Chapitre 9 : Déposition.
Vendredi 7 décembre, vers 21 h
Lisa reprend son souffle. Elle tremble, elle est complètement désorientée. Elle se rend compte qu’elle tient encore sa jupe dans ses mains et qu’elle est en culotte dans la rue. Où est-elle d’ailleurs ? La tête lui tourne ; elle réalise à peine qu’elle vient d’échapper à une tragédie. Elle appuie une de ses mains contre un mur et, de l’autre, tente de réenfiler sa jupe. Heureusement, même si l’un des boutons a sauté, la fermeture éclair n’est pas cassée. Malgré les tremblements, elle parvient à fermer le vêtement.
Sous le choc, Lisa réalise seulement à cet instant qu’elle a toujours laissé son sac à main dans son appartement, avec son téléphone portable à l’intérieur. Et ses cigarettes… Là, il lui faut une cigarette ! Cependant, il est hors de question pour elle de rentrer chez elle dans cette situation.
— Excusez-moi ? Mademoiselle ? Vous allez bien ?
Une voix derrière elle la fait sursauter. Elle se retourne brusquement, prête à en découdre, et voit devant elle une jeune fille avec un bonnet noir duquel tombent des boucles blondes. Le regard compatissant et inquiet, la jeune fille lui tend la main.
— Vous avez besoin d’aide, mademoiselle ?
Lisa la regarde, incrédule. La main de la jeune fille la tétanise. Cette dernière la ramène lentement dans la poche de sa doudoune sombre pour ne pas l’effrayer davantage.
— Excusez-moi… je ne voulais pas vous faire peur. Ne vous inquiétez pas. Vous voulez que j’appelle des secours ?
— No… non… Euh… je ne sais pas. Vous auriez une cigarette ? S’il vous plaît ?
— Oui, bien sûr !
La jeune fille fouille dans son sac à main et lui tend une cigarette. Lisa la prend de ses doigts tremblotants et la porte à ses lèvres. Elle se rend compte qu’elle a froid. Elle réalise aussi qu’elle doit trouver un commissariat. Là, elle se sentira en sécurité.
— Vous savez où est le commissariat ?
— Oui ! Il est à cinq minutes d’ici. Si vous voulez, je vous accompagne jusque-là. Comme ça, vous serez en sécurité. Vous voulez du feu ?
La jeune fille lui tend la flamme de son briquet. Lisa allume sa cigarette.
Les bouffées de fumée qu’elle laisse couler dans sa gorge l’empêchent de fondre en larmes et de s’effondrer, ce qui lui permet de conserver encore le peu de dignité qu’il lui reste. C’est un choc de voir tant de gentillesse et de douceur après toute la violence à laquelle elle vient d’être confrontée. Des larmes coulent doucement sur ses joues. Elle pleure en silence, car elle ne veut pas ennuyer la jeune fille, qui lui tient le bras et la conduit tranquillement devant le bâtiment de la police d’arrondissement. Elle apprécie aussi son silence. Elle est descendue du ciel afin de rééquilibrer les forces et lui rappeler que ce monde n’est pas qu’un vivier de cruauté et de brutalité, mais qu’il y a aussi du bon et des gens bien.
— Voilà ! On y est. Ça va aller ?
— Oui, oui. Merci. Je ne veux pas vous ennuyer plus longtemps…
La jeune fille sourit. Ses dents ressemblent à un collier de perles et son sourire illumine son tendre visage. Lisa est subjuguée par cette douceur apaisante.
— Oh, ne vous inquiétez pas ! lui répondit-elle. J’habite à deux pas d’ici. Et puis, vous voyez, la police est juste là. Je ne risque pas grand-chose, vous savez !
Son rire cristallin permet à Lisa d’esquisser un sourire. Cette dernière lui prend les mains dans les siennes et la regarde dans les yeux. Ce sont comme deux topazes bleues cristallines qui illuminent un doux visage de porcelaine. Un ange…
— Merci, mademoiselle. Merci.
Comme Lisa va fondre en larmes, elle détourne le regard, lâche les mains de la jeune fille et se tourne vers l’entrée du commissariat, sans se retourner, laissant la jeune fille aux boucles blondes seule devant les marches du bâtiment, dans un halo de lumière diffusé par les réverbères de la rue.
— Bonsoir… Je… je voudrais porter plainte. Pour une agression… s’il vous plaît.
L’homme en uniforme qui se trouve derrière la vitre en plexiglas lève les yeux vers Lisa.
Il la toise de haut en bas, afin de s’assurer qu’il a bien une victime en face de lui et non une mauvaise blague.
— Oui, mademoiselle ? Quelle est votre identité, s’il vous plaît ?
— Mauragnier, Lisa. Je… je viens de me faire attaquer chez moi.
— Ah oui ? C’est-à-dire ?
L’agent de police attend la réponse, sans montrer d’émotion particulière, si ce n’est un intérêt modéré. Il a l’air désabusé. C’est peut-être la dixième agression de la journée.
— C’est votre petit ami ? Ou votre mari ?
— Non ! Je suis célibataire. Je ne connais pas cet homme. Je crois qu’il m’a suivie jusqu’à chez moi et… et…
Lisa craque. Elle fond en larmes, là, sur le comptoir de la réception de la police.
— Je veux voir le capitaine Garcia, je vous en prie ! dit-elle, le regard suppliant.
Ce dernier, peut-être pris d’un léger élan de compassion, sort de derrière son comptoir agrémenté d’une verrière en plexiglas pour se mettre à côté d’elle et lui tapoter l’épaule.
— Venez, mademoiselle. Je vous installe dans cette pièce et je vais chercher un collègue qui prendra votre déposition. Vous avez pris une douche ?
— Qu… quoi ? Pourquoi vous me demandez ça ?
— C’est pour le légiste et les pièces à conviction… En cas de viol, nous…
— Mais je n’ai pas été violée !! Un inconnu est venu chez moi et a essayé de me tuer !
— D’accord. Mais il a certainement laissé des traces sur vous, des empreintes. Je m’excuse, j’ai été maladroit.
— Je veux parler au capitaine Garcia de la criminelle, dit-elle au bord du désespoir.
— Oui, je comprends bien. Écoutez, je vous envoie une de mes collègues qui prendra votre déposition et nous transmettrons les informations au capitaine. Ça vous va ?
— D’accord…
Lisa est installée dans une petite salle isolée, sur une vieille chaise en métal gris inconfortable, devant un petit bureau en métal gris lui aussi. Sur le bureau se trouve un vieil ordinateur à écran cathodique et un de ces anciens téléphones encore branchés au secteur, agrémentés de toute une série de boutons et de voyants lumineux.
Elle attend là pendant cinq bonnes minutes. Une femme en uniforme, plutôt enrobée et d’âge moyen, entre enfin dans le bureau.
— Bonsoir, mademoiselle. Je suis le lieutenant Kairouan et je vais prendre votre déposition.
Elle s’assoit en face de Lisa, allume la relique qui fait office d’ordinateur, pose ses doigts boudinés sur le clavier et regarde la jeune femme d’un air compatissant.
— Tout d’abord, votre nom et votre adresse. Ainsi que votre date de naissance.
— Lisa Mauragnier. 3, rue du Pressoir, 75004 Paris. Je suis née le 23 mars 1986. J’ai trente-deux ans.
— Profession ?
— Je suis diplômée de l’École nationale supérieure d’architecture de Paris-La Villette, dans le 19ᵉ. Mais là, je suis secrétaire à l’étude de M. Lemaitre, dans le 8ᵉ, depuis trois ans environ. Je dois encore faire mes preuves, apparemment !
— Merci pour toutes ces informations, dit le lieutenant Kairouan en les tapant sur son ordinateur.
Allez-y, mademoiselle. Racontez-moi ce qu’il s’est passé.
Lisa regarde l’officier de police, prostrée. Par où commencer ? Elle réussit à émettre un son, la voix brisée par les sanglots :
— Euh… En fait, je sortais du bureau pour rentrer chez moi. Je suis rentrée à pied depuis les Champs-Élysées jusqu’à Châtelet, et…
Il y avait le chien-loup qui me suivait. C’est lui qui m’a sauvé la vie. Comment est-ce possible qu’un simple animal puisse avoir un tel instinct ? Et il sortait d’où, ce chien ? Mais je ne peux pas lui raconter ça ! C’est ridicule et elle ne va pas me croire.
Lisa fait une pause, perdue dans ses pensées. La policière tape sur son clavier au fur et à mesure que Lisa raconte son histoire.
— Continuez, s’il vous plaît.
— Et je suis arrivée chez moi. Il y avait un homme devant mon immeuble qui avait l’air d’attendre quelqu’un. Il pianotait sur son téléphone portable. Il devait sûrement envoyer un message, ou alors il faisait semblant.
— Et quelle heure était-il ?
— Euh… je ne sais plus très bien. J’ai quitté mon bureau vers 19 h 30. Comme je marchais tranquillement et que j’ai même fait une halte à un bureau de tabac pour acheter des cigarettes, j’ai dû arriver chez moi vers les huit heures.
Et puis il y avait le chien. Je me suis arrêtée pour le caresser, mais il s’est enfui. Pourquoi et comment est-il arrivé jusqu’à chez moi ? Il ne me suivait plus quand je suis arrivée à la maison !
Les bruits du clavier la ramènent à la réalité.
— Je suis alors montée chez moi, au deuxième. J’ai ouvert la porte de mon appartement et là, j’ai été agrippée par derrière et projetée dans mon salon avec… avec une telle force ! Et… et l’homme m’a attrapée par les cheveux…
Lisa a la gorge nouée. Comment un inconnu peut-il lui faire ça ? Pourquoi elle ?
Ravalant ses sanglots, elle continue tant bien que mal.
— Il m’a attrapée par les cheveux… fort ! Il m’a fait mal et il m’a balancée contre le mur co… comme… un vulgaire sac de patates !
Elle s’effondre sur le vieux bureau métallique.
— Il m’a cognée contre le mur et il m’a serré la tête entre ses mains de toutes ses forces, à me faire exploser la tête ! Il… il a arraché ma jupe…
— Il vous a agressée… euh… sexuellement ? chuchote l’agent, comme pour lui montrer qu’elle resterait dans la confidence.
— Non ! Pas du tout ! Il a juste arraché ma jupe et repris ma tête entre ses mains pour la cogner contre le mur et la serrer très fort. Et…
Et là ? Je lui dis quoi ? Que j’ai vu ses yeux devenir rouges et que des faisceaux de lumière en sont sortis ? Ça ne vaut pas mieux que l’histoire avec le chien !
— Et… après… je ne sais plus, ment-elle. Je ne m’en souviens plus. Je suis sûre d’une chose : il ne m’a pas violée. Je me suis retrouvée dans la rue, j’ai dû m’enfuir, vous savez, l’instinct de survie… et j’avais toujours mes dessous sur moi. Mais j’avais ma jupe dans les mains. J’ai dû la ramasser en partant…
La policière la regarde d’un air suspicieux.
— Vous pouvez me décrire l’homme qui vous a attaquée ?
— Euh… oui. Il devait mesurer un mètre soixante-dix, plutôt mince, dans le milieu de la trentaine. Les cheveux et les yeux noirs. Il était de race blanche, mais peut-être typé hispanique. Il avait la peau mate, il me semble. Presque rouge…
— Est-ce que vous vous sentiriez capable de nous le décrire plus précisément afin que nous puissions faire un portrait-robot ?
— Oui, peut-être. Mais pas ce soir, s’il vous plaît. Je voudrais aller me coucher.
— Vous pourriez revenir demain ? J’ai cru comprendre que vous vouliez parler au capitaine… Garcia ? C’est bien ça ?
— Oui !
— Pourquoi ? Il est de la criminelle. Il n’a rien à voir avec votre affaire.
— C’est que ce matin, il est venu avec son collègue à notre étude. Il y a eu un double meurtre dans le bâtiment sur lequel nous avons un projet en cours, à la rue Demarquay. Deux jeunes filles ont été assassinées. Je me suis dit que ça avait peut-être un rapport…
— Ah oui ? Effectivement !
Le lieutenant Kairouan a soudain l’air beaucoup plus intéressé.
— Écoutez, voilà ce qu’on va faire. Je vais faire en sorte qu’un de nos agents vous escorte jusqu’à chez vous. Vous prendrez quelques affaires et vous prendrez une chambre d’hôtel pour ce soir et demain. Votre lieu de résidence est un lieu de crime et doit être sécurisé. Je vais m’assurer qu’une patrouille parte immédiatement pour relever les empreintes et tout autre indice.
— D’accord…
— Vous allez aussi me laisser votre jupe, puisque votre agresseur l’a touchée. C’est une pièce à conviction. Nous avons quelques pantalons qui traînent. Je peux vous en prêter un.
— Euh… ok…
— Revenez demain matin. D’ici là, nous aurons contacté le capitaine Garcia. Nous lui transmettrons votre déposition et nous ferons le portrait-robot de votre agresseur.
— D’accord…
— Mais avant de partir, je dois prendre quelques photos et relever vos empreintes afin de les écarter de celles que l’on trouvera chez vous.
La policière se lève, invitant Lisa à faire de même. Elle relève ses empreintes, prend des photos de son visage, des côtés de sa tête ainsi que de toute autre marque de contusion, dues notamment au contact un peu trop brusque avec son canapé.
Puis l’agente accompagne Lisa à l’entrée du commissariat où l’attendent deux policiers. Les deux hommes l’invitent à les suivre jusqu’à la voiture de police.
— Nous allons vous ramener chez vous afin que vous preniez quelques affaires. Une patrouille est déjà partie pour sécuriser la zone. Je vous demanderai cependant, avant de rentrer à l’intérieur et de toucher quoi que ce soit, de porter les gants et les protège-chaussures que nous vous remettrons.
Lisa les suit sans discuter. Elle monte à l’arrière de la voiture banalisée sans penser à rien.
Elle veut juste aller dormir pour tout oublier.
Le lieutenant Kairouan les regarde partir, se sentant un peu plus rassurée. Elle prend toujours à cœur les affaires d’agression concernant des femmes. C’est tellement injuste, se dit-elle. Quand tout cela cessera-t-il ? Quand est-ce que les hommes comprendront qu’il faut respecter les femmes et qu’elles ne sont pas des punching-balls ?
Elle retourne à son bureau, prend son téléphone et compose un numéro.
— Bonsoir. Ici le lieutenant Kairouan du commissariat de Châtelet. Je voudrais parler au capitaine Garcia, s’il vous plaît. Et au plus vite si possible. Ça concerne une affaire de double homicide, rue Demarquay… Oui ? Je comprends. Pourriez-vous me donner son numéro personnel ? Je dois le contacter de toute urgence. Nous avons potentiellement une autre victime. Mais vivante, cette fois…

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