L'attente...
17 heures 50...
La lumière commence à baisser sur le parc devant la fenêtre, pourtant l'homme n'a pas encore éclairé la pièce où il se tient seul, assis derrière sa table de travail en bois sombre, quelques papiers éparpillés devant lui.
Sur le dossier de son fauteuil se trouve une écharpe bleue, blanc, rouge aux glands dorés. Son écharpe ! L'Edile songe à toutes ses années. C'est la septième fois qu'il attend dans ce bureau, un soir de mars. Non se dit-il, pas toujours, en mars... En 1995, les élections avaient été repoussées au mois de juin. Tout le monde était persuadé qu'il serait réélu sans peine... Les électeurs étaient partis profiter des premiers beaux jours... Il y a avait eu beaucoup d'abstention. L'alerte avait été chaude. Il l'avait emporté avec 47 voix d'avance seulement.
Il connait le rituel par coeur, pas de fanfares, ni de majorettes... seulement la sobriété digne, certains diront compassée, de ce moment de vérité.
Dans quelques minutes, le président du Bureau de Vote n° 1 au rez-de-chaussée de la mairie annoncera "Toutes les personnes présentes dans la salle ont-elles voté ? Le scrutin est clos."
Commencera alors le lent travail de dépouillement. Compter les petites enveloppes bleues, les rassembler par paquet de 100, les enfermer dans de grandes pochettes en papier kraft. Puis le comptage des bulletins, interminable sous le regard des militants impatients.
Et puis, bien plus tard, comme à l'accoutumée, son directeur de cabinet frapperait à la porte de son bureau et lui annoncerait les résultats.
Cette fois ça va être dur... en 2032, tu auras presque 75 ans... les électeurs veulent du neuf... lui avait dit son fidèle premier adjoint qui a cédé la place à une jeune conseillère régionale. Aurait-il du passer la main ? Non ! il a encore tant à faire pour cette ville. Et pourtant, il y aura un "après", il ne fait que retarder l'échéance inévitable.
Il regarde le portrait officiel du Président Giscard d'Estaing. Il l'a toujours gardé dans son bureau. C'est son modèle. Connaitra t'il ce soir le même sort que lui en 1981 ?
Il a connu tous les combats électoraux... Conseiller général, puis Député, puis maire, puis Sénateur. A la fin des années 90, il a même été secrétaire d'Etat : son heure de gloire qui lui vaut encore ce titre "Monsieur le Ministre"...
Il a renoncé à ses mandats nationaux mais n'a pu se résoudre à abandonner la mairie, SA mairie, le mandat qui le fait encore vibrer. Le plus beau en réalité, celui où l'on voit concrètement le résultat des décisions que l'on prend.
L'horloge dans le couloir sonne. 20 heures 30... le résultat doit être serré, on doit recompter, sous le regard impatient des représentants des deux listes, tandis que doivent arriver, petit à petit les représentants des 15 bureaux de vote disséminés dans la ville. Cette ville dont il connait par coeur chaque rue, chaque recoin.
Il enfile la veste de flanelle grise croisée ornée d'un ruban rouge. Il ajuste sa cravate sombre. Il n'a jamais présidé une cérémonie ou un conseil municipal en tenue négligée. Il exècre ces élus qui croient faire preuve de simplicité mais ne manifestent à ses yeux que mépris pour leurs concitoyens et pour l'institution qu'ils représentent.
Presque 21 heures, dans le petit bureau du rez-de-chaussée, les agents du service élection doivent être occupés à additionner les résultats des différents bureaux et à remplir de grand tableaux.
Ca y est, il entend le pas familier dans l'escalier. Quelques instants puis on frappe, un coup net.
- Entrez...

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