Chapitre 50 : Le troisième témoin.
Budapest, vendredi, seize heures.
« Je suis allé me promener dans les bois, au bord du fleuve, vers les campings. C’était vers cinq heures du matin. J’étais avec mes deux chiens, des carlins. Ils sont habitués à sortir pour aller pisser à une heure si tôt, quel que soit le temps ou la température. Et puis, à cause de mon ancien boulot, je suis matinal. Vous comprenez, ces chiens s’essoufflent très rapidement, avec leur face écrasée. À cause de cela, je dois faire des pauses régulières lors des promenades. C’est à cause de ma femme. Elle adorait les petits chiens. J’aurais préféré un chat, c’est plus indépendant, vous voyez, et puis ces petits rockets, même s’ils sont cons comme la lune, eh ben je m’y suis attaché.
« On s’est donc arrêtés au bord du fleuve, tranquille. J’ai sorti ma gourde d’eau et des gamelles pliables pour mes clébards. Et puis il y a eu cette fille qui est apparue de nulle part. Elle était en tee-shirt et en pantalon. Je ne pourrais pas vous la décrire, il faisait trop sombre, mais c’était une jolie jeune demoiselle. Je me suis dit qu’elle devait avoir sacrément froid avec la température glaciale qu’il faisait. Mais elle n’avait pas l’air d’en souffrir du tout. Au contraire, elle était en nage !
Elle a couru vers moi et m’a parlé dans une langue étrangère. Je ne pouvais pas dire laquelle. D’abord, j’ai cru à de l’italien, avec un accent bizarre. Je lui ai dit que je ne parlais pas italien. Elle me montrait la gourde du doigt. Je pense qu’elle avait soif. Je la lui ai tendue, elle me l’a littéralement arrachée des mains et l’a presque vidée. Je lui ai demandé si elle avait besoin d’aide. Et elle m’a rendu la gourde en me remerciant dans sa langue.
C’est là que j’ai compris qu’elle parlait français. “Mersi”, qu’elle m’a répondu. Je ne parle pas français, mais avec tous les touristes occidentaux qui envahissent la capitale, je connais ce mot, à force. Lorsqu’elle m’a rendu la bouteille, j’ai senti ses mains. Elles étaient brûlantes. Elle n’arrêtait pas de regarder autour d’elle, comme si elle était suivie par des malfrats.
Puis elle est partie. Une chose bizarre : mes chiens, eux, n’ont rien dit. Ils étaient assis et la contemplaient, attendant qu’elle leur donne un ordre ou un sucre. Normalement, ils aboient comme des dératés quand des inconnus s’approchent de moi. »
— Vous savez dans quelle direction elle est allée ?
– Elle a continué vers l’extérieur de la ville, dans les bois. Et là, mes deux poilus ont commencé à réagir. Ils aboyaient comme des demeurés vers l’endroit où elle courait. Ils étaient comme fous ! Puis ils se sont barrés vers la fille. Je leur ai couru après. Ces cons seraient capables de se foutre sous une voiture.
« Devant elle, une ombre immense tournoyait dans tous les sens. Une espèce de trou noir. J’ai pu le voir parce que la nana avait les mains ouvertes contre ses hanches, face à l’ombre, et qu’une forte lumière blanche en sortait. Je ne pourrais pas vous dire comment. Elle n’avait aucune lampe torche sur elle. Rien. C’est comme si ça sortait tout naturellement de la paume de ses mains. Ça dégageait une chaleur immense. Je jurerais que les arbres autour d’elle se consumaient comme des charbons ardents.
J’ai pris mes chiens dans mes bras et je me suis taillé. J’étais mort de peur. Soudain, j’ai entendu une voix grave, très grave, comme si elle venait d’outre-tombe. La fille a crié un truc, mais ce n’était plus du français. Ça ressemblait à de l’allemand. Mais je n’ai rien compris. Pourtant, je comprends très bien l’allemand… et le russe.
“ Puis il y a eu une immense poussée de quelque-chose derrière mon dos. Un souffle très puissant avec une très forte chaleur. On aurait dit une explosion, mais sans le son, vous voyez ce que je veux dire ? J’ai été projeté à l’avant, je me suis ramassé contre les caillasses au sol et mes chiens se sont encore échappés. J’ai entendu la fille hurler. Puis… plus rien. Je me suis relevé lentement et je me suis retourné. La femme s’était volatilisée avec l’ombre. Et ça sentait le bois calciné, sauf qu’il n’y avait pas une once de flamme. J’ai finalement retrouvé mes clébards dans un fourré. Je les ai attrapés, je suis rentré chez moi dès que j’ai pu et je m’y suis enfermé. Je ne savais plus quoi faire. J’étais sous le choc, vous comprenez ?
“Plus tard, je me suis posé devant la télé et j’ai vu le flash info sur les corps trouvés proche de la rive, pas très loin où j’avais retrouvé mes carlins. C’est pour ça que je viens vous voir maintenant. C’est bizarre, je sais, mais, même si c’est complètement fou, je me suis dit que ça avait peut-être un lien avec la tuerie sur la rive. »
Le cliquetis du clavier rythme le récit de Monsieur Szabo, un sexagénaire au visage tailladé de rides qui encadrent deux billes bleu turquoise.
L’agent Tóth interrompt son tapage dactylographique et lève les yeux vers le témoin.
Il ne sait trop quoi dire, tant ce témoignage est absurde. Mais après la tuerie du fleuve, qui reste encore incompréhensible, et l’étrange disparition de son collègue et ami, le lieutenant Székéres, il est prêt à tout entendre.
D’autant plus qu’il s’agit du troisième témoin lui parlant de cette jeune Française perdue, de cette lumière blanche qui, apparemment, brûle tout sur son passage sans qu’il n’y ait le moindre incendie.
— Merci, Monsieur Szabo, pour votre déposition.
L’imprimante se met en route et crache une feuille de papier. Le policier la tend au vieil homme.
— Veuillez signer en bas de cette page et rester dans la région, je vous prie, au cas où nous aurions d’autres questions.
Il tend la main vers la porte du bureau, indiquant à Monsieur Szabo que l’entretien est terminé.
— M… Merci, Monsieur l’agent.
Arrivé au chambranle de la porte, le vieil homme s’arrête, inquiet, puis se retourne vers le policier.
— Dites, Monsieur l’agent… vous êtes sûr que je ne vais pas avoir de problèmes ?
— Quel genre de problèmes, Monsieur Szabo ?
— Euh… je ne sais pas, moi. Du genre qu’on vienne me chercher pour m’interner quelque part ?
Le policier sourit et lui rétorque :
— Ne vous inquiétez pas, Monsieur Szabo. Nous ne sommes pas la police secrète de l’État. Moscou n’a plus son mot à dire sur notre pays depuis un moment déjà !
— Oui, certes… Mais parfois, je me demande si c’est une si bonne chose.
— Eh bien, vous ne courez plus le danger de vous faire arrêter pour des propos proférés contre le parti.
— Mais on pourrait me prendre pour un fou ?
L’agent Tóth ne sourit plus. Il se lève et désigne de la main la sortie.
— Rentrez chez vous, Monsieur. Nous vous contacterons si nécessaire.
— Oui… Bonne journée, Monsieur l’agent.
Après s’être assuré que le témoin n’était plus dans les parages, l’agent László Tóth sort son téléphone portable de la poche de son manteau et compose un numéro qu’il a déjà appelé plusieurs fois dans la journée. Mais, au bout de trois sonneries, c’est toujours la même rengaine qui se fait entendre :
« Le numéro que vous avez composé n’est pas disponible pour le moment. Veuillez laisser un message après le bip. »
— Putain, Viktór… qu’est-ce que tu fous ?
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