La Grotte du Loup

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— La Grotte du Loup. C’est ainsi que nos ancêtres se référaient à ce lieu, et ce, depuis des temps immémoriaux. Si le langage que nous utilisons a évolué, cette appellation n’a jamais changé.

Le vieillard racla la glaire de ses bronches et la cracha dans le feu.

— Ne t’y rends jamais, petit. Sous aucun prétexte. On compte sur les doigts de la main celleux qui en sont revenus… Fous, les cheveux plus blancs qu’une crotte de chien en plein soleil. Iels n’ont jamais survécu longtemps à leur aventure !

Je frissonnai, à moitié d’anticipation, à moitié de dégoût. La glaire avait crépité au contact des braises. Chaque année, c’était la même rengaine : le vieux cinglé racontait son histoire afin que les adolescents qui allaient passer l’Épreuve n’aillent pas tricher en se planquant dans la grotte la plus proche.

Je m’apprêtais moi-même à passer l’Épreuve cette année. J’étais enfin enfin assez âgé ! Dix jours à survivre seul dans la Nature, armé de mes connaissances, de mon courage et d’un petit couteau. Tout nu à l’exception d’un langota spécialement tissé pour l’Épreuve.

C’était habituellement une pièce de tissu tout ce qu’il y avait de plus banale, juste un sous-vêtement ordinaire. Les enfants, les femmes, les hommes, tout le monde portait le même. Chaque personne avait son propre motif tissé en trois couleurs sur le triangle à l’arrière, afin de savoir quel langota allait à qui. Je m’étais trompé une fois, j’avais pris celui de ma grande sœur. Je frémissais encore des remontrances qui avaient suivies !

Mais ce langota-ci était spécial, vraiment. La pièce avait été tissée et teinte de motifs savants en son entièreté, cela avait pris des jours et des jours. Et puis, pour l’enfiler, ça avait aussi toute une cérémonie ! Je veux dire, j’avais appris à mettre ce truc depuis tout petit, mais tout d’un coup il fallait que les hommes de la famille (parce que je suis un garçon, sinon ç’aurait été les femmes pour une fille, bien sûr) me le refasse faire !

Et que je te coince l’extrémité carrée de la bande sous le menton, et que je te passe le bout triangulaire entre les cuisses. Et que je passe les deux longues pointes du triangle de chaque côté de ma taille pour la nouer devant à l’aide de leurs cordons. Le langota cérémoniel a des cordons si longs que je pouvais faire deux fois le tour de ma taille ! Et puis que je te lâche le bout coincé sous le menton pour le passer lui aussi entre les jambes afin de le coincer derrière côté ceinture.

J’avais noté les années précédentes que les filles portaient exactement la même chose que les garçons. Ça m’avait laissé tout chose, à l’époque, sans que je comprenne bien pourquoi, de voir leur torse nu, leur jeune poitrine exposée au vent et aux regards. Habituellement, elle est cachée sous les tissus, on ne peut que deviner le mouvement flottant de ces glandes à lait qui nourrissent les bébés.

Je ne comprenais en revanche toujours pas pourquoi l’Épreuve des filles n’avait pas lieu en même temps que celle des garçons, et pourquoi durant chacune le sexe complémentaire avait interdiction stricte de sortir dans la Nature. J’avais beau être assez âgé pour la première Épreuve des cérémonies de passage à l’âge adulte, j’ignorais encore bien des choses…

La première Épreuve était donc, comme décrit plus haut, destinée à prouver la capacité à survivre seul. Une autre Épreuve, après celle-ci, me permettrait de déterminer à quel travail je serais le plus apte. Je n’avais guère d’informations sur celle-ci, mais elle me semblait déjà ennuyeuse à mourir. Moi, j’avais déjà décidé que j’étais un explorateur. Je m’y employai d’ailleurs activement depuis tout petit, au grand dam de ma famille.

Et puisque je suis un explorateur, j’allais explorer la grotte interdite ! Il le fallait. Ce serait sans nul doute mon premier et plus grand exploit, celui qui consacrerait aux yeux de toute ma tribu ma destinée glorieuse de découvreur de monts et merveilles !

Mais j’anticipe. Il est temps de rentrer dans le cœur de l’action !

L’aube se levait à peine. Enfin, le disque du soleil affleura l’horizon et je m’élançais comme les autres, un rugissement spontané surgissant de nos poitrines, chacun dans une direction différente, sprintant hors du cercle de lumière du feu, zigzaguant entre les habitations en torchis, dont les murs étaient peints du motif de chaque famille, un dessin qui se complexifiait tout autant que son logis selon le degré d’élévation sociale.

La lumière du jour était encore faible, et les ombres étaient trompeuses. Heureusement nous pouvions compter sur les hommes qui balisaient notre course jusqu’à la forêt (il n’y avait pas tant que ça de points de sortie de notre village). Nous quittâmes le vaste cercle approximatif dessiné par les maisons, traversâmes les champs et les ruisseaux…

Puis ce fut la pénombre fraîche, humide, de la forêt.

J’étais délibérément parti dans une direction autre que celle de ma destination. Je n’étais pas si bête : personne ne devait deviner mon plan. J’entamai un large mouvement tournant, me dirigeant vers le nord, puis l’ouest, un peu en arrière de la lisière de la forêt, hors de vue. Je retrouvai ma cachette secrète, dans laquelle j’avais pris la précaution de laisser quelques provisions et une paire de sandales de paille quelques jours plus tôt. De la triche, oui, et alors ? J’étais à peu près certain que les autres avaient fait pareil, s’ils avaient été assez malins pour prendre leurs précautions ! Les pieds me cuisaient d’avoir couru sans protection et je me dépêchai d’écarter les ronces, m’égratignant les bras au passage.

Je me figeai : la cachette était vide… Qui ? Je jurais copieusement, utilisant toute une palette d’expressions plus colorées les unes que les autres. J’avais été un peu trop attentif au parler des hommes.

Je forçais ma respiration à se ralentir, à s’approfondir : il me fallait retrouver mon calme. Après tout, n’avais-je pas prévu une autre cachette, au cas où ? Une toute nouvelle, cette fois. Tout près de la Grotte du Loup. Et encore mieux cachée par de grosses ronces plus épaisses que mon pouce.

Voilà. Celle-là n’avait pas été découverte. Je passais un peu de baume sur la plante de mes pieds, ce qui m’apporta un soulagement immédiat, avant d’enfiler mes sandales. Un peu grandes, celles-ci, j’avais mal pris mes mesures en les fabriquant. J’étalai aussi le baume sur mes égratignures, puis vérifiai mon paquetage : parfait, tout était en ordre. Allez ! Y’a plus qu’à !

Je me mis en route pour de bon vers la si redoutable Grotte du Loup. À pas prudents, silencieux, je guettai les alentours, des fois qu’un adulte plus avisé que les autres soit présent. Je fis bien : il y en avait plusieurs !

J’eus un mouvement d’humeur de la main, n’osant émettre un grognement de dépit de peur d’être repéré. L’avertissement du vieux décati était décidément prise bien au sérieux, au village ! Ce qui rendait le mystère de cette grotte irrésistible. Allons, je n’allais pas me laisser arrêter par si peu !

J’observai longtemps les hommes. Je n’étais pas pressé. J’avais dix jours devant moi pour y pénétrer et des provisions dans ma besace clandestine pour tenir en attendant l’occasion.

Il me fallut trois jours d’attente avant qu’enfin les hommes abandonnent. J’avais envie de mordre d’impatience. Heureusement que j’avais pris des lanières de viande séchée et dure comme du vieux cuir à mastiquer, ça calmait un peu mon impulsion…

Les hommes s’étaient relayés tout du long pendant deux jours et deux nuits, et ce n’est qu’après l’aube du troisième jour, alors que le soleil réchauffait la terre, qu’ils quittèrent la partie. Je préférai néanmoins patienter encore, histoire d’être sûr.

Pour passer le temps, je m’étais imaginé ce que faisait les autres garçons de mon âge, dans la Nature… Chercher de l’eau. Arracher de larges bandes d’écorce d’arbre pour former un contenant. Grappiller au passage quelques fruits et herbes. Trouver un abri.

Moi, je restai caché dans mon fourré de ronces, à me ronger d’impatience. Ne pouvant guère me déplacer afin de n’émettre aucun son, j’avais été contraint de pisser au bord de ma cachette. L’odeur de l’urine et des excréments, malgré la terre et les feuilles mortes dont je les avais recouverts, commençaient à me monter à la gorge.

Une fois sûr et certain que les hommes étaient partis, je pris le temps de m’étirer soigneusement. Je re-vérifiai pour la millième fois le contenu de ma besace. Des mûres encore un peu vertes m’avait permis de compléter mon bref régime carné, sans toucher à mes barres de fruits séchés, et un petit ruisseau discret qui traversait ma cachette, venant de la grotte, m’avait évité de vider intégralement mon outre de boisson.

Plus que sept jours pour explorer la Grotte du Loup.

J’avais étudié son entrée à loisir, durant ce temps d’inactivité forcée. On aurait vraiment dit la mâchoire d’une créature géante… Les stalactites et stalagmites figuraient des crocs massifs, et une exhalaison sortait par moments, avec régularité, que le vent portait jusqu’à mon fourré.

J’observai une dernière fois les alentours, serrai ma besace, puis entrai dans la grotte.

Je n’avais jamais été un trouillard. Je suis un explorateur, moi. La nuit et ses ombres grouillantes ne me font pas peur. Fouiller la pénombre du regard ne m’effraye pas. Tâter la paroi curieusement tiède et lisse afin de guider mes pas dans la lumière de plus en plus chiche, facile !

Un caillou pointu heurta mon orteil et mon cri aigu résonna longuement. Plaquant la main sur ma bouche, je réprimai un juron : il était temps de faire la lumière sur cette affaire. La grotte m’avait semblé sans obstacle, jusqu’ici.

J’avais appris très jeune à allumer un feu de plusieurs façons. J’avais prévu un briquet dans ma besace, ainsi qu’une petite lampe à combustion lente, qui n’éclairait que sur une courte distance mais durait très longtemps. Et j’avais des mèches de rechange, au cas où. Fermant les yeux, j’actionnai le briquet. Une fois, deux fois. Rien. Je raffermis ma prise puis l’actionnai à nouveau, et la mèche prit feu. Je relevai lentement les paupières, ne souhaitant pas être ébloui.

Ma vue s’adapta aisément, et je pus contempler la gueule du Loup de l’intérieur.

Oui, je suis volontiers poétique ! Enfin, je me plaisais à le croire.

— Je suis un explorateur, murmurai-je. Puis, plus fort, prenant prétexte de tester l’acoustique pour raffermir ma voix : je suis un explorateur !

Je percevais comme un écho assourdi. Baissant la tête, je touchai le caillou du bout de la sandale : un caillou ordinaire, pointu en effet, en forme de croissant… Me penchant, je le ramassai d’une main, l’autre tenant la lampe. Je sursautai : un croc ? Fossilisé, dirait-on ! Je le déposai dans ma besace et repris ma route, avançant avec précaution. Mon orteil avait cessé depuis longtemps de me lancer.

Des suintements sur le mur me confirmèrent que l’atmosphère s’humidifiait. J’avais croisé des ossements de petites et moyennes créatures, certains assez vieux pour s’effriter au moindre contact.

— Y a toujours autant de déchets dans les grottes ? me questionnai-je à haute voix, rien que pour entendre un autre son que celui de mes pas.

C’est que j’avais l’habitude de la vie. La vie, c’est bruyant, voyez-vous ? La lente respiration de la famille, la nuit, si on ne dors pas encore. Le tintement clair des récipients dans lesquels on cuisine. Le crépitement du feu (et des glaviots de vieux décrépit). Les cris des enfants, des animaux domestiques : chats, chèvres… et même les chants des oiseaux, les bruissements des feuilles d’arbre au vent, dans la forêt !

Il était temps que je me l’avoue : le calme surnaturel de cette grotte m’oppressait.

— Allons bon, je suis un explorateur, me répétai-je, tel un mantra. Je n’ai pas peur. Et quand bien même, j’ai du courage à revendre, et la peur ne m’’arrêtera pas ! N’est-ce pas ?

«… Pas, pas, pas…»

Mes muscles se tendirent : l’écho était… bizarrement mou… Je respirai profondément, posément, serrai la main qui ne tenait pas la lampe sur mon petit couteau acéré, et repartit d’un bon pas. Ma vue s’était suffisamment habituée à la lumière pour que je n’ai plus autant besoin de prêter attention au sol.

C’est pourquoi il me fallut un moment pour prendre pleinement conscience que mes pas foulait un sol spongieux. Je me fustigeai, abaissai la lampe au ras cette texture étrange et l’observai minutieusement. Un souvenir me titilla l’esprit, je le chassai imprudemment. Allons, donc. Peut-être une sorte de mousse grise.

— Je suis un explorateur, émis-je. Alors, j’explore. L’inconnu ne m’effraie pas !

«… Pas, pas, pas…»

Je serrai mes dents et mon couteau. Et pourquoi ces concrétions rocheuses typiques de grottes humides (paraît-il, c’était la première grotte que j’explorais en vrai de ma vie) se situaient-elles de chaque côté de ce couloir ? Ça le faisait ressembler à une mâchoire…

Je croisais brièvement mes avant-bras contre mon torse.

Et toujours cette exhalaison de chair pourrie qui devenait plus prononcée à chaque instant ! Et puis, depuis de temps étais-je entré dans ce lieu ? J’avais perdu le sens du temps. Mon estomac gronda, et j’entendis son écho assourdi :

«Grrr…»

Tiens, un seul écho tordu ? J’étais trop affamé pour m’en préoccuper. Je commençais à en avoir marre de mon aventure. Dire que les autres se tenaient au soleil ! Ou à la pluie, allez savoir. Je ne voyais plus l’entrée depuis longtemps, la météo avait pu changer.

Je perçus un mouvement du coin de l’œil et cessai de mastiquer.

Je restai immobile durant un temps épouvantablement long, surveillant le sol. Oui, il ondulait subtilement. Comme s’il… respirait. Autour de moi, le gris virait lentement à un rose terne, je ne le remarquai que maintenant. Le dégradé avait été très discret. J’avalai tout rond ce qu’il me restait dans la bouche, déglutissant douloureusement, et je repris ma route vers le fond de la grotte, tenant le couteau en avant, aux aguets.

J’avais dû trop écouter le vieux, et mon imagination me jouait des tours. Je n’étais pourtant pas réputé pour cette capacité !

Je comptais quasiment mes pas. J’avais l’impression de marcher depuis des heures. Une grotte peut-elle vraiment être aussi longue ?

Les échos de ma marche lente s’assourdirent si bien qu’ils disparurent. Le sol, spongieux, légèrement gluant, était devenu franchement rose à présent. D’un rose pâle, encore teinté de gris par endroits, comme les gencives d’un chien. Ce n’était définitivement pas de la mousse. Je refusais de comprendre de quoi il s’agissait. C’était juste impossible !

Inconsciemment, mes pas se précipitèrent, et je dérapais de plus en plus souvent. Jusqu’au moment où je suis tombé. Je me suis retrouvé couvert de cette sorte de bave gluante qui sourdait du sol amolli, et crachai vigoureusement le peu qui avait pénétré ma bouche. Il n’y avait pas que l’odeur, il y avait le goût de ces petits morceaux de viande oubliés entre les dents !

La Grotte du Loup. Le loup est un carnivore, cousin des chiens.

Je repris mon avance, avec l’envie de reculer.

— Je suis un explorateur. J’explore. C’est ce que je veux faire. Explorer. Y consacrer toute ma vie.

Je répétais ces mots encore et encore. Je ne faisais plus du tout le fier, et la fièvre me brouillait l’esprit. Je tombai encore. Je m’essuyai, me relevai. Et toujours ce souffle odorant, lancinant, revenant me lécher par vagues : je n’en pouvais plus quand brutalement je fus arrêté par cette masse arrondie pendant du plafond. Massive, rose, et désagréablement vivante. On aurait dit la luette géante d’une gueule impossible…

Ces os longs que j’avais croisé à plusieurs reprises, et ces formes arrondies percées de deux trous ronds, blanches comme de l’os, que mon esprit avait rejeté…

Le déni tomba, et je compris.

Je fis demi-tour en hurlant, me mis à courir, la terreur me rendant les forces dont la lente montée de l’angoisse m’avait privé ; je courus, glissai, me rattrapai, tombai…

La Grotte du Loup referma les mâchoires.

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