ne s’agissait point seulement d’étoiles, mais de sphères errantes, de lunes et de planètes que le Créateur suspendit dans les hauteurs pour sa gloire. Je m’endormais souvent là-haut, un livre d’astronomie posé sur les genoux, et l’on me retrouvait au matin, visage rond encore d’enfance, penché contre la balustrade froide.
Il disait que ces feux n’étaient peut-être pas tels que nous les croyions : non point flammes présentes, mais images anciennes, vestiges d’un temps déjà révolu. Contempler les cieux, affirmait-il, c’était lire l’histoire de Dieu inscrite en lumière.
Je me souviens d’une nuit où il me mena dans la cour intérieure afin d’assister à la chute des étoiles. Elles fendaient l’obscurité en traînées vives, pareilles à des épées de feu. Leur danse silencieuse me paraissait infinie ; je crus alors qu’elles m’appelaient, ou qu’elles attendaient de moi quelque réponse. J’implorai maintes fois que nous répétassions ce spectacle, mais jamais plus il ne m’y conduisit. Ce seul voyage suffit à graver en moi l’image des astres courant dans la nuit comme des messagers pressés.
Lorsque je pris la tête du château à la mort de mon père, ces songeries cessèrent. J’étais devenu seigneur ; nul prodige ne devait troubler l’ordre de mes terres. Je veillai à ce que mon fils reçût l’instruction la plus complète que l’on pût obtenir en nos provinces, le confiant à des maîtres savants et pieux. Pourtant, lorsqu’il revenait auprès de moi, nous montions ensemble à la tour, et, serrés autour de l’antique instrument désormais terni, nous scrutions le ciel. Nous apprenions l’un de l’autre les noms des constellations, et il riait lorsque je confondais quelque figure céleste.
Il me manque aujourd’hui plus que tout trésor.
Quand mon fils disparut, c’est tout le pays qui s’émut. J’envoyai mes gens d’armes aux quatre vents. On le retrouva près des marches de la frontière, gisant sans vie. Aucun mot n’a jamais contenu la violence de ma douleur. Dans ma fureur, j’exigeai vengeance. Sous ma bannière, nous franchîmes les confins et nous frappâmes ceux que nous tenions pour coupables. Nous n’épargnâmes ni l’âge ni le sexe ; nous croyions rendre justice en répandant le sang.
Ce fut alors que les cieux se détournèrent de nous.
Les nuits suivantes, des feux tombèrent du firmament. D’abord rares, puis innombrables. Les mêmes étoiles que j’avais admirées enfant semblaient désormais fondre sur nos terres. Elles frappaient champs et murailles, incendiaient granges et tours ; leurs lueurs se voyaient à des lieues, et la terre tremblait sous leur chute. Ce que nous avions infligé à nos ennemis nous fut rendu au centuple.
Je ne sais pour quelle raison je fus épargné. Peut-être afin que je portasse mémoire de la folie de mon lignage ; peut-être pour attester la fin de ma maison. Mon château n’est plus qu’une carcasse de pierre, et mes terres, jadis fertiles, ne sont plus qu’étendues silencieuses.
Lorsque l’heure viendra, je monterai une dernière fois à la tour orientale, si tant est qu’elle tienne encore debout, et je contemplerai les domaines que j’ai gouvernés et détruits. Les étoiles sont belles ce soir ; elles brillent comme au temps de mon enfance, indifférentes aux hommes et à leurs vengeances.
Mémoire de Otto Von Sternheim
⁂
Relation et mémoire des calamités advenues en la guerre de Sternheim, mise par écrit par un homme laïc et témoin des faits, en l’an de Notre Seigneur MCCCCL…
Il est à savoir que, durant cinq cent soixante et huit ans entiers, paix ferme et durable fut tenue entre nous et le duché de Sternheim, sans rupture notable ni outrage manifeste. Or, sans déclaration préalable digne d’un prince chrétien, ils levèrent bannière et nous signifièrent guerre ouverte.
Les maîtres des eaux et forêts, qui avaient charge de nos confins et de nos défenses naturelles, nous assurèrent que nul mal ne franchirait les limites de nos terres, et que la fureur du seigneur de Sternheim, se briserait contre nos bois et nos rivières. Ces paroles furent vaines. Car l’ennemi entra, et grande fut la mortalité. Tous tués, sans distinction ni merci.
Je vis de mes yeux ; et Dieu m’est témoin que je ne mens point, de jeunes garçons frappés par derrière, leurs corps rompus comme verges sèches, jetés à terre avant même d’avoir compris la cause de leur trépas. Les femmes furent assaillies en pleine rue, percées de lances et de glaives, jusqu’à ce que leur voix s’éteignît en prière de mort. Les hommes qui tentèrent résistance furent aveuglés, leurs membres rompus, puis exposés aux regards, attachés aux devantures comme signes d’exemple et d’effroi.
Ma propre mère fut prise lors des pillages. On la rasa, on la jeta en chaudière, et les fantasins de Sternheim, en démence de sang, consommèrent sa chair comme bêtes affamées. Nulle nécessité de guerre ne commandait telle cruauté ; c’était excès et rage, plus que vengeance légitime.
Il sembla alors que les cieux eux-mêmes se détournassent de ce spectacle. Mais bientôt, ils ne se contentèrent plus de détourner le regard. Des feux descendirent du firmament. D’abord en petit nombre, tombant sur nos provinces, puis sur celles de Sternheim pareillement. Ces astres ardents apportèrent un désastre plus grand encore que celui causé par les hommes. Les campagnes brûlèrent, les cités furent ébranlées ; jusque dans les Provinces du Nord, on sentait la chaleur des flammes venues du ciel.
Or, de l’une de ces étoiles tombées, il nous est demeuré un fragment, que certains tiennent pour signe ou don céleste. Les sages affirment qu’employée avec droiture, cette pierre de feu pourrait servir d’instrument pour mettre fin aux folies des royaumes et contenir la violence des princes.
Mais que nul n’oublie son origine. Elle n’est pas née de nos mains, mais de la colère des hauteurs. Si de nouveau la haine et le carnage souillent sa clarté, il est à craindre qu’elle n’apporte point salut, mais purification terrible, nettoyant nos terres comme l’on brûle un champ infesté.
Ainsi ai-je écrit, non pour nourrir rancœur, mais afin que mémoire demeure, et que ceux qui liront ces lignes sachent quel prix coûte la démesure des hommes.

Annotations
Versions