CHAPITRE 4 : LES CHEVAUX DE FEU
Il n’y eut ni son, ni lumière pour annoncer leur venue.
Juste un matin trop calme, une brise trop lente, une rivière muette.
Le ciel au-dessus d’Élyoréa n’était pas nuageux. Il était vide.
Éryaine écrivait dans la vallée des lys bleus, cueillant des pensées mortes dans un carnet. Non loin, des enfants couraient, inventant des royaumes dans l’herbe haute. Ils ignoraient que le leur serait effacé avant la fin du jour.
Puis, un bruit.
D’abord un frisson, comme une mémoire qu’on refuse.
Puis un grondement, inhumain. Un cri métallique qui lacéra le sol et les certitudes.
Éryaine leva les yeux. Ils arrivaient.
Pas comme des hommes. Comme des bêtes de guerre.
Montures sombres, masques sans visage, cuir brûlé.
Ils galopaient comme si la terre les rejetait.
Des flammes vivantes. Les Chevaux de Feu.
Ils tuèrent sans mots, sans cause, sans haine apparente.
Leur langage : la méthode.
Leurs gestes : répétés, chirurgicaux.
Leur message : aucun.
Les Élyoréens ne comprirent pas.
Ils ne fuirent pas.
Ils n’eurent même pas le temps d’avoir peur.
Un vieux jardinier, avant de tomber, murmura :
— Peut-on accuser un peuple d’exister ?
Les greniers brûlèrent en premiers.
Puis les lieux de prière.
Enfin, les enfants. Non pas par crainte. Mais parce qu’ils étaient une suite.
Ce jour-là, le ciel fut trop lourd pour tomber. Il brûla.
Quand les sabots eurent fini de labourer les collines, il ne resta ni ruines ni corps — juste des absences.
Le monde se fendit en deux :
Ceux qui restaient… et ceux qui ne comprendraient jamais pourquoi ils étaient tombés.
Éryaine marchait au milieu des cendres. Il ne cherchait plus à fuir.
Il errait.
La terre gémissait. Les murs pleuraient. Les noms des morts flottaient comme des feuilles arrachées.
Il trouva l’ancienne école.
La cloche fondue.
Un maître effondré, la craie entre les doigts.
Sur le sol :
« Ne vous croyez jamais trop petits pour être haïs. »
Plus loin, une corde à sauter figée. Des empreintes d’enfants dans le sang.
Des rires suspendus.
Un doudou étreint.
Un visage d’enfant : ni peur, ni surprise. Juste… l’incompréhension.
Sur un mur, gravé à la cuillère :
« Si nous étions de trop, pourquoi ne pas nous le dire ? »
Un garçon tenait sa sœur blessée.
Elle chuchota :
Promets-moi… que tu pleureras pour deux, si je pars.
Et puis, plus bas :
Tu n’as pas besoin de comprendre pour aimer.
Éryaine s’agenouilla.
Il voulut prier, mais pour qui ?
Il voulut crier, mais même le silence saignait.
Une pensée l’envahit :
« Le pire n’est pas de mourir sans raison. C’est de mourir sans que personne la cherche. »
Il entra dans une maison à demi effondrée.
Sur le mur :
« Si tu reviens, je suis sous la table. »
Mais la table avait disparu.
Il rencontra une femme au bord d’un puits. Elle murmurait :
Il est mort les yeux ouverts… comme s’il attendait encore un mot doux.
Puis elle demanda :
Est-ce que la mémoire est une punition, quand elle ne sert plus à personne ?
Éryaine n’avait pas de réponse.
Ce qui détruisait les survivants n’était pas la douleur. C’était l’absence d’explication.
Une voix intérieure lui souffla :
« Ce monde nous punit pour un péché qu’on ne nous a jamais appris. »
Des survivants rôdaient.
Certains souriaient sans émotion.
D’autres hurlaient sans son.
Un enfant répétait :
J’étais caché dans la jarre… Elle a explosé après moi. Alors pourquoi… moi ?
Éryaine se demanda :
« Survivre… est-ce une victoire ou une agonie prolongée ? »
Les rares vivants étaient devenus les gardiens d’un traumatisme sans nom.
Et dans cette langue nouvelle, Éryaine comprit :
« L’homme détruit ce qu’il ne peut nommer. Il ensevelit ce qu’il n’ose ressentir. »
Assis sur une pierre, il observa le ciel noir.
Et comprit :
Ce ne sont pas les morts qui hantent. Ce sont les vivants qu’ils laissent.
Et cette question, en lui, tournait sans fin :
Comment nommer ce qui nous tue sans s’accuser soi-même ?
La pluie tomba. Sans bruit.
Il marcha jusqu’à l’école en ruines — Éclats de Savoir, disait jadis l’entrée.
Les murs avaient disparu. Le sol craquait sous la cendre.
Des bancs renversés faisaient face à un tableau fendu.
Il s’assit. Là où, enfant, il avait levé la main pour demander :
Pourquoi les étoiles brillent moins quand on pleure ?
Le maître avait répondu :
Parce qu’elles attendent que tu les regardes avec courage.
Aujourd’hui, il aurait tout donné pour entendre encore cette voix.
Au loin, un hurlement éclata.
Un homme riait, debout sur un toit :
J’ai survécu ! Mais à quoi bon, si le monde saigne sans parler ?
Des femmes passaient, berçant leurs enfants morts.
Un vieil homme écrivait avec du sang sur une pierre :
« Celui qui tue sans nom vole plus que des vies. Il vole le sens. »
Éryaine tituba. Il pensa :
Peut-être que l’oubli est un luxe que seuls les indemnes peuvent s’offrir.
Et cette phrase monta en lui :
« Que reste-t-il d’un peuple… quand même son histoire lui est arrachée ? »
Aneïla, la fileuse, n’avait jamais quitté sa maison.
Elle filait la laine, croyant que le monde tournait encore.
Ils l’ont laissée vivante. Par erreur.
Brûlée, sourde, murmurant :
Pourquoi n’ont-ils pas hurlé leur haine ? Pourquoi tuer sans un mot ?
Trois frères, cachés sous un plancher.
Le plus jeune pleurait.
Le second gravait un œil : « Pour dire que j’existe. »
L’aîné demandait :
Si nous mourons ici, qui saura ?
Et nul ne répondit.
Thémir écrivait des poèmes. Maintenant, il parle au lac :
Toi au moins, tu nous as vus vivre.
Il planta un couteau dans l’eau. L’eau ne cria pas.
Il écrivit dans la boue :
« Ce n’est pas la mort qui me tue. C’est l’incompréhension. »
Puis s’allongea dessus.
La poussière retomba.
Éryaine regarda la vallée.
Un champ de choses inachevées.
Et il pensa :
Ce n’est peut-être pas le mal qui tue. C’est l’indifférence qui l’arme.
Le ciel, superbe, semblait n’avoir rien vu.
Et une dernière question resta, suspendue, cruelle :
« Si même les dieux détournent les yeux… qui portera nos noms ? »
La nuit tomba.
Éryaine restait là, les mains noircies, le regard vidé.
Il ne parlait pas pour être entendu. Il parlait parce que se taire aurait été pire.
Je me souviens de l’eau sous les ponts.
Des bonjours sans peur.
Des mains de ma mère, du pain chaud, du bois qui chantait l’hiver.
On croit que le bonheur est un meuble solide.
On oublie qu’il est fait de verre.
Élyoréa n’était pas un rêve. C’était un souffle.
Et c’est le monde réel qui l’a détruit.
Est-ce cela mourir ? Ne pas comprendre pourquoi l’on souffre ?
Je cherche un sens. Je cherche les rires d’hier.
Mais tout ce que je trouve,
c’est un désert rempli de noms…
…que plus personne ne prononcera.
« Pourquoi nous ? »

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