Chapitre 59 : Tous les chemins mènent à Byzance
Chapitre 59 :
Tous les chemins mènent à Byzance.
Les bruits de moteur, les engins vrombissent et roulent à toute allure, la frôlant presque, manquent de la renverser. Le brouhaha de la foule, les passants qui la bousculent. Et puis l’odeur… Cette odeur tenace de basalte, de sueur, d’urine et crottes de chiens. Mais ce parfum ferreux supplante tout le reste : le sang. C’est ce qui la force à ouvrir les yeux. Elle contemple d’abord ses mains, une sorte de réflexe naturel lorsque l’on reprend peu à peu connaissance de son environnement présent. Comme si le fait de contempler ses mains, rendait plus conscient de nous-mêmes. Le sang. Ses mains en sont quasiment entièrement recouvertes. Elles suintent le liquide sirupeux. Et la toile blanche dont elle est vêtue, en est constellée.
Des images fugaces lui traversent l’esprit. Des impressions aussi : de la terreur, des cris, un mouvement frénétique et surtout une fureur incommensurable. Et le sang et les viscères qui giclent de partout, sur les murs, les vitres de grandes fenêtres, sur des gens, tous habillés en blanc…
“Mais que s’est-il passé, mon Dieu ?”
Lisa marche tel un automate sur le goudron de la route, au milieu de la foule et des véhicules en tout genre. Les klaxons stridents la forcent à se reporter sur le trottoir bondé. Elle regarde autour d’elle, tentant de trouver un repère, un visage familier ou une bâtisse reconnaissable. Mais rien. Tout lui est inconnu. Les gens qui la croisent, la dévisagent, intrigués, choqués même. Ils la toisent telle un fou qui se serait échappé d’un asile ou d’un martien tombé de la Lune. Ils ont peur d’elle, visiblement.
Des bribes de souvenir lui reviennent subrepticement : un visage qui lui est vaguement familier. Il est au-dessus d’elle et se déchire dans un sourire carnassier. Ses dents. Elle ne voit qu’elles. D’un blanc immaculé, trop parfait pour être naturel. Les yeux sont noirs, protégés par de grands verres épais encerclés d’une monture carrée en écaille. L’homme qui la fixe est rasé de près et a une calvitie bien trop prononcée pour qu’on puisse déterminer la couleur de ses cheveux. Il lui parle en français, avec un accent oriental.
“Mademoiselle Lisa Mauragnier ! Comme je suis content de vous voir enfin chez nous. J’espère que votre voyage s’est bien passé ? “
Il connait son nom. Mais elle ignore le sien. Elle est sûre de l’avoir déjà vue quelque part, cet homme. Et son nom… Elle l’a sur le bout de la langue. Omar ? Sheriff ? Non, ça, c'est un vieil acteur des années 60. “Lawrence d’Arabie”… Mais quel est le rapport ? L’Orient. Cet homme a un lien avec ces pays. Hamed ? Non plus. Lisa, allongée sur une espèce de matelas en cuir, se creuse les méninges, fouillant dans les moindres recoins de son cerveau pour trouver une réponse. Qui est ce type ?
Il roule soudain des yeux, devinant son désarroi, mais son sourire reste imperturbable.
“Oh ! Je suis navré, ma chère… Quel malotru je suis présentement !”
Il s’écarte d’elle, lui permettant de contempler l’étrange pièce dans laquelle elle se trouve. Tout est blanc. Elle est sur un lit sans drap, les bras et les jambes attachées par de larges lanières en cuir. Aucune couverture ne la recouvre pour la protéger de l’air frais de la pièce. Seule une robe blanche couvre son corps. L’homme, habillé d’un chemisier à carreau et d’une blouse blanche ouverte, s’installe droit sur sa chaise à roulette, se racle la gorge et, prenant un air plus docte, lui répond enfin :
“Je suis le Docteur Hasser. Vous vous souvenez de moi, Mademoiselle Lisa ? Nous nous étions rencontrés à l’étude de Monsieur Lemaitre… “
D’un air faussement affecté, il renchérit :
“Pauvre homme… Voilà ce qu’il en coûte d’être trop gourmand ! “
Puis, se rapprochant soudainement de la jeune fille, jusqu’à lui coller son sourire dément sur le bout de son nez, il lui susurre au visage :
“Mais on s’en moque, ma chère. Lemaitre n’était qu’un pion pour vous atteindre, vous et votre si particulière parenté ! La progéniture d’un roi Syldraïne et d’une princesse Ethérienne, aux pouvoirs incommensurables ! Ici ! Sur Terre ! Mon enfant, vous êtes le nouveau messie ! Mais surtout, merci d’avoir écarté cette maudite confrérie et ses guerriers qui nous ont bien donné du fil à retordre pour vous trouver.”
Elle essaie de répondre, mais se rend compte à ce moment-là, qu’elle est bâillonnée par une autre lanière de cuir, avec un chiffon dans la bouche qui rend sa respiration difficile. Sa tête est aussi immobilisée par une sangle attachée sur son front au matelas sur lequel elle est allongée.
Le docteur continue son monologue et se retourne vers son bureau. Il en sort de petites fioles et une seringue, qu’il arme d’une grosse aiguille, longue de plusieurs centimètres. Il la plante dans une des fioles tout en continuant son monologue.
La terreur commence à monter dans le cœur de Lisa. Elle panique. Soudain, comme en réponse à ses prières pour ne pas finir empoisonnée par la préparation du psychiatre, un fluide salvateur se déverse depuis le cœur de sa matrice vers ses veines pour distribuer une vague de chaleur énergisante. Cette sensation lui redonne confiance en elle. Puis le sentiment de révolte qui laisse place petit à petit à la colère. Elle reprend des forces. Beaucoup de force... Elle soulève lentement sa tête, coincée sous la sangle, et réussit à la décoller du matelas. Elle tente la même opération avec ses poignets cinglés de lanières en cuir épaisses. Elle arrive à les bouger. Elle tourne ses mains et donne un coup sec vers le haut. Un crac caractéristique lui indique qu’elle s’est libérée de ses liens. Le Dr Hasser ne la regarde pas, trop occupé à la préparation de ses anesthésiants et à la révélation de sa fourberie.
“Vous comprenez, ma chère, que vous êtes peut-être, que dis-je, certainement le point de départ d’une nouvelle ère pour l’humanité ! Car telle la Sainte Vierge tant adorée dans ce monde qui mit au monde le sauveur, vous, vous enfanterez un nouvel...
Le médecin reste la bouche ouverte, les yeux hagards, incapable de terminer sa phrase. La jeune fille, malgré ses liens qui la maintenaient parfaitement immobile sur la couche, est debout, devant lui. Le visage complètement fermé, elle le fixe d’un regard glacial. Il ne sait pas s’il doit la raisonner, appeler la sécurité ou, juste, fuir.
Elle tend son bras vers lui, la main grande ouverte et sert lentement les doigts. La respiration de l’homme est de plus en plus difficile au fur et à mesure qu’elle sert la main. Sa gorge lui serre de plus en plus, l’air commence à manquer. Il tousse, s’étouffe et réalise qu’il est en danger. Alors, il se relève, difficilement, s’appuie sur le mur qui va le mener à la porte. Ses poumons se contractent dans sa poitrine, l’oxygène commence sérieusement à manquer. Il ne peut plus tenir debout et tombe sur ses genoux. Mais l’instinct de survie le somme d’avancer. Il ne peut marcher qu’à quatre pattes. Il arrive finalement à la porte, pose la main sur la poignée et s’effondre juste devant la sortie. Il ne bouge plus et ne respire plus.
Ahona se dirige vers la porte que le Docteur Hasser a péniblement réussit à entrouvrir. Elle est maintenant dans le couloir. Un infirmier passe devant elle. D’un mouvement de la main, elle envoie l’homme valdinguer brutalement contre la paroi du corridor. La violence est telle qu’il se brise la nuque. Une petite femme rondelette, sort d’une des pièces attenantes au couloir. Ahona tend la main vers elle et sert vivement son poing. La tête de la femme implose tel un fruit trop mûr que l’on écraserait. Le sang éclabousse sur les murs blancs et sur son visage alors que la jeune fille poursuit son morbide dessein. D’autres infirmiers ou docteurs arrivent dans l’aile et constatent le carnage. Ils ont à peine le temps de crier pour lancer l’alerte qu’ils se retrouvent en morceau, les tripes et les boyaux s’épanchant sur le sol et les parois.
De l’extérieur, on entend presque les cris d’agonie et de terreur. On ne peut voir que de grandes giclées rouges qui se répandent successivement sur les baies vitrées depuis l’intérieur de la clinique, au fur et à mesure de l’avancée de l’enchanteresse et des malheureux qui croisent son chemin.
Les souvenirs fugaces au début, deviennent de plus en plus palpables et précis. Le souffle court, la gorge nouée, Lisa se tient là, prostrée, au milieu d’une avenue qui traverse cette grande ville dont elle ignore le nom. Le nom d’Ahona lui revient en force tel un mantra. Qui est cette Ahona qui a le mauvais gout de prendre le contrôle de son corps et de commettre les pires atrocités. Les klaxons multiples assourdissants et la sortent de sa torpeur. Elle réalise qu’elle est au milieu des axes de circulation. Elle court entre les véhicules pour se retrouver en sécurité sur un des trottoirs. Essoufflée, elle titube, avançant vers quelque endroit inconnu. Elle contemple les bâtiments, les mausolées qui lui donneraient un indice certain qu’elle se trouve dans un pays musulman, les gens qui la croisent ou la bousculent, les marchandises nombreuses exposées aux passants, les bruits, les voix, la langue parlée dont elle ne comprend pas une bribe. Malgré son accoutrement qui en aurait alarmé plus d’un, l’indifférence notoire fait monter en elle un désagréable sentiment de panique. Puis, elle réalise que d’autres personnes doivent la chercher à l’heure qu’il est. Egon. Elle doit retrouver Egon, ou l’aider à la retrouver avant qu’Ahona reprenne tragiquement le dessus de son esprit. Mais, avant tout, elle doit répondre à une question qui la taraude depuis le début : “Mais, putain... Je suis où?”
FIN

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