Chapitre 33 : Aux portes des enfers
À un moment donné, dans quelques lieux…
Il fait noir.
Pas simplement sombre — non. Noir au point où la notion même d’espace semble se dissoudre. Les formes n’existent plus. Les contours se mélangent. Le monde n’est plus qu’une masse compacte et étouffante.
Une seule chose perce cette obscurité : une fine ligne de lumière, presque imperceptible, rasant le sol. Une entaille pâle dans le noir. L’embrasure d’une porte.
Accroupie sur un lit étroit, dos au mur, la jeune femme est emmitouflée dans une sorte de duvet à la texture étonnamment douce. Trop douce pour être rassurante. Ses doigts crispés s’y accrochent comme à une bouée.
Elle ne sait pas depuis combien de temps elle est là.
Minutes ? Heures ? Jours ?
Le temps n’a plus de sens.
Son dernier souvenir est brutal, fragmenté. Des hommes vêtus de noir. Le bitume froid sous ses paumes. Son dos plaqué contre un SUV criblé d’impacts, la carrosserie perforée comme une passoire. Des cris. Des armes. La peur à l’état pur.
Et puis…
Egon.
Ces bêtes féroces qui égorgeaient et tuaient à tour de bras. Les hommes en noir qui menaçaient sa vie avec leurs armes létales.
Egon.
Ce nom, tel un mantra, résonne et ponctue chaque image de son enlèvement qui traverse son esprit.
Egon.
Où est-il ?
Pourquoi lui et ses comparses ont-ils disparu si soudainement ?
Qui est-il vraiment ?
Un soldat de l’Empire romain ?
Un loup.
Pourtant, les loups-garous n’existent pas.
Mais si les démons sont réels, alors quoi d’autre peut l’être ?
Lisa est complètement submergée par l’incompréhension.
Soudain, des nausées la prennent. Elle serre les dents et tente de contrôler sa respiration. Ce n’est vraiment pas le moment de dégobiller sur ce qu’elle suppose être un plaid.
Elle se tâte les poignets, les chevilles, le cou. Pas de liens. Pas de menottes.
Elle se risque alors à poser un pied sur le sol. C’est rugueux, mais doté d’une certaine épaisseur. Un tapis, ou une vieille moquette à la qualité plus que discutable.
Elle se redresse et reste là, debout dans le noir.
Ses doigts remplacent ses yeux. Elle tâtonne doucement son environnement, s’assurant qu’aucun obstacle ne se dresse entre elle et le fin faisceau de lumière scintillant à ras du sol. Lisa avance pieds nus, un pas après l’autre, les mains tendues devant elle.
Bientôt, le bout de ses doigts touche un mur. La pièce n’est pas grande. Elle compte mentalement ses pas jusqu’à la porte : environ huit. Elle longe les murs en les effleurant de ses mains tremblantes, établissant peu à peu le plan de l’endroit.
Une petite chambre, une dizaine de mètres carrés tout au plus.
Dans un coin, un lavabo et des toilettes rudimentaires, en face du lit.
Elle continue de longer les murs jusqu’à arriver devant ce qui semble être une porte. Elle en sent les gonds. À droite, ses mains cherchent la poignée. Ses doigts rencontrent rapidement un métal froid et rond. Elle l’agrippe et tourne doucement.
Ça bloque.
C’est fermé à clé.
Elle recommence, plus vite, plus fort.
La panique l’envahit.
Elle frappe la porte de toutes ses forces et se met à crier. Elle s’acharne sur le pommeau glacé, le tourne frénétiquement, puis se déchaîne à nouveau sur la structure qu’elle espère défoncer.
Soudain, un cliquetis de l’autre côté.
Le pommeau cylindrique tourne sur lui-même.
Lisa, pétrifiée, recule.
La lumière envahit progressivement la pièce.
Dans l’encadrement de la porte, une grande silhouette sombre se dessine. Un homme. Impossible d’en distinguer davantage. Il tend le bras vers le mur, à l’extérieur. Un clic retentit, puis une lumière aveuglante inonde la pièce.
Elle découvre alors son environnement.
La pièce est petite. Les murs sont blancs, mais sales. Des traces d’humidité s’étendent depuis le plafond sur le mur de gauche. Une vieille moquette usée recouvre le sol. Un lavabo en métal et des toilettes sommaires occupent un coin de la pièce. Au-dessus de cet espace, une petite grille d’aération : la seule ouverture, dépourvue de fenêtre.
Cette chambre est une cellule.
L’homme qui se tient devant elle est grand et sec. Ses cheveux noirs de jais encadrent un visage aux traits fins et harmonieux, malgré une mâchoire carrée ornée d’un bouc soigneusement taillé. Sa peau est d’un ton cuivré, légèrement rougeâtre. Ses yeux sont noirs.
Lisa recule d’effroi.
Elle sait ce qu’elle a en face d’elle.
Un démon.
Pourtant, il ne semble pas agressif. Au contraire, son regard paraît presque bienveillant.
— Lisa ? N’aie pas peur. Je ne te ferai pas de mal.
Acculée contre le mur en face de la porte, elle serre le plaid contre elle comme un bouclier de fortune. Elle n’a trouvé aucun objet contondant. Elle n’a même plus de chaussures. En baissant les yeux, elle réalise qu’elle porte une sorte de nuisette blanche, ainsi que ses dessous.
L’homme s’avance lentement, une main levée en signe d’apaisement, l’autre tenant un paquet. Il s’arrête près du lit, y dépose un sac en papier, puis recule d’un pas.
— Ce sont des vêtements et une bouteille d’eau.
— Où suis-je ?
Il ne répond pas immédiatement. Hésitant, il plonge la main dans le sac et en sort un petit boîtier.
Un bippeur.
— Si tu as besoin de quoi que ce soit, tu peux me contacter en appuyant ici.
Il presse un bouton sur le côté de l’appareil, qui se met à vibrer.
— Qui… qui êtes-vous ? Qu’est-ce que vous me voulez ?
— Moi ? Rien de mal. Je te protège, en fait. Les autres… ils ont peur de toi, étrangement. Et je ne peux pas garantir ta sécurité si tu te retrouves entre leurs mains.
— Mais… de quoi vous parlez, bon sang ! Vous êtes un de ces malades qui a tenté de me faire frire la cervelle ?
— Eux, oui. Moi, non. Je te l’ai dit : je ne te ferai pas de mal.
La peur s’atténue peu à peu, remplacée par une frustration brûlante. Lisa s’approche de lui, le défiant du regard, jusqu’à se tenir à quelques centimètres à peine de son visage. Elle appuie chaque mot, presque craché :
— Qui. Êtes. Vous. Monsieur ?
L’inconnu lui sourit avec une infinie tendresse, ce qui la déstabilise complètement. L’inquiétude revient aussitôt à l’assaut. Elle doit avoir affaire à un fou dangereux, prêt à lui infliger le pire.
Avec une douceur déconcertante, il pose ses mains sur ses épaules et lui murmure, la voix chargée d’émotion :
— Je suis tellement heureux de te voir enfin, ma fille.
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