Balthazar at night
Mes chaussures giclèrent dans l’entrée de mon appartement. Mes vêtements subirent le même sort dans ma chambre. La dentelle blanche volait bas, ce soir-là.
Nue sur mon lit, je restai allongée cinq minutes, avant de fouiller dans ma pile de livres à lire, qui s’écroula. Je me retins de flanquer un grand coup de pied dans mon lit. La soirée n’avait pas été si terrible. C’était justement ça, le problème. Pas terrible. Fabrice était pourtant gentil, drôle. Il y avait eu un début d’alchimie entre nous. Mais quand on s’était embrassé, patatras ! Langue de bœuf molle. Ça faisait longtemps. Et j'avais une règle simple : si le baiser ne met pas le feu, on ne va pas au pieu. Mais j'étais déjà sur le lit de Fabrice. Je lui avais ouvert sa chemise, j'étais en soutif, la jupe relevée au-dessus des cuisses. La manœuvre allait être délicate.
Heureusement que je suis dessus. Bon… Je lui laisse toucher mes seins. J’embrasse son oreille pour éviter sa langue. Et après… « J’ai oublié de mettre des croquettes à mon chat ? » Merde, est-ce qu’il sait que j’ai pas de chat ? « J’ai mes règles ? » « T’embrasse comme si t’étais l’Allemagne nazie et ma bouche la Pologne ? »
— Fabrice, j’ai pas envie d’aller plus loin ce soir.
Sous moi, il stoppa net ses caresses, une expression incrédule envahissant peu à peu son visage.
— Mais… on est bien, non ? Non ?
— Si, si, c’est sympa. J’ai vraiment passé une bonne soirée. Mais j’ai pas envie de plus.
Tout en parlant, je l’enjambai pour m’asseoir au bord du lit et me rhabiller. Un dernier baiser en pensant à autre chose, et j'étais de retour dans la moiteur estivale des rues parisiennes. Et maintenant, dans mon appart', avec la lune qui filtrait à travers les voilages violets. Mon coloc n'était même pas là pour m'entendre râler. Solitude.
Frustrée, y’a pas d’autre mot. Je suis frustrée. Putain, j’avais juste envie de baiser. C’est quand même pas compliqué d’embrasser sans déclencher de réflexe vomitif ?
Je me levai pour aller dans le salon et allumer l'ordi. Les livres éparpillés sur le parquet ne reçurent qu’indifférence. Connexion à un tchat. Il y avait toujours du monde. Même un samedi soir à 23 h 27. Comme à mon habitude, je choisis un pseudo masculin : Balthazar_at_night. Un roi mage perdu dans la nuit. Pas de myrrhe, pas d’encens. Juste l’envie de causer avec des gens qui ne dormaient pas.
Vêtue d’un grand t-shirt, je parcourus le salon virtuel où défilaient les conversations. Dans le flux, je repérai un échange sur Donnie Darko. Le film m'avait autant plu que flanqué mal au crâne. Je m'exfiltrai sans dommage d'un salon où s’écharpaient les fans de Star Wars. Je poursuivis la conversation en privé avec motard63 - Je reconstitue de mémoire, c'est loin ! - plus intéressant que ce que le pseudo pouvait laisser penser. Les « asv ? » (âge, sexe, ville) popaient. J'avais répondu à quelques-uns : « 25Mparis… et sinon, bonjour ? »
Mais qu’est-ce qu’on s’en fout des asv ? Je me doute que t’es pas une girafe dans un zoo.
Carlos_93 me proposa de passer dans un salon privé.
Carlos_93 : « tu défends lucas ? trop de courage ou pas d’instinct de survie ? »
Balthazar_at_night : « Suicidaire, faut croire. Et encore, j’ai pas tout dit. »
Carlos_93 : « allez balance ! Je dirai rien promis »
Balthazar_at_night : « je risque rien, tu pourras pas me retrouver. Tu connais pas mon asv mwhahaha »
Carlos_93 : « je sais que tu t’appelles balthazar ça sera pas compliqué de te traquer »
Balthazar_at_night : « on est d’accord que tu rigoles ? »
Carlos_93 : « va savoir. Je suis peut-être juste con. »
Balthazar_at_night : « c’est vrai que tu donnes la moitié de ton asv dans le pseudo. La question est : 93 c’est ton âge ou st denis ? »
Carlos_93 : « mais pourquoi es-tu si méchante ? »
Balthazar_at_night : « … méchante ? Je vais me vexer. »
Carlos_93 : « arrête t’écris comme une jolie fille »
Balthazar_at_night : « tu m’as entendu rire jusqu’à st denis ? Sérieux ça écrit comment une jolie fille ? Je vais me poser des questions sur ma virilité. »
Carlos_93 : « la ponctuation, le style. Je t’ai repérée dans le fil sur darko quand tu as écrit que le temps qui lui restait à vivre c’était que des multiples de 2. »
Balthazar_at_night : « ben ouais, normal. Je suis UN geek. »
Carlos_93 : « qui met bien la ponctuation et s’appelle balthazar ? Pas startrek_puceau ? »
Balthazar_at_night : « hahaha »
Carlos_93 : « c’est un aveu ? »
Balthazar_at_night : « Tu as gagné. Trahie par les maths et le français. Ce qui implique quand même que les mecs sont de gros débiles. Je dis ça… je dis rien. »
Carlos_93 : « tu vois, tes phrases sont trop longues pour un tchat »
Balthazar_at_night : « et sinon… tu fais quoi sur un tchat à 1 h ? »
Carlos_93 : « Comme toi, je tue le temps. J’avais raison pour le jolie ? »
Balthazar_at_night : « Ben non, qu’est-ce que je ferais sur un tchat un samedi soir sinon ? »
Carlos_93 : « bien tenté »
Balthazar_at_night : « et toi ? Tu dragues souvent les faux mecs sur les tchats ? »
Carlos_93 : « oui et non. T’es mon premier spécimen »
Balthazar_at_night : « merde tu vas m’épingler comme un papillon »
Carlos_93 : « choix de mot… intéressant »
Balthazar_at_night : « rhooo. C’est ton vrai prénom, Carlos du 9-3 ? »
Carlos_93 : « ouep, franco-portugais de Bagnolet. À ton service »
Balthazar_at_night : « et tu proposes quoi ? »
Carlos_93 : « ça dépend. Tu veux quoi ? »
J'ai hésité. Écrit. Effacé. Recommencé.
Balthazar_at_night : « réparer ma soirée de merde »
Carlos_93 : « raconte »
J'ai raconté. Il a répondu avec humour, toujours sur le fil tendu de la séduction.
Carlos_93 : « je kiffe les L5. Je chante toutes les femmes de ta vie. Mais seul dans ma voiture. J'ai ma dignité. »
Balthazar_at_night : « t’es un mec avec des goûts de meuf. Pourris. »
Carlos_93 : « ma virilité ne craint pas tes coups »
Balthazar_at_night : « tu m’agaces »
Carlos_93 : « ? »
Balthazar_at_night : « T’es trop drôle pour être honnête »
Carlos_93 : « tu peux vérifier en direct. T’habites dans le 17e, moi Bagnolet. À cette heure je suis chez toi en 20 min… 30 avec la douche avant. »
Balthazar_at_night : « T’es sérieux ???? »
Carlos_93 : « complètement »
Je pris tout de même le temps de réfléchir - un peu. J'avais toujours suivi mes propres règles : rencontre dans un lieu public que je connais, pas trop loin de chez moi. Et évidemment, jamais seule la nuit !
Au pire… au pire, on se plait pas ou il embrasse mal. Ça se tente… Putain, je suis folle, ça doit être la fatigue.
Carlos_93 : « alors ? »
Balthazar_at_night : « Question : tu fumes ? »
Carlos_93 : « non ça pue »
Balthazar_at_night : « +1. Je suis grande. Ça te pose un souci ? »
Carlos_93 : « plus d’1m80 ? »
Balthazar_at_night : « non, presque avec des talons »
Carlos_93 : « j’adore. Je te file mon num. Appelle-moi. La voix, ça compte. »
Balthazar_at_night : « ok »
Au téléphone, on continua à se taquiner, la tension ne retombait pas. Je lui ai donné mon adresse. Carlos devait me biper quand il serait en bas. Le plan était simple : tour en voiture pour voir si ça matchait. On a coupé le tchat. J'ai filé sous la douche. Envisagé de ranger ma chambre avant de me convaincre que ça ne servait à rien. Mit le petit panier de capotes à portée de main. Un CD de Moby dans le lecteur. Mon réveil affichait 2h13.

Annotations
Versions