Chapitre 6- L'explosion
6. L’explosion
« Anne a pleuré aujourd’hui. Seule.
Jorran m’a donné une carte pliée en fleur. Je l’ai prise.
Je l’ai abimé et j’ai écrit pour le Consul.
Je regrette. J’aurais dû la garder. »
Cela faisait des lunes que Dréa observait. À force de sourire sous un autre nom, de baisser les yeux au bon moment, la peau d’Anne avait cessé de gratter. Elle tenait. Elle passait. Elle faisait « juste assez ». Et si quelque chose, en elle, avait bougé… personne n’aurait su dire quoi.
Sans l’avoir cherché, elle s’était rapprochée d’Élia.
Élia travaillait près du roi. Elle gérait, réaffectait, tranchait dans les départements comme on taille dans une toile : sans bruit, sans bavure. Elle ne prenait pas de place. Elle rendait celle des autres inutile. Tout en elle était net : la posture sans raideur, les gestes économes, la voix basse qui n’obligeait jamais à se répéter. Quand elle passait, l’air semblait se ranger, comme si le palais reconnaissait une pièce essentielle. Et puis il y avait ce bleu très clair dans ses yeux. Un détail qui ne s’accordait pas aux couloirs. Un détail qui donnait à Dréa l’envie absurde de vérifier les angles morts.
Ce matin-là, le couloir sentait la cire chaude et le métal. Anne portait une caisse de registres presque aussi large qu’elle. Jorran marchait à reculons devant, mains vides, bras ouverts comme s’il dirigeait une troupe.
— Plus à gauche, petite fée, sinon tu vas épouser ce mur, glissa-t-il.
Anne souffla, sans ralentir.
— Si tu tenais au moins un livre, tu aurais le droit de te moquer.
— Je tiens déjà ce qu’il y a de plus fragile ici, répondit-il en posant deux doigts sur sa tempe.
— Ton ego ?
Il eut un rire bas, pris de court.
Élia, devant eux, ne se retourna pas. Pourtant, Dréa vit son épaule bouger à peine. Un presque-sourire. Ou un réflexe. Ils entrèrent dans une petite salle d’archives : piles de dossiers, plumes taillées, billets scellés.
Élia posa un doigt sur une table encombrée.
— Là. On trie.
Elle n’ordonnait pas vraiment. Elle énonçait. Et, étrange, Dréa n’avait jamais ressenti ça comme un ordre : Élia retroussait ses manches comme eux, tachait ses doigts comme eux.
— Je croyais que tu passais ta journée à décider qui dort où et qui sert qui, lança Jorran.
— Je fais aussi dans le papier, répondit Élia sans lever la tête. Il faut bien qu’un adulte empêche ce palais de se perdre dans vos improvisations.
Anne étouffa un rire.
Ils travaillèrent un moment : rotations de gardes, affectations, invitations à venir. Les marques d’Élia sur chaque page rendaient tout limpide.
— C’est ce soir, la grande fête ? demanda Anne en reposant une liasse.
Jorran releva la tête, tout de suite intéressé.
— Tu vois ? Même la fée invisible est au courant. Oui, ce soir.
— Une réception, corrigea Élia.
— Avec la moitié des conseillers, les vins rares, et des Cent en vitrine, précisa Jorran. Si ça, c’est une réception…
Élia finit par lever les yeux. Il y avait un éclat amusé, très bref, et quelque chose de plus fermé qui revenait aussitôt se mettre en place.
— Le roi aime les distractions, dit-elle. C’est notre rôle de les lui servir.
— Tu as l’air ravie, lâcha Dréa.
Élia la regarda. Un regard qui dura une fraction de seconde trop longtemps.
— Disons que j’ai d’autres idées sur la façon de protéger un royaume.
Jorran fronça légèrement les sourcils.
— Tu ne seras pas dans la salle ?
— Je serai là où on aura besoin de moi, répondit-elle. Ce qui, ce soir, risque d’être partout.
Elle replongea dans les dossiers. Ses gestes restaient précis, mais Dréa sentit la tension discrète, comme une couture qu’on tire un peu trop.
On frappa à la porte. Sec, impatient.
Un serviteur entra sans attendre qu’on l’invite. Il respirait trop vite, sueur au front, voix déjà cassée par l’urgence.
— Dame Élia… on a besoin de vous. Tout de suite.
Élia ferma les yeux une seconde. Un soupir minuscule, pas de peur : la lassitude calme de ceux qu’on vient chercher pour réparer.
— Quoi, encore ?
Le serviteur avala sa salive.
— Une salle… au quatrième. On ne comprend pas. On nous a dit de venir vous chercher.
Élia leva les yeux vers le plafond, comme si les pierres avaient un humour douteux.
— Évidemment.
Elle attrapa un trousseau, puis se tourna vers eux.
— Vous venez.
— Nous ? fit Jorran, faussement surpris.
Élia désigna Dréa du menton.
— J’aurai besoin de tes yeux.
Puis elle ajouta pour Jorran :
— Et de ta langue. Pour raconter ce qu’il faut… et taire le reste.
Un sourire passa sur les lèvres de Jorran.
— Flatté. On reconnaît enfin mes talents.
— Je les reconnaîtrai quand tu sauras te taire cinq minutes, répliqua Élia. Viens.
***
Dans le couloir, l’air changea. Finie la cire. Finis le papier. Une odeur âcre montait, fumée sans feu, quelque chose d’acide qui gratte le fond de la gorge. Devant une porte, deux jeunes serviteurs gardaient le passage. Ils s’écartèrent à la vue d’Élia sans qu’elle ait à dire un mot. Dréa le remarqua. Élia n’avait jamais besoin de se présenter.
À l’intérieur, les vitraux étaient brisés. Le mobilier éventré. Des feuilles noircies collaient au sol. L’onde du choc vibrait encore dans les murs. Élia s’accroupit près d’un éclat de verre. Effleura le bord, retira ses doigts aussitôt.
— Ce n’est pas un incendie, dit-elle. C’est… autre chose.
Jorran balaya la pièce du regard, pâle.
— On dirait une explosion… sans flammes.
Dréa s’avança d’un pas, près d’un bureau renversé.
— Ou un combat.
Élia releva la tête.
— Il s’agit d’une expérimentation du CLIM. Ça tourne mal, et c’est à nous de ramasser après.
Le mot heurta Dréa, net. CLIM.
Elle sentit sa propre voix vouloir sortir trop vite.
— Le CLIM… ces soldats en blanc et noir qu’on croise parfois ?
Trop précis. Trop vif. Elle ramena aussitôt Anne sur son visage, docile, neutre. Mais c’était déjà dit. Jorran hocha lentement la tête.
— Le sigle revient dans les registres. Partout. Corps Légendaire d’Infusion Myofonctionnelle. Officiellement, une protection avancée. Pas… ça.
Élia se redressa, mâchoire plus ferme.
— Rodmaël accorde une importance particulière au CLIM. C’est une promesse : renforcer, tenir debout, survivre.
Dréa fixa les traces sur les murs. Quelque chose y avait frappé si fort que la suie gardait la forme d’une présence.
— Renforcer comment ? demanda-t-elle.
Élia jeta un bref regard vers la porte, comme pour vérifier qui pouvait entendre. Puis elle baissa la voix.
— Du sang elfique. Injecté.
Le silence devint lourd. Jorran expira, presque sans bruit.
— Injecté… dans des humains ?
Élia acquiesça.
— J’ai vu les fioles. Et les mentions : “usage CLIM uniquement”. En dose contrôlée, ça renforce les réflexes, la résistance… ce que le corps refuse d’habitude. Les injections les rendent meilleurs.
Elle montra la pierre vitrifiée, le métal figé dans une forme grotesque.
— Et si tu te trompes de dose. Ou de corps. Ça donne ça.
Dréa sentit une pointe froide, quelque part sous les côtes. Pas de panique, plutôt cette sensation qu’un plan vient de se compliquer sans prévenir.
— Je ne crois pas qu’un Sangdus puisse vraiment comprendre, ajouta Élia, presque négligemment.
Le mot claqua. Frontière nette. Dréa leva les yeux. Le bleu clair d’Élia la fixa une seconde de trop, comme si la phrase visait aussi… autre chose.
Jorran jura entre ses dents. Il venait de voir, au sol, un bras soudé à la pierre par la chaleur. Dréa regarda les murs. Trois ombres blanches étaient imprimées dans la suie, silhouettes nettes là où le souffle avait frappé.
Elle les observa longuement.
— Un « meilleur »… qui en a consumé trois autres, murmura-t-elle.
Élia ne fit rien. Aucun sursaut. Aucun dégoût. Comme si la mort n’était qu’un détail de plus dans la pièce. Dréa sentit un malaise sec lui traverser l’échine. Non pas devant l’horreur, elle avait vu pire, mais devant ce calme-là. Celui de quelqu’un qui sait exactement où commence le mensonge… et où il doit rester.
Élia les détailla tous les deux, comme si elle pesait ce qu’ils avaient vu et ce qu’ils pourraient répéter.
— Bon. Sortez d’ici. Ce n’est pas à vous de ramasser, ni d’en répondre.
Puis, sans transition :
— Anne, tu me remplaceras au service privé du roi, ce soir.
Le cœur de Dréa fit un petit pas de côté, presque imperceptible.
Élia se tourna vers Jorran.
— Toi, tu seras à la fête. Et dis à Tahie que ses talents de Désignée sont requis. À la demande du roi.
Le nom fit sursauter Dréa malgré elle. Tahie. Une Désignée.
Une main qu’on utilise pour soigner et pour refaire. Pour rendre la chair présentable, le temps docile, les excès… acceptables. Et ce qui fit tiquer Dréa, ce ne fut pas la rumeur de son existence mais la certitude avec laquelle Élia venait de la réclamer. Comme on réclame une solution. Dréa n’en pensa pas plus. Pourtant une idée, sourde, revint se poser en elle: si le roi appelait Tahie, ce n’était pas pour une broutille. Il y avait là un fil. Peut-être même la source de cette longévité qu’on ne commentait jamais. Elle rangea l’information avec le reste. Une pièce de plus, dans une toile trop lente à prendre forme.
***
Dans le couloir, une fois la porte refermée, l’air sembla soudain trop frais. Jorran marcha quelques pas en silence. Puis Dréa le força à parler.
— Pour toi, le CLIM… c’est quoi ? Pas la version d’Élia. La tienne.
Il la regarda, surpris, puis ses épaules se relâchèrent.
— Brillant, admit-il. Terrifiant aussi, maintenant que je vois ça.
Il parla plus vite, comme si les mots le protégeaient.
— Un camp hors des murs. Des corps capables de supporter des efforts que même… d’autres n’osent pas tenter. Ils disent que ce sera une armée entièrement au service du roi.
Dréa marcha à côté de lui, robe propre, visage propre et l’odeur de fumée qui restait dans la gorge.
— Une armée, répéta-t-elle.
— Une promesse, insista Jorran, mais sa voix trembla sur le mot. Un royaume qui tient debout. Un élixir… une infusion… quelque chose qui améliore.
Dréa ne le quittait pas des yeux.
— Et un bras sur le sol, rappela-t-elle doucement. Ça fait partie de l’amélioration?
Il se raidit.
— Une erreur de dosage, sans doute.
— Trois ombres au mur, dit-elle.
Jorran s’arrêta. Planta son regard dans le sien.
— On ne construit rien de grand sans pertes, Anne. C’est ce qu’ils répètent, là-haut.
Elle détesta la façon dont il avait dit « là-haut ».
— Et toi… tu le crois ? demanda-t-elle.
Il eut un sourire maigre, comme s’il mâchait déjà sa réponse.
— Je crois que le roi veut que le royaume tienne. Et que le CLIM lui donne une arme qu’il contrôle. Ça… ça lui suffit.
Dréa garda le silence. Puis elle laissa tomber, sans douceur :
— Même avec les Cent.
Jorran cligna des yeux. Son pas ralentit. Il la regarda enfin comme on regarde quelqu’un qui vient de parler trop juste.
— …Même avec les Cent, oui, admit-il. Mais ça, on ne le dit pas. Pas comme ça.
Il reprit, plus bas, presque à contrecœur :
— Les Cent sont… une force. Une vitrine aussi. Le CLIM, c’est autre chose. Quelque chose qu’il peut former à sa manière, garder près de lui, tenir par des règles qu’il écrit lui-même.
Dréa sentit Anne remonter en elle, essayer de lisser le ton, de remettre de la docilité sur ses mots. Dréa l’écrasa.
— Donc il ne leur fait pas confiance, conclut-elle. Pas entièrement.
Jorran expira, agacé, impressionné malgré lui.
— Il fait confiance à ce qui lui obéit vraiment, dit-il. Et qu’il choisit.
À l’intérieur, Dréa notait tout.
Le CLIM.
Une arme.
Et les Cent… reléguées au rang de solution secondaire.

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