Chapitre 5 : Bim bam toi

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~Alexis Johnson~

Il faisait beau et chaud. Presque trop pour un mois de mai, d’ailleurs. Ma peau étouffait et transpirait sous l’épaisse couche de mon pull. Comme un aimant, le noir attirait les rayons du soleil et mon corps tout entier se réchauffait. J’en venais presque à regretter de ne rien porter d’autre en dessous, pas même un t-shirt. Mon instinct de frileux avait pris le dessus en m’habillant ce matin, sans que je ne pense à jeter un coup d’œil à la météo. Le ciel éclatait d’un bleu immaculé, aucun nuage ne s’était risqué à faire de l’ombre à ce soleil de plomb. L’été semblait pressé de s’imposer, ne laissant pas le choix au printemps qui avait cédé sa place pour cette journée.

Comme une bouffée d’air, le vent transporta avec lui la fumée de ma cigarette qui finissait de se consumer. Après avoir jeté le mégot à la poubelle, je m’installai sur un petit muret à l’ombre d’un immense arbre, à l’écart de la foule qui peuplait le skatepark. Le beau temps avait ameuté une partie des jeunes des environs, l’autre devant sans doute se prélasser au bord d’un coin d’eau rafraîchissant, ou pire, tenter de s’y baigner – l’horreur ! Au moins ici, avec mon look « rock », les tatouages qui serpentaient le long de mes bras, mes piercings et mes cheveux colorés, je me fondais parfaitement dans le décor parmi tous ces styles atypiques. D’ordinaire, je ne passais pas inaperçu et ma silhouette longiligne ne faisait qu’aggraver mon cas. Les regards s’accrochaient à moi, accompagnés de leur éternel jugement, juste parce que je ne correspondais pas aux normes. Juste parce que j’étais… différent. C’était comme si le harcèlement scolaire que j’avais subit me poursuivait encore aujourd’hui. À croire que même devenus adultes, les gens restaient toujours aussi cons – certainement que leur étroitesse d’esprit empêchait leur cerveau de se développer correctement.

Pour tenter de calmer le flux de rancœur qui crépitait en moi, je me laissai aller par le brouhaha qui m’entourait : le glissement des roues sur la rampe en béton, les échos des cris ou des éclats de rire et la musique provenant d’enceintes portables. Mon pied tapait frénétiquement contre le sol, mais plutôt par impatience, cette fois-ci. L’impatience d’être, pour une rare fois, arrivé en avance. Je m’apprêtai à extirper une deuxième cigarette de son paquet pour tuer le temps, mais le chuintement d’un skate qui s’approchait dangereusement m’en dissuada.

— Oh la vache, t’es en avance Johnson ! Incroyable !

La voix grave et puissante de Jay ricocha en plein dans ma figure. Il ponctua sa phrase d’un sourire aussi large que la planche qu’il maintenait désormais entre ses doigts. Par politesse, mon majeur se redressa pour l’accueillir convenablement avec un grognement en prime. Sans relever mon geste, il prit place à côté de moi, ses coudes appuyés contre ses genoux, et contempla le ballet de silhouettes qui patinaient devant nous.

— Ça va mec ? Tu t’es remis de ce matin ?

Je haussai des épaules et penchai ma tête en arrière, comme si la réponse se trouvait dans le bruissement des feuilles et qu’elle me tomberait aussitôt dessus.

— Ouais. Et toi, ta gueule de bois ?

— Tranquille !

Il avait répondu avec une telle conviction que je l’imaginais sans peine émerger de sa nuit restreinte, d’une manière beaucoup trop limpide, sans même ressembler à un vampire ou à un zombie : son teint halé éclatant, idem que ses dents parfaitement blanches, pas de mauvaise haleine non plus, ses cheveux foncés toujours disciplinés et, surtout, de l’ordre dans sa tête. Est-ce que j’avais la haine, sachant que mes boucles s’étaient reconverties en une sorte de nid d’oiseau chelou, que j’avais dû passer une bonne demi-heure sous la douche pour épurer ma peau et mon âme, puis enfin dû m’appliquer plusieurs couches de maquillage pour ressembler à quelque chose de potable ? Complètement.

C’était comme si Jay était né sans aucune imperfection physique, avec sa carrure massive, son air imposant et ce halo de confiance en lui. Si lui accaparait l’attention, c’était plus par admiration que par curiosité malsaine.

— Sinon, tu comptes me dire la vérité par rapport à ce matin ?

Cherchant à sonder mon esprit, il me dévisageait d’un air à me faire douter de son soudain sérieux. De petites rides se creusèrent entre mes sourcils plissés et ma langue claqua aussi sec.

— Quelle vérité ?

— Oh arrête vieux, joue pas au con. Je te parle de Lana. Tu sais, la nana dont t’es dingue secrètement.

Je restai déconcerté, comme si ses paroles venaient de me gifler.

— C-comment tu…

— Ça crève les yeux ! Et franchement, avec ton petit numéro de ce matin, n’importe qui l’aurait deviné. Encore heureux que Lana était bourrée, parce qu’elle s’en serait certainement rendue compte. Bonjour la discrétion !

— Oh ça va ! Lâche-moi !

Ma réplique foudroya l’atmosphère. Un silence en profita pour s’immiscer. Je sortis nerveusement mon paquet de cigarettes de ma poche, saisis mon briquet. Une flamme. Et la fumée, rassurante, libératrice. À la fois ma bouée de sauvetage, la nicotine m’aidait à garder la tête froide, à dompter mes nerfs. Bordel ! Jay était là depuis cinq minutes à tout casser, et il lui avait suffi de prononcer le prénom de Lana deux fois pour raviver les braises que je cherchais à éteindre. Putain de pulsions colériques à la con ! Mon visage entre les mains, je crachai une injure prête à se répercuter sur le défilé de skateurs.

— Mec, pourquoi tu m’en as pas parlé ?

— C’est pas important, nan ?

Il secoua la tête, en signe de désapprobation.

— Je sais que t’as tendance à me prendre pour un con, parce que je suis pas sérieux et que je prends tout au second degré. Et je sais aussi que je suis pas casé au rang de meilleur pote, mais quand même…

Mais quand même, notre amitié restait assez bancale. Simplement parce que l’alchimie entre un provocateur tel que lui et un mec buté comme moi ne faisait pas long feu : ça s’embrasait par quelques étincelles qui, de temps à autre, se transformaient en explosion. Alors oui, Jay n’était peut-être pas la personne à qui je débitais mes problèmes sentimentaux, mais sur ce coup, même Lola ignorait tout de mes émois. Parce que, trop souvent, les mots me manquaient, ma gorge se nouait et puis, je ne comprenais pas vraiment ce qu’il se tramait au fond de moi. Dans ma tête. Dans mon cœur.

— Bah faut croire que j’suis pas doué avec les gens, même avec mes propres amis…

— C’est bien pour ça qu’on est pote, non ?

— Putain, c’est le truc le plus débile que t’aies jamais dit !

Et pourtant, derrière mon rictus se planquait la stricte vérité.

L’essence même de notre amitié reposait sur le fait qu’avec nos caractères défectueux, les autres préféraient nous tenir à l’écart. Malgré son côté futile, Jay n’était pas du genre à se prendre pour de la merde, au point de casser les pieds de tout le monde avec ses airs supérieurs. À force d’attirer inconsciemment l’attention de la gent masculine, Lana et sa naïveté se retrouvaient jalousées et même rejetées. La timidité d’Austin l’effaçait aux yeux de tous et mon aspect colérique était difficilement supportable. Pour ça, Lana aimait bien nous appeler les anges déchus. C’était toujours aussi débile comme surnom, mais ça ne m’avait pas empêché de m’imprimer une paire d’ailes abîmées juste au-dessus des coudes…

Et merde ! Il fallait que je me rende à l’évidence : Lana était une amie – une précieuse amie – rien de plus. Je savais pertinemment qu’il ne se passerait jamais rien entre nous et pourtant, ma foutue conscience continuait à espérer quelque chose de plus, juste parce que mon cœur avait décidé, par sa propre volonté, de battre pour elle. Je rêvais de pouvoir l’arracher de sa cage thoracique et le serrer dans ma main jusqu’à l’écrabouiller sanguinairement.

Jay s’éloigna, comme pour me donner une dernière chance de me livrer sans que je m’y sente obligé. Malheureusement pour lui, c’était comme se heurter à un mur. Alors, il posa un pied après l’autre sur son skate et se balança tout en équilibre. Son regard vif et scrutateur défiait le mien, et pour ne pas perdre la face, il se contenta d’esquisser un simple sourire. Agaçant, provocant. Finalement, il leva ses mains en l’air, avec un soupir aussi puissant que la fumée que je recrachais.

— Bon, j’ai bien compris que tu me diras rien, parce que t’es le type le plus renfrogné et obstiné que je connaisse, et que j’aurais beau essayer de te tirer les vers du nez, j’obtiendrai rien d’autre qu’un caca nerveux de ta part. Mais sache que je suis toujours là pour toi, mec.

Il marqua une pause et, d’une agilité sans pareille, ripa jusqu’à moi. Sa proximité me mettait si mal à l’aise que mes yeux se plantèrent plus loin. Beaucoup plus loin, à la recherche de l’assurance qui venait subitement de me lâcher.

— Mais je sais que tu le feras pas. Parce qu’après tout, y a que les cons qui changent pas d’avis.

La colère qui montait. Les dents qui se serraient. La raison qui supplait de ne pas tomber dans ce petit jeu pervers…

— Jay ! Espèce d-

— Hé ! On est lààà ! Désolée du retard, je trouvais plus mon équipement de protection…

… et qui, étrangement, reprenait ses droits.

Lana et Austin se tenaient fièrement à quelques mètres de nous, parés à affronter les modules du skatepark. Enfin, on aurait plutôt cru que Lana s’engageait pour la guerre, vu son accoutrement : casque, coudières, protège-poignets, genouillères. La totale. Avec une appréhension non feinte, elle s’agrippait fermement au bras d’Austin pour tenter de garder une stabilité sur ses rollers vintage.

— Parfait les gars ! Prêts à surfer, alors ?

Juste avant de se retourner, Jay m’adressa un vif clin d’œil.

***

— Tu me rattrapes, hein ?

— Ouais.

— Promis ?

— Promis.

— Tu dis pas ça pour faire genre et qu’après tu le fais pas ?

— Nan.

— Sûr ? Parce que si tu me fais un sale coup Alexis, je t’assure qu-

— Ouais ouais. Bon, assez parlé, vas-y Lana ! Y a un gamin d’la moitié d’ton âge qui attend son tour pour descendre là…

— O-OK ! J’y vais alors !

Comme si mes maigres cinquante-quatre kilos faisaient le poids face à la vitesse à laquelle Lana fonçait droit sur moi. Comme si j’avais la force et les bras musclés de Jay pour réellement la rattraper sans encombre. Comme si je n’avais pas imaginé une seule seconde que l’impact serait… renversant.

La situation était embarrassante, pas même plaisante. Et pourtant… Des picotements fourmillaient de mon crâne jusqu’à mes fesses endolories par la chute. Le choc avait été pour le moins brutal et se répercutait dans mon esprit, totalement sonné. Ma tête tournait et une galaxie tournait en elle. Mon corps gisait lamentablement sur le sol chauffé par le soleil, recouvert par celui de Lana.

Lana… Merde, putain…

Soudain, des fragments de la scène. Des plaintes, sonores et prolongées. Des paires d’yeux fixées sur nous. Les excuses confondues de Lana. Sa main tendue pour m’aider à me relever. Et puis, mes paroles, une fois à la verticale.

— Lana, faut qu’j’te cause. Maintenant.

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