Chapitre 48 : Le temple.

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Budapest, samedi 15 décembre, 10h du matin.

Garcia est au volant, Mandrin à son habituelle place de copilote. Cependant, comme toutes les conduites en ville sont stressantes, le capitaine a repris ses bonnes vieilles habitudes de Parisien, qui consistent à jurer sur tous les obstacles, vivants ou non, qu’il peut croiser sur sa route. Mandrin espère juste qu’ils ne tomberont pas sur quelqu’un qui comprend le français.

Le rendez-vous est proche d’un parc du centre-ville. Là se trouve un jeune homme au type asiatique, coiffé de gros écouteurs dernier cri, d’un sac à dos « Pokémon » et d’une casquette, les yeux rivés sur l’écran de son smartphone. Le véhicule des policiers s’arrête à côté de l’antique adolescent. Mandrin en sort, les bras écartés et un immense sourire aux lèvres, pour saluer son nouvel ami. Les deux garçons se font différents gestes occultes avec leurs mains et leurs poings, signes de reconnaissance des jeunes d’aujourd’hui. Garcia, blasé, regarde tout ce cérémonial. Il ne peut s’empêcher de penser qu’il est trop vieux pour ces conneries. Il se penche vers la portière restée ouverte et interpelle les deux gugusses :

« Bon ! Les guignols ! Vous montez ou je dois attendre que vous fassiez un bébé ? »

Les deux compères, loin d’être vexés, s’esclaffent et ajoutent à la bonne blague de nouvelles plaisanteries grivoises qui ne font rire qu’eux. Après s’être finalement installés dans le véhicule, Garcia, via le rétroviseur, demande à Ho-Jin :

« Bonjour, Monsieur William. Où allons-nous ? »

Le petit prince, toujours souriant, lui répond en lui tendant la main pour le saluer :

— Bonjour, Capitaine ! Je vais vous guider vers notre point de rencontre de la capitale. C’est un des biens d’Egon. On en a pour une demi-heure de route. Mais ne vous stressez pas ! Ici, c’est pas Paname !
— Tu m’en diras tant !

Effectivement, après une petite demi-heure de trajet, Ho-Jin invite le capitaine à s’approcher d’un immeuble de haut standing, situé dans un quartier résidentiel. Le jeune homme sort de sa poche un petit boîtier qu’il dirige devant lui, appuie sur un bouton, et une grande porte de garage souterrain s’ouvre automatiquement.

— Voilà ! Vous pouvez garer votre véhicule à la place 18. C’est pour les visiteurs.
— Mais il a de sacrés moyens, Monsieur Guidrish ! remarque Mandrin.
— Oui, c’est vrai. Il est très doué en affaires, répond Ho-Jin, sans en rajouter davantage.

Les voilà dans un grand ascenseur qui se débloque grâce à une clé que sort Ho-Jin de sa poche. Puis ils se retrouvent au dernier étage. Les portes s’ouvrent et donnent directement dans un immense loft, au parquet de bois rare et ciré, dont la large baie vitrée offre une vue stupéfiante sur la ville et le Parlement, surplombant le fleuve.

Egon est là, en train de contempler le paysage que lui offre son incroyable loft. À moins qu’il ne soit plongé dans ses pensées. Il se retourne et se dirige vers ses invités :

— Soyez les bienvenus, Capitaine Garcia et lieutenant Mandrin ! Je vous en prie, faites comme chez vous.
— Merci, Egon, lui répond Garcia. Mais ne le dites pas trop vite ! J’en connais un qui risque de dévaliser votre frigo et de prendre un peu trop ses aises ! Dit-il avec un regard en coin vers son coéquipier.

Egon leur indique de la main un large canapé en cuir beige, les invitant à s’asseoir. Puis son attention se porte vers Ho-Jin.

— Bleda, s’il te plaît, j’ai besoin que tu localises Viktór pendant que j’avise ces messieurs de ce à quoi nous risquons d’être confrontés. Il n’a pas de moyen de nous contacter s’il se passe quoi que ce soit, si j’ai bien compris ce que vous me communiquiez ce matin, Capitaine.
— Euh, oui. Effectivement. Je ne crois pas qu’il ait un téléphone intégré dans sa fourrure !

Le Loup réprime un sourire.

— Oui, malheureusement, nous n’avons pas encore trouvé le moyen de nous transformer en incluant nos affaires personnelles.

Ho-Jin sort de son sac un petit ordinateur portable et s’installe au comptoir de la cuisine ouverte. Le bruit du clavier devient un fond sonore discret. Egon se dirige vers le bar, sort différents verres en cristal qu’il pose sur le comptoir. Il propose des rafraîchissements à ses invités puis, après avoir posé les boissons sur la table, s’installe dans son fauteuil en cuir clair, en face des policiers. Accoudé aux accoudoirs, les mains croisées devant le visage, les index posés sur les lèvres, il scrute les deux Français et déclare :

— Bien. Racontez-moi ce que vous avez découvert. Et n’oubliez aucun détail, s’il vous plaît.

**

Les odeurs se mélangent : du goudron aux arbres glacés en passant par les effluves de carbone et d’algues d’eau douce. Le grand félin, lui, suit la piste des senteurs de sueur typiques des montées d’adrénaline, de peau humaine et de ce parfum fleuri si particulier qui caractérise sa proie. Il l’avait reconnue, bien qu’il ne l’ait jamais côtoyée aussi intimement que son ami.

Même sous sa forme humaine, certaines aptitudes animales restent actives. Elles lui confèrent un flair et un instinct que ses collègues de travail pourraient presque qualifier de surnaturels.

Bientôt, l’odeur d’asphalte mélangée à l’urine prend le dessus sur tout le reste. Juste quelques bribes du parfum de Lisa sont encore détectables. Le lynx lève la tête. Il arrive au beau milieu de la ville. Il pourrait reprendre forme humaine dans un coin de rue, piquer les fringues d’un clochard qui traînerait dans le coin, mais il doit suivre la piste, encore fraîche malgré tout.

Tant pis.

Il prend le risque de se faire courser par la fourrière ou les pompiers. Au mieux, il se fera prendre en photo par les amoureux des animaux et les curieux qui remarqueront un animal sauvage faire une promenade en ville. Le félin rase les murs et, tout en poursuivant les traces olfactives de la jeune fille, prend des détours dans des ruelles proches et moins bondées.

L’odeur des algues masque petit à petit celle du goudron. Il est de retour sur la rive. Puis, après une bonne demi-heure de pistage en longeant les abords du Danube, une odeur de bois brûlé lui submerge les narines. La senteur de soufre, trop caractéristique, devient de plus en plus forte. Pourtant, un parfum qu’il a trop souvent senti lors de sa carrière de flic et de guerrier prend le dessus sur tous ces mélanges : celui de la mort.

Il relève la tête. Il se trouve dans les bois, loin de la cohue tonitruante de la cité. Devant lui se dresse une antique façade constituée de pierre brute, à même la roche et à peine dissimulée par des branchages. En son milieu, une petite issue donnant sur un espace sans lumière est ouverte. Le battant de bois qui lui servait de porte, ayant été défoncé, gît en morceaux sur le sol.

Il se faufile dans le passage, tel un voleur. L’entrée mène à un couloir, un chemin de terre descendant en colimaçon. Il continue son trajet, longe le corridor en rasant les murs. Au bout de cinq minutes de marche discrète, il se retrouve dans une grande salle ronde, éclairée par de grandes torches en fer forgé enflammées, fixées aux murs.

Deux ouvertures, se faisant face et menant chacune à un long couloir sombre, se trouvent sur les côtés de la pièce. Chaque accès est encadré par deux torches, faisant un total de quatre flambeaux dans la grande salle circulaire. Le sol pierreux, d’une couleur étrangement ocre et brillante, est décoré d’une mosaïque aux tons écarlates, représentant une étoile à cinq branches en or, inscrite dans un grand cercle d’obsidienne.

En face de lui se dresse une grande double porte en bois massif. Mais ce qui le frappe le plus, ce sont les corps qui jonchent le sol. Ce sont tous des démons, une bonne dizaine, éparpillés et immobiles, baignant dans une mare d’un liquide sirupeux noir, les orbites vides et la peau brûlée jusqu’à n’être plus que des plaques charbonneuses.

Viktór, sans doute sous le choc de sa découverte, reprend instinctivement forme humaine. Ses yeux se mettent à luire d’une lueur mordorée et déclenchent ainsi son autre pouvoir : se fondre dans les ombres et disparaître aux yeux de tous. Le voilà debout, invisible et nu au milieu du charnier. Il contemple avec effroi l’étendue du carnage.

Mais que s’est-il passé ici, bon Dieu ?

Il avance dans la grande pièce, inspectant chaque corps méticuleusement, les caressant du regard et les enjambant un par un d’un pas de velours. Aucune trace contondante ou tranchante. Cependant, chacun a un trou au milieu de la poitrine. L’enquêteur lève la tête et observe les pans de mur qui donnent sur le couloir en colimaçon conduisant à l’extérieur. Ils sont intacts.

Pourtant, des salves de balles ont été tirées ici, comme en témoignent les centaines de projectiles qui jonchent le sol. Mais, parmi tous les tirs, une seule balle dans chaque cœur de démon. Qui a fait ça ? Il cherche les douilles. Elles sont toutes au sol, mélangées aux balles tirées, tapissant la pierre et encadrant les cadavres.

C’est comme si les démons s’étaient canardés eux-mêmes, sans se toucher, jusqu’à ce qu’une seule balle fasse mouche pour chacun d’entre eux. Quant à l’incendie qui, habituellement, est provoqué pour dissimuler un sombre forfait, il n’y a ici aucune trace de suie. Quelques illuminés pourraient parler de combustion spontanée de groupe ; leurs théories fumeuses resteraient pertinentes tant la situation est extraordinaire.

Il contemple les murs. Ils sont parfaitement propres. Même le sol, sous les malheureux, a conservé ses couleurs d’origine, sans aucune trace de sang.

Il lève la tête et, devant lui, se dresse la double porte, entrouverte. Une lumière chaude traverse la fine brèche. Il s’avance vers la nouvelle issue, tire lentement l’un des battants vers lui et découvre une large pièce rectangulaire, au sol de marbre et aux murs de pierre. Comme dans la salle ovale, des porte-torches en fer forgé ornent les murs. Leurs flammes rougeoyantes dessinent sur les parois des ombres chinoises animées d’une danse frénétique.

Au fond de la pièce, une jeune femme, vêtue d’une longue robe blanche au tissu fin et translucide, est à genoux devant un grand autel sculpté. Elle tend les bras vers le ciel, les mains serrées autour d’une chose informe dont le liquide sombre dégouline lentement le long de ses bras nus. Viktór est sûr qu’elle tient entre ses mains un cœur humain.

Soudain, sur les côtés de l’autel, deux grandes ombres apparaissent, prenant peu à peu tout l’espace du mur en face de la jeune femme, avant de se réduire et de laisser place à deux humanoïdes de très grande taille. Ce sont deux grands êtres encapuchonnés dans de larges robes sombres. Seules leurs mains sont visibles : grandes, osseuses, aux doigts beaucoup trop longs pour être humains. Ils se dirigent à pas feutrés vers la femme puis, arrivés à ses côtés, s’arrêtent. L’un d’eux tend sa main aux longs doigts squelettiques et effleure le sommet du crâne de la jeune fille.

Viktór, subjugué par la scène surréaliste, ne respire plus, incapable du moindre mouvement, même si, depuis le fond de ses tripes, son instinct lui somme d’effectuer un demi-tour et de quitter cet endroit de cauchemar au plus vite, sans se retourner. Il cligne rapidement des yeux, mais le spectacle macabre dont il vient d’être témoin n’est plus.

Se rendant compte qu’il a été victime de sortilèges hallucinatoires, il referme la lourde porte à double battant le plus violemment possible, comme si cela allait conjurer le sort. En temps normal, Viktór n’est pas très peureux, penchant plus vers une témérité insolente, ayant affronté un peu trop souvent la faucheuse durant sa longue vie. Pourtant, cette fois-ci, un frisson lui parcourt l’échine ; ses jambes lui commandent de revenir sur ses pas et de partir de cet endroit le plus loin possible.

Mais parfois, la peur est si prenante qu’elle paralyse chaque mouvement du corps. Tel est l’état du guerrier à ce moment précis, lorsqu’une forme encapuchonnée, similaire à celles qu’il vient de voir, apparaît devant la grande porte désormais fermée.

L’être humanoïde a la tête encapuchonnée, baissée. Il la relève lentement vers le guerrier, laissant apparaître un vide sidéral à la place du visage, puis pointe un doigt décharné en sa direction. Une douleur fulgurante transperce le crâne de Viktór, le forçant à se plier à terre devant la chose immense qui s’approche maintenant de lui. Une voix inaudible lui vrille le cerveau :

« Guerrier, je vous ai montré ce qui adviendra. Elle est avec nous et bientôt sera l’une des nôtres. Vous ne pouvez plus rien contre nous… Il est trop tard. »

Puis l’horrible sensation disparaît. Viktór rouvre les yeux et relève la tête. Il est seul, au milieu de la grande salle, devant l’autel qui surplombe la pièce. Il se retourne lentement. La double porte est grande ouverte, donnant sur les cadavres calcinés dans l’antichambre. Il n’a aucune idée de la manière dont il a atterri là, mais il parvient à reprendre le contrôle de ses jambes.

Une sensation de danger imminent lui tord l’estomac et lui intime l’ordre de quitter les lieux immédiatement. Ainsi, sans demander son reste, et peut-être pour l’une des rares fois de sa vie, il rebrousse chemin afin de quitter cet endroit de malheur au plus vite, après avoir repris sa forme animale. Il se précipite vers la porte, saute par-dessus les démons calcinés et court vers la sortie. Alors que la lumière du jour apparaît peu à peu au fil de son ascension dans le couloir en colimaçon, vers une liberté promise, un choc violent le projette en arrière. L’obscurité reprend alors ses droits, le plongeant dans le plus profond des abysses : l’inconscience.

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