Chapitre 29 : Et vive la Bretagne !
Lundi 10 décembre, l’après-midi.
Grégory Mandrin est ravi de pouvoir, pour une fois, conduire la Peugeot 206 — véhicule dont son patron semble avoir le monopole absolu. Et comme le veut le dicton, le malheur des uns fait parfois le bonheur des autres. Bien sûr, la terrible tragédie qui les a frappés la veille n’a rien de comparable avec le simple plaisir de prendre le volant, mais Mandrin ne peut s’empêcher d’être content.
D’autant plus qu’il retourne en Bretagne, son lieu de vacances préféré lorsqu’il était enfant.
Pour se mettre dans l’ambiance, il lance à plein volume, via une application musicale reliée à l’autoradio, une playlist composée de morceaux pop et hip-hop aux inspirations celtiques. Dans l’habitacle résonnent cornemuses, rythmes électroniques et refrains épiques.
À sa droite, le capitaine Garcia est installé en position semi-allongée, le dossier de son siège fortement incliné. Des bouchons d’oreilles bien enfoncés, il tente désespérément de dormir malgré le vacarme des binious qui envahissent la voiture.
Mais après trois heures de route, alors qu’ils viennent de dépasser Le Mans sur l’autoroute, Garcia craque.
Il arrache brutalement ses bouchons, redresse son siège et se penche sur l’autoradio pour couper le son.
— Mais patron ! Pourquoi ?
— Je veux dormir, Mandrin. Et le rap breton… merci, mais non merci.
— Ça fait une heure que vous dormez, patron ! Et puis on sort bientôt de l’autoroute, après Laval.
— Pourquoi ? On arrive bientôt après Laval ?
— Ah ben non… Il reste encore plus de deux heures et demie de route.
— QUOI ?! Mais la Bretagne, ce n’est pas si grand que ça !
— Peut-être, mais il n’y a pas d’autoroute là-bas.
— Roooh… putain…
Dépité, Garcia rabaisse son siège, remet ses bouchons d’oreilles et se recroqueville sur son lit de fortune. Il pose sa veste sur son visage, bien décidé à se couper du monde extérieur.
— Mandrin, faites-moi une faveur, s’il vous plaît.
— Oui, patron ?
— Mettez des écouteurs quand vous écoutez votre musique.
— Ok !
Mandrin obéit sans discuter. Mais au bout de quelques minutes, complètement absorbé par sa playlist, il se met à chanter à tue-tête.
C’est pire.
— MANDRIN !!!
— Excusez-moi, patron…
Après plus de deux heures de routes départementales sinueuses, traversant une succession de villages aux antiques maisons de pierre et aux toits d’ardoise bleu sombre, les deux policiers commencent sérieusement à sentir le poids du trajet.
De part et d’autre de la chaussée, les paysages défilent lentement. Des champs cultivés, des fermes isolées, parfois des élevages de cochons, dont les effluves chargées de méthane n’épargnent pas l’estomac déjà fragile du capitaine Garcia, qui grimace à chaque bouffée d’air un peu trop appuyée.
— Beurk… je déteste la campagne quand elle sent comme ça, marmonne-t-il.
Mandrin, lui, ne répond pas. Il est absorbé par la route et par le décor, visiblement ravi de retrouver cette Bretagne qu’il a tant aimée enfant.
Puis, soudain, l’horizon s’ouvre.
Au loin, la mer apparaît, teintée de pourpre sous les derniers feux du soleil couchant. Les falaises de granit rose découpent la côte armoricaine avec majesté, plongeant dans l’eau sombre qui miroite sous la lumière déclinante.
Même Garcia, pourtant épuisé, se redresse légèrement sur son siège.
— Bon… d’accord. C’est joli, concède-t-il à contrecœur.
La fatigue et la faim commencent à gagner sérieusement du terrain. Le jour décline rapidement et aucun des deux n’a l’énergie nécessaire pour continuer plus longtemps.
C’est donc tout naturellement que Mandrin gare la Peugeot à proximité d’un petit hôtel-restaurant, niché au cœur de la station balnéaire de Perros-Guirec. L’établissement a l’air accueillant, éclairé par une lumière chaude qui contraste agréablement avec l’air frais du soir.
Mandrin coupe le moteur et se tourne vers son supérieur.
— Je vous propose un plan simple : on mange, on prend une chambre, et on avise ensuite pour la suite.
— Voilà une excellente idée, reconnaît Garcia. Mais ne vous y trompez pas : même si on est soi-disant en vacances, on ne l’est pas. Je veux parler à Madame Mauragnier dès que possible.
— Oui, mais pour ça, il faudra qu’on ait les idées claires.
Mandrin marque une pause, puis affiche un sourire conspirateur en se penchant légèrement vers lui.
— Alors… c’est quoi le plan, patron ?
Garcia referme doucement la portière et inspire profondément avant de répondre.
— On se fait passer pour des amis de Lisa. On dit qu’on est de passage dans le coin et qu’on est venus dire bonjour à sa grand-mère.
Mandrin ouvre de grands yeux, visiblement ravi.
— Oh oui ! Une mission sous couverture ? Génial ! Ce sera ma première !
Garcia lève les yeux au ciel.
— Calmez-vous, Mandrin. Niveau infiltration, on n’est pas en train de démanteler un cartel de narcos. On joue juste les touristes polis venus discuter avec une vieille dame. J’ai connu plus intense comme couverture.
Mandrin ne se démonte pas. Il esquisse un sourire malicieux et réplique, très sérieux :
— Ne sous-estimez pas la mission, Capitaine. On va voir une sorcière wicca, je vous rappelle. Et vu ce à quoi on a été confrontés récemment… enfin, vous voyez.
Il se tait aussitôt, réalisant qu’il vient peut-être de franchir une limite.
Garcia reste silencieux un instant. Mandrin craint d’avoir réveillé des souvenirs douloureux, mais son supérieur finit par hocher lentement la tête.
— Tu as raison, Grégory. Je crois que je dois me préparer psychologiquement à tout. Absolument tout.
Il soupire.
— J’ai eu ma dose ces derniers jours… et je pense qu’il faut s’attendre à une seconde prise d’otage, ou à une autre attaque de ces… trucs.
Il se replonge quelques secondes dans ses pensées, repassant mentalement les événements récents. Pourtant, au lieu de l’abattre, cette accumulation d’absurde et d’horreur fait naître en lui une détermination nouvelle.
Une enquête hors cadre. Hors règles. Hors réalité.
Et peut-être — peut-être — une chance d’entrevoir une solution pour sortir Mélanie du coma, là où la médecine traditionnelle a échoué.
Garcia se redresse et tranche :
— Allez, Mandrin. Allons manger quelque chose. Mon estomac est en train de crier famine, et ce petit resto a l’air plutôt sympa.
Il ouvre la portière et commence à sortir quand Mandrin l’interpelle, soudain très enthousiaste :
— Eh, patron ! Puisque c’est une mission top secrète… qu’est-ce que vous diriez de lui donner un nom ?
Garcia se fige une seconde, partagé entre l’agacement et l’envie de rire. Mandrin est irrécupérable. Mais, contre toute attente, il décide de jouer le jeu.
Il répond d’un ton solennel, improvisant :
— Opération « Crêpe flambée ».
Mandrin est aux anges.
— Trop bien !
Puis, plus sérieux, il enchaîne :
— Et pour la couverture ? On joue quels rôles ? Il nous faut de nouvelles identités, non ?
Garcia se frotte les yeux, épuisé.
— Bon… toi, tu es un ami d’université de Lisa. Tu t’appelleras Gregory. Ton prénom fera l’affaire.
— Parfait ! Et vous, patron ? Je vous appelle comment ?
— Appelle-moi « Tonton Sylvain ».
Mandrin sourit, ravi.
— Super, patron… euh… Tonton Sylvain !
La patience de Garcia atteint doucement ses limites.
— Non, Greg. Juste « Tonton Sylvain ». Compris ?
— Oui, Patr— euh… Tonton Sylvain !
— Voilà. Maintenant, allons manger.
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