Chapitre 2 : Un peu, beaucoup, à la folie… Pas du tout ?

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~Tom Ella~

Mes poumons et ma gorge étaient en feu. Malgré la souffrance répandue dans mon corps, je ne m’arrêtai qu’une fois ma destination atteinte. Haletant, je pris appui sur mes genoux, puis lâchai des mots que moi seul pouvais distinguer. Ma respiration saccadée se rythmait parfaitement avec les battements de mon cœur, prêt à rompre ma cage thoracique. Lorsque je retrouvai enfin mon souffle, je me relevai pour essuyer mon visage recouvert de sueur à l’aide de mon t-shirt, fixant l’individu devant moi qui arborait un air vainqueur. Il me narguait, tout en agitant une bouteille d’eau que je mourrais d’envie de lui arracher des mains pour la vider d’une traite. Toutefois, je n’en fis rien. Je me contentai simplement de soupirer et d’avancer vers lui d’un pas lent.

— J’ai gagné !

Cette douce mélodie triomphante sonna avec une note faussement exagérée. Mes yeux roulèrent au ciel, exaspéré par l’esprit de compétition de mon adversaire, comme si se vanter de ses exploits était plus fort que lui… Après tout, son âme de battant – de gagnant – n’avait aucune limite, si ce n’était pour se surpasser et être le meilleur. Qu’importait ce qui l’attendait à la ligne d’arrivée, il repoussait toujours ses limites, juste pour prouver sa valeur. Si la fierté, l’ambition et la compétition devaient se rattacher à une personnalité, c’était bien à celle de Max Ella.

J’adorais mon frère. Je l’aimais plus que tout au monde, mais même si on était jumeaux, il y avait un fossé entre lui et moi. On avait beau être identiques physiquement et partager le même ADN, on n’avait rien d’autre en commun. Notre façon de penser divergeait beaucoup trop et, même si nos yeux étaient pareils, tant par leur forme que par leur couleur, notre vision des choses, elle, ne l’était pas. Notre relation fraternelle en était alors réduite à un lien compliqué.

En une fraction de seconde, la bouteille se retrouva balancée dans les airs, puis rattrapée de justesse avant qu’elle ne touche le sol. Ma main crispée sur le plastique l’écrasa hostilement lorsque j’avalai la dernière goutte. Enfin, je me sentis revivre.

Furtivement, je me pointai aux côtés de Max, absorbé par la vue qui s’offrait à moi. Juste au-dessous, s’étendait la ville que j’habitais, semblable à de petites taches de couleurs inoffensives. D’ici, je devinais sans peine l’agitation et le bruit, maîtres de ces lieux, parmi toutes ces immenses constructions. Rien que d’imaginer devoir retourner dans cette jungle urbaine suffit à me couper le souffle que je venais tout juste de reprendre, suivi par une horrible sensation de suffocation. De nouvelles palpitations me forcèrent à m’asseoir d’urgence sur l’herbe, avant que je ne perde l’équilibre. La tête enfouie dans mes bras, je serrai mes paupières de toutes mes forces pour chasser cette gêne thoracique et ce bruit sourd dans les oreilles.

Ne pas craquer. Ne pas perdre le contrôle. Ne pas succomber à la panique. Tout va bien se passer, ça va aller

— Tom ? Ça va ?

Le retour à la réalité se fit en douceur. Depuis quand cette main était-elle posée sur mon épaule ? Je n’en avais ni senti sa chaleur, ni même sa poigne, comme si mon corps entier avait été anesthésié. Lentement, je relevai la tête et croisai le regard interrogateur de Max. Il m’était difficile de déceler ce qu’il y cachait : peut-être de l’inquiétude ? de la pitié ? de l’indifférence... ? Je ne remarquai pas non plus tout de suite la ligne humide tracée sur ma joue. Du revers de la main, je l’effaçai rapidement dans l’espoir qu’elle soit passée inaperçue.

— Ou-ouais, ça va… J’ai juste… la tête qui tourne à cause de l’effort physique.

C’était faux. Je le savais. Max le savait. Mais il valait mieux pour tous les deux de faire comme si rien ne s’était passé. Mentir et feindre l’ignorance, voilà le mode de vie qu’on avait décidé d’instaurer entre nous, et tout allait pour le mieux.

— Euh, OK, mais si ja-

— Ça va, je te dis !

Ma protestation fut sans appel et l’atmosphère se refroidit aussitôt. Puis, dans un silence pesant, ma voix se radoucit.

— On… on continue ?

Je n’eus droit à aucune réponse, ni même une attention à mon égard. Juste un coup d’épaule de la part de Max pour exprimer son agacement.

— OK ! Mais traîne pas trop, cette fois !

— Max, attends… Je…

Voulais pas te parler comme ça… Impossible d’articuler cette phrase qui restait coincée au fond de mes tripes. Si je le pouvais, j’aurais peut-être même rajouté un « pardon » ou « désolé », mais ces mots ne se disaient pas entre nous, ils étaient tabous.

Max se retourna face à moi et me toisa, attendant impatiemment la suite.

— Non rien, oublie…

***

D’aussi loin que je m’en souvenais, nos rapports n’avaient pas toujours été aussi… délicats. Petits, on s’entendait bien malgré nos disputes, mais ça semblait normal entre frères : on se protégeait, on s’embrouillait, on se soutenait, on se battait... En grandissant, nos vies avaient pris des chemins différents, et nos fréquentations étaient différentes, elles aussi. Pour moi, l’adolescence n’était pas synonyme de facilité, contrairement à Max, à qui tout lui réussissait : les études, les amis, les filles, les compétitions de sport… Rien ne lui échappait. Dans mon cas, je ne ressentais pas ces besoins d’accomplissement, d’estime ou d’appartenance, j’étais dans un monde à part, cloîtré dans une bulle increvable, même pour lui.

Je ne l’enviais pas, je n’étais pas non plus jaloux. Max était lui et j’étais moi, chacun avec son propre parcours de vie. Finalement, et même si je n’en donnais pas l’impression, tout ce qui m’intéressait était qu’il soit heureux. Le reste avait peu d’importance.

Mais ça, je n’oserais jamais le lui avouer…

Au loin, Max me devançait à nouveau, mais si j’accélérais mon rythme, j’arrivais à le rattraper sans problème. Il avait ralenti en croisant deux jeunes joggeuses qu’il avait salué d’une façon douce et plaisante, avant de se retourner et de leur lancer un clin d’œil sous leurs petits rires étouffés. Naturelles, souriantes, de longues jambes… pas étonnant qu’il s’intéresse à elles. C’était tout juste s’il ne leur courait pas après pour leur demander leurs numéros de téléphone ou leur proposer un footing à trois. Au lieu de ça, il se tenait bêtement planté là, à les contempler s’éloigner.

Puis, ça fit comme un déclic dans mon esprit. Il avait baissé sa garde. C’était trop beau, trop simple. Pas du tout fairplay, mais beaucoup trop tentant. Alors, dans un élan déloyal, je suivis cette petite voix intérieure – celle de la mauvaise foi – et fonçai droit sur lui. Juste pour rentrer dans son jeu, le vaincre, décompresser. Faire ressortir ce trop-plein d’émotions. J’en avais envie. J’en avais besoin.

— Merde, Tom ! Tu perds rien pour attendre !

Un fou-rire incontrôlé s’échappa de mes lèvres, puis céda sa place à un sourire franc. Sans doute un réflexe nerveux. Max sur les talons, je continuai ma course encore quelques mètres, jusqu’à arriver à ce petit portail qui rouillait toujours plus à chacune de nos visites. Après un ultime sprint, je le touchai de ma main pour annoncer ma victoire imméritée. L’oxygène venait à me manquer une seconde fois, mais je n’y prêtai pas attention, trop subjugué par cette sensation de… fierté.

— Putain, Tom ! C’était quoi ce coup bas ?!

L’intonation de Max était éraillée, menaçante et pourtant, je ne pus réprimer un sentiment de satisfaction.

— Chut, parle moins fort, elle va t’entendre. Et arrête de jurer, tu sais qu’elle aime pas ça.

Malgré son air irrité, je lui ouvris le battant qui grinça dans un horrible son. J’en eus la chair de poule et mon euphorie s’évanouit aussitôt. Le décor qui suivi fut tout aussi frappant. Machinalement, mes pas me guidèrent le long de l’allée murée de croix et de pierres tombales qui ne m’étaient pas inconnues. À force, j’étais capable de réciter par cœur chacun des noms inscrits dessus, dans l’ordre. Ça semblait bizarre, voire glauque, mais c’était surtout une façon pour moi de me préparer mentalement à affronter la tombe que je redoutais tant.

Comme d’habitude, en l’apercevant, mon cœur se comprima et mon visage grimaça. Comme d’habitude, je me refusai de lire l’écriteau aux lettres liées et dorées. Comme d’habitude, les dates qui y étaient gravées étaient trop proches l’une de l’autre. Et comme d’habitude, c’était beaucoup trop pour moi.

Max entrouvrit la bouche, mais ma mine assombrie le dissuada de m’adresser la parole. Seul le silence osa se faire entendre. Puissant, imposant. Exactement le même silence qu’elle avait laissé après son départ. Celui qui me pourchassait, jour et nuit, jusque dans mes cauchemars. Celui qui avait remplacé sa voix, si douce et si calme, qui apaisait mes peurs. Le seul qui me consolait dans ma douleur à présent. Il m’effrayait, il m’écœurait. Je le détestais.

— Salut, maman… Tu me manques, tu sais ?

Les mots avaient dépassé ma pensée, si bien que Max eut un mouvement de recul en surprenant mes murmures. J’en restais moi-même interdit, mais étonnement, extérioriser me fit du bien, comme un soulagement. Après m’être dépensé physiquement, ma conscience en ébullition avait besoin de s’alléger à son tour. Seulement, même rongé par des questions et des regrets qui se perdaient au fond de moi, aucune autre confidence ne se risqua à suivre la première.

Mon mutisme persista, je me contentai alors de ramasser et remettre en place les quelques décorations éparpillées par le vent, et d’allumer une petite bougie. J’émis un ricanement insonore : dire que j’avais dû faire demi-tour au bout de notre rue parce que je l’avais oubliée... Il m’avait aussi fallu retourner la moitié de la maison pour trouver une boîte d’allumette. Hm, peut-être que je devrais me mettre à fumer, ça m’éviterait de perdre autant de temps à l’avenir… Je notai par la même occasion d’amener de nouvelles fleurs pour la prochaine fois. Les actuelles étaient fanées et leurs couleurs s’avéraient aussi tristes et ternes que le cimetière en lui-même.

— Papa a dit qu’il lui en apportera de nouvelles.

Je me tournai vers Max qui fixait la tombe avec un regard que je ne lui connaissais pas. D’ordinaire, il brillait de malice. Un nœud se forma dans mon estomac. Tandis qu’une famille devrait se soutenir dans ces durs moments de deuil, se prendre dans les bras pour se transmettre son amour ou simplement être à l’écoute, la nôtre préférait ne pas entrer en matière. Pleurer, évoquer son ressenti et même perdre n’étaient rien d’autres que des signes de faiblesse et, d’après ce que mon père me rabâchait sans cesse, les Ella n’étaient pas des faibles. À force, j’avais ce mantra dans la peau.

Rester ici me devenait trop oppressant, ma patience avait atteint ses limites. Alors que je rebroussai chemin pour rejoindre la sortie qui me faisait de l’œil, je rendis à Max son geste de tout à l’heure : ma main, hésitante, se posa délicatement sur son épaule, avant de se retirer aussitôt, comme si ma peau s’était brûlée à ce contact. Comme un ultime cri de désespoir, je lui soufflai :

— On devrait rentrer…

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