Après la ville
La ville est bruyante ; elle est saine et animale à la fois.
Elle pourrait nous faire penser que nous sommes fauves.
Et dans la pluie des instants creux, je dors, presque paisiblement, avec les deux yeux en feu, et des larmes sèches sur les joues. Elles protègent mon visage de faux anges et de la souplesse terrible des silences quotidiens.
*
« Nous y sommes presque, là, de tourner la page. Nous y sommes presque. » Il disait çà comme on se parle à soi-même, et qu’on fait le point, en silence – ces moments-mêmes où l’on peut se seir entier, où le moi englobe, définit le soi.
Mais nous, nous ne savions pas comment prendre ces mots. Fallait-il que l’on s’alarme, que l’on pleure, que l’on fuit ?
En tout cas, nous n’étions pas indifférents. Même dans le rejet, il y avait quelque chose de l’acceptation, du Oui.
Et devant cette table, je pouvais voir les lettres, les toucher, et avec construire ce qui aujourd’hui vous échange un peu de votre temps contre ce que l’on peu appeler du voyage. Je vous offre, peut-être, un monde, où je vous plonge. Mais le dire là vous sort un peu de ce monde, donc je m’arrête.
Nous sommes assis, et je pense que le monde a la tête aussi reposée que pleine de petits riens qui nous rendent un peu malade, qui nous font aimer des pensées indélicates et des secrets bien gardés. Et par ici bas, les oiseaux, on ne les entend pas. Les arbres sont dénudés, et, à la fenêtre, la buée, la fine couche de saleté et les légères gouttes de liquide – celui dont nous nous nous rendrons compte plus tard qu’il n’est pas donné – forment un ensemble correct, réel car habituel, reposant et très futile. Les mots, finalement, sont cette pluie qui nous fait du bien, parfois.
Les cuillères d’inox attendent dans leur neutralité. Elles sont le miroir d’un monde que nous ne connaissons pas. Elles sont l’usage, l’outil, l’instrument. Elles parlent, avec leur fragilité, d’un progrès, d’une avancée dont on ne veut plus entendre parler.
Les couteaux ont des dents trop fines. Couchés sur la table, ces outils légers attendent sans agir. Ils servent et point.
Dans la fragilité des émotions d’amour, les premières phrases, comme naissantes, sortent des bouches, mais sans les douleurs de l’accouchement, et sans les sentiments, qui ne doivent pas être agréables, du nouveau-né qui découvre - violent rendez-vous - le froid, les sons qui ne sont plus filtrées par le ventre protecteur de la mère, et les regards.
Et ça se répond, je crois, à table. Jeu de regards et jeu de mots. Monologues pensées à l’avance ou rencontres effectives et improvisées d’êtres, cela fait toujours du bruit. Consonnes et voyelles, fréquences sonores, en somme. Et quand les regards se croisent, les mots prennent du sens, quelque chose de plus grand intervient, un truc silencieux, en nous.

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