Partie 2 - Elle
A Nathanaël :
Image
Image
(lu)
Claire à les mains tremblantes. Recroquevillée sur le canapé du salon, les larmes coulent sur ses pommettes, sillonnent sa coupe rose, s’écrasent sur l’écran lumineux de son téléphone. Elle aurait préféré ne jamais avoir à lire sa justification.
Je t’aime beaucoup trop. J’ai besoin de tout regarder de toi.
Elle n’arrivait même plus à lire les messages d'excuses qui suivaient.
Nathanaël :
Tu ne peux pas m’envoyer ça et espérer que ça ne me mette pas mal à l’aise.
Vilaine va
Cette réponse arrache un sourire à Claire. Cela faisait plusieurs semaines qu'Il avait un comportement étrange, une insistance pour se retrouver seul dans la chambre, des excuses bidons par SMS, et surtout, un besoin de se justifier sans que Claire ne l’ai confronté. Pendant un mois, elle avait tenté de trouver une explication logique pour faire taire son pressentiment. Du stresse. De l’inquiétude. De l'incompréhension. La culpabilité de remettre en cause un ami en qui elle avait confiance.
Connaître la réponse était nécessaire, mais cela ne la rendait pas plaisante pour autant.
Claire avait été directe avec lui : elle n’était pas amoureuse, et ne voulait pas le faire souffrir. Si ça lui convenait, ils pouvaient rester amis - elle l’appréciait beaucoup après tout - mais son amour ne serait jamais réciproque. Il était gentil, attentionné, généreux, plutôt pas mal physiquement, mais il aimait pour aimer. Il peinait à comprendre les sentiments des autres en profondeur. Claire n’avait jamais douté de son affection, cependant, d’autres étaient passées avant elle, d’autres avaient reçu des déclarations toutes aussi enflammées ; il leur avait suffit d’être attentionnée avec lui pour que cela arrive. Il ne l'aimait pas elle, il aimait son genre.
Message vocal 0:30, à Nathanaël :
Je veux bien, s’il te plait, que tu le retires du serveur discord, parce qu’il y a Danielle, que c’est une fille, et que je n’ai pas envie qu’il lui arrive la même chose. Je suis vraiment désolée de t'embêter avec ça, et ça va peut-être te paraître égoïste mais est-ce que tu pourrais ne plus me donner de nouvelles de lui, et ne plus lui donner de nouvelles de moi, si toutefois tu restes en contact avec lui ? Je ne veux pas qu’il se rattache aux personnes que je connais. Ça ne me fait pas plaisir de le gooster mais je n’ai plus envie de lui reparler, plus jamais.
Nathanaël :
Tu n’as aucune raison de t’en vouloir pour quoique ce soit, il a fait un choix, et il doit maintenant en subir les conséquences. Point.
Il a trahi ta confiance, c’est normal que tu l’exclus de ta vie.
Autrement je t’aurais tapée jusqu’à ce que tu entendes raison.
Ces mots suffisent à soulager Claire de sa culpabilité, mais aujourd’hui, elle n’avait pas que vécu une intrusion dans son intimité. Elle venait de perdre un ami.
…
Serveur discord - Friends Time - Un message de « Il » :
Juste avant de partir je voulais m’excuser sincèrement auprès de vous tous, surtout à Claire, désolé.
Il a quitté le serveur.
Un message de Il
Il a quitté le groupe.
Cette nuit-là, Claire eut bien de la peine à trouver le sommeil.
…
Le réveil est difficile. En dépit du peu d’heure où elle était parvenue à dormir, les souvenirs fragmentés logés dans ses muscles la font trembler. Elle s’extrait du lit : se rendormir ne l'aidera pas à penser à autre chose. Elle descend de sa mezzanine et végète sur la chaise du bureau sans trouver l’envie de prendre un petit déjeuner.
Le réveil de sa bibliothèque affiche 8h30, 8 septembre 2022. Si seulement la rentrée de la fac pouvait être aujourd’hui.
Claire attrape son téléphone. Un haut le cœur lui tord l’estomac.
Message de Il, hier à 23h05.
Apperçu : Je suppose que tout est fini, alors une toute dernière fois je suis désolé. Merci pour tous ces moments de bonheur même si ce sont les derniers. Adieu et désolé.
Elle souffle fort, et pleure.
…
Pourquoi n’a-t-elle pas pensé à le bloquer après ses adieux ? Et puis, des adieux n’étaient pas censé annoncer une fin ?
Pas pour lui, de toute évidence. Dans un nouveau pavé, il se confondait en excuse, et la priait de tout recommencer à zéro. Il réclamait une « dernière chance ». Claire n’avait pas besoin d’excuse ou de justification. La vie n’était pas comme un jeux vidéo dans lequel on pouvait rattraper ses erreurs sans limites. Peu importe la sincérité de ces mots, peu importe ses supplications, elle ne pourrait plus jamais être en confiance à ses côtés, indépendamment de son bon vouloir.
Elle le bloque.
…
Nathanaël a reçu des appels de sa part. Il n’a pas répondu, et a fini par le bloquer.
Lee non plus n’y a pas échappé. C’est normal, elle a longtemps été son amie après tout. C’est grâce à lui que Claire avait fait connaissance. Lee était en plein live twitch à ce moment-là. Son audience se comptait sur les doigts d’une main, mais il était fidèle. Claire n’y avait pas assisté.
Et maintenant elle lit la capture d’écran du chat viewer sans arriver à y croire.
J’ai tout quitté, et honnêtement, je ne sais pas si je vais pouvoir revenir, je sais qu’elle a vu mon message mais comme elle ne répond pas je suppose que jamais elle ne me pardonnera et c’est trop dur à encaisser donc bon si c’est impossible je ne repasserais plus.
Et dans les messages suivants, le public régulier de Lee posait des questions sur ce qu’il s’était passé.
Quel… Quel… Claire n’arrive pas à trouver un qualificatif pour le décrire. Il souffrait, c’était évident, mais Claire ne veut pas en prendre le blâme. Il n’est pas le plus lésé de cette histoire. Mais cet égoïste se fiche bien de tout le mal qu'induisent ses actes.
Quel idiot.
...
Image.
Message « steam » de Il, à Lee
…
Un message de Lee.
Claire ouvre la discussion malgré le goût âcre dans sa bouche. Une angoisse loge au creux son ventre depuis plusieurs jours déjà, et la rentrée n'avait pas réussi à l’atténuer.
Encore une capture d’écran. Lee y allait cette fois de son commentaire :
Est-ce que je le bloque à ce niveau-là genre ? Mon live, steam, puis mon privé.
L’appréhension de Claire grandit encore. Elle lit.
Salut Lee. Je voulais avant tout m'excuser auprès de toi, de Claire et Nathanaël pour tout ce que j’ai pu faire. Je suis tombé dans une trop grande dépression, je n’arrive pas à tenir, je ne mange plus du tout, je pleure tous les jours, je dors moins et j’ai mal partout, sans eux je n’y arrive clairement pas. J’ai fait la plus grosse connerie de toute ma vie et j’en subit les conséquence mais c’est trop dur pour moi alors je suis venu m’excuser une dernière fois avant de tenter de partir pour de bon.
Claire arrête sa lecture. Elle ne veut pas en savoir plus. Elle ne voulait pas commencer à culpabiliser. Lee n’avait rien à voir avec cette histoire, et pourtant, il la prenait à partie, et ces mots auraient pu l’atteindre si Claire ne l’avait pas informé de sa « connerie ».
Et puis merdre. Elle veut juste être tranquille et mettre un point sur cette histoire. Il arrive encore à la polluer.
La suite de l’échange avec Lee la rassure. Son amie a elle aussi bloqué cet idiot. Désormais, tous les ponts entre elle et lui étaient coupés. Ainsi, cette histoire pouvait prendre fin.
…
Un mois est passé. Si le temps aide à faire le ménage dans notre tête, il reste beaucoup de poussière dans celle de Claire. Les bouloches titillent ses neurones la nuit. Au fil des jours, elle parvient tout de même à dépoussiérer ses pensées, surtout grâce à ses amis. Le rythme de la fac allait bientôt s'intensifier et l’approche des examens de mi-semestre mobiliserai toute son attention.
Aujourd’hui, elle se réveille plus reposée qu’à l’accoutumé. Sofia et Nathanaël ont dormi chez elle, et les voilà tous attablés au salon pour le petit déjeuner. Nathanaël boulotte des dragibus. Claire le chambre. Des bonbons à 10h, sérieusement ?
Les taquineries ont toujours fait partie de leur amitié. Sofia non plus, ne retenait pas son sarcasme. Avec eux, Claire peut se détendre. Les rires l’aide à croire en une amitié indifférente aux identités de genre.
L’heure tourne, et ses amis doivent partir. Elle les raccompagne jusqu'à l'entrée du jardin, et tente de faire durer la conversation. Elle ne veut pas qu’ils s’en aillent. Malgré tout, un dernier au revoir force leur départ. Claire referme le portail. Elle profite d’avoir son trousseau en main pour récupérer le courrier de la veille. Elle insère la clef dans la boîte au lettre, et la tourne. Une unique enveloppe blanche y trône dans le fond. Un nom y est inscrit à la main.
Claire
Elle sursaute. Ses veines pulsent. Elle connaît cette écriture. Des lettres majuscules, une calligraphie simple et tremblante. Claire attrape l’enveloppe. Ses amis ne devaient pas encore être au bout de la rue. Elle la déchire et en tire une feuille à grands carreaux. Elle la déplie. Deux billets en tombent. Un rouge, un bleu.
La lettre est signée par Il.
Claire se précipite. Elle ouvre le portail, et cri.
— Sofia ! Nathanaël !
La suite de ses mots n’est plus que sanglots. Ses amis font demi-tour, et la serrent dans leur bras, très fort. Claire tremble.
Il ne la laissera jamais tranquille. Elle suffoque.
— Je ne veux pas de ses excuses, je m’en fiche s’il se sent coupable ou non, je veux juste qu’il disparaisse. Il n'en a rien à faire de ce que je peux ressentir. Il… Pourquoi y a-t-il des sous dans cette enveloppe ? Pourquoi insiste-t-il encore et encore ? C’est juste un égoïste.
Sofia et Nathanaël resserrent leur étreinte.
…
Claire ne se souvient plus de la fin de cette journée. Il avait eu l’intelligence émotionnelle d’un enfant. Contrairement à ses beaux dires, il n’avait pas compris à quel point ses actions pouvaient impacter les autres. Face à cela, Claire s’était sentie démunie. En premier lieu, elle avait songé avertir les parents de Il de la situation. Peut-être auraient-ils pu intervenir si elle avait osé. Finalement, ce fut ses parents à elle qui sont venus ton aide. Avec la menace de porter plainte - une éventualité angoissante aux yeux de Claire - ils étaient parvenus à lui faire promettre de ne plus jamais la recontacter.
Promesse tenue.

Annotations
Versions