Chapitre 59 : Tous les chemins mènent à Byzance

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Chapitre 58 :

Tous les chemins mènent à Byzance.

Les bruits de moteurs vrombissent. Les engins roulent à toute allure, la frôlent presque, manquent de la renverser. Le brouhaha de la foule, les passants qui la bousculent. Et puis l’odeur… Cette odeur tenace de basalte, de sueur, d’urine et de crottes de chiens.

Mais un parfum ferreux supplante tout le reste : le sang.

C’est cela qui la force à ouvrir les yeux.

Elle contemple d’abord ses mains — réflexe naturel lorsque l’on reprend peu à peu conscience de son environnement. Comme si fixer ses extrémités permettait de se réancrer dans son propre corps.

Le sang.

Ses mains en sont presque entièrement recouvertes. Elles suintent ce liquide sirupeux. La toile blanche dont elle est vêtue en est constellée.

Des images fugaces lui traversent l’esprit. Des impressions aussi : la terreur, les cris, un mouvement frénétique, et surtout une fureur incommensurable. L’hémoglobine et les viscères giclant de toutes parts — sur les murs, sur les vitres, sur des silhouettes vêtues de blanc…

« Mais que s’est-il passé, mon Dieu ? »

Lisa marche comme un automate sur le goudron, au milieu de la foule et des véhicules. Les klaxons stridents la forcent à regagner le trottoir bondé. Elle regarde autour d’elle, tente de repérer un visage familier, une bâtisse reconnaissable.

Mais rien.

Tout lui est inconnu.

Les passants la dévisagent, intrigués, parfois choqués. Ils la toisent comme une échappée d’asile ou une étrangère tombée d’une autre planète. Ils ont peur d’elle.

Ils lui parlent. Elle ne comprend rien. De l’arabe ? De l’hébreu ? Du turc, peut-être.

« Où suis-je tombée, maintenant ? »

Elle n’arrive même pas à déchiffrer les enseignes des boutiques.

Des bribes de souvenirs lui reviennent, subrepticement. Un visage vaguement familier se penche au-dessus d’elle, déformé par un sourire carnassier. Ses dents. Elle ne voit qu’elles. D’un blanc immaculé, trop parfait pour être naturel. Les yeux, noirs, sont protégés par de larges verres épais cerclés d’une monture carrée en écaille. L’homme est rasé de près ; sa calvitie trop avancée empêche de deviner la couleur de ses cheveux. Il lui parle en français, avec un accent oriental.

« Mademoiselle Lisa Mauragnier ! Comme je suis heureux de vous voir enfin chez nous. J’espère que votre voyage s’est bien passé ? »

Il connaît son nom. Elle ignore le sien. Elle est pourtant certaine de l’avoir déjà vu quelque part. Son nom est sur le bout de la langue. Omar ? Sheriff ? Non… un vieil acteur des années 60. Lawrence d’Arabie… Quel rapport ? L’Orient. Oui, cet homme a un lien avec ces terres. Hamed ? Non plus.

Lisa, allongée sur une sorte de matelas en cuir, fouille frénétiquement les recoins de sa mémoire. Qui est-il ?

Il roule des yeux, devinant son désarroi, mais son sourire reste imperturbable.

« Oh ! Je suis navré, ma chère… Quel malotru je fais ! »

Il s’écarte, lui permettant d’observer l’étrange pièce où elle se trouve. Tout est blanc. Elle est allongée sur un lit sans drap, les bras et les jambes maintenus par de larges lanières de cuir. Aucune couverture ne la protège de l’air frais. Seule une robe blanche recouvre son corps.

L’homme, vêtu d’un chemisier à carreaux et d’une blouse ouverte, s’assied bien droit sur sa chaise à roulettes, se racle la gorge et reprend d’un ton docte :

« Je suis le Docteur Hasser. Vous souvenez-vous de moi, Mademoiselle Lisa ? Nous nous sommes rencontrés à l’étude de Monsieur Lemaitre… »

Il ajoute, d’un air faussement compatissant :

« Pauvre homme… Voilà ce qu’il en coûte d’être trop gourmand. »

Puis il se rapproche brusquement, jusqu’à coller son sourire dément à quelques centimètres de son visage, et lui susurre :

« Mais peu importe. Lemaitre n’était qu’un pion pour vous atteindre, vous… et votre si particulière parenté. La progéniture d’un roi Syldraïne et d’une princesse Éthérienne… Des pouvoirs incommensurables. Ici. Sur Terre. Mon enfant, vous êtes le nouveau messie. Et surtout… merci d’avoir écarté cette maudite confrérie et ses guerriers qui nous ont donné tant de fil à retordre pour vous trouver. »

Elle tente de répondre. C’est alors qu’elle réalise qu’une autre lanière de cuir lui comprime la bouche, un chiffon enfoncé entre ses lèvres, rendant sa respiration difficile. Sa tête est elle aussi immobilisée par une sangle fixée à son front.

Le docteur se détourne et rejoint son bureau. Il en sort plusieurs fioles, puis une seringue qu’il arme d’une longue aiguille. Il la plonge dans l’une des fioles tout en poursuivant son monologue.

La terreur monte dans la poitrine de Lisa. Elle panique.

Soudain — comme une réponse à ses prières silencieuses — un fluide brûlant se déverse depuis le centre de sa matrice jusque dans ses veines, répandant une vague de chaleur énergisante. La sensation lui redonne confiance. Puis la révolte laisse place à la colère.

Elle reprend des forces.

Beaucoup de forces.

Lentement, elle soulève la tête malgré la sangle et parvient à la décoller du matelas. Elle tente la même chose avec ses poignets entravés. Elle les fait pivoter, teste la résistance du cuir.

Un mouvement sec vers le haut.

Un craquement net.

Elle est libre.

Le Dr Hasser ne la regarde pas, trop absorbé par la préparation de son injection et par le plaisir de son propre discours.

« Vous comprenez, ma chère, que vous êtes peut-être — que dis-je — certainement le point de départ d’une nouvelle ère pour l’humanité. Car telle la Sainte Vierge, tant adorée dans ce monde, vous enfanterez un nou— »

Il s’interrompt.

Le médecin reste bouche ouverte, les yeux écarquillés.

La jeune fille est debout devant lui.

Son visage est fermé. Son regard glacial.

Il hésite. La raisonner ? Appeler la sécurité ? Fuir ?

Elle tend le bras vers lui, paume ouverte, puis referme lentement les doigts.

La respiration du docteur se bloque peu à peu. Sa gorge se contracte. L’air manque. Il tousse, suffoque, comprend qu’il est en danger. Il tente de se redresser, s’appuie au mur pour atteindre la porte.

Ses poumons se compressent. Il ne tient plus debout et s’effondre à genoux. L’instinct de survie le pousse encore. À quatre pattes, il progresse jusqu’à la poignée.

Il s’écroule juste devant la sortie.

Inconscient.

Ahona franchit la porte que le Docteur Hasser a péniblement réussit à entrouvrir. Elle est maintenant dans le couloir.

Un homme en blouse blanche surgit face à elle. D’un simple mouvement de la main, elle l’envoie valdinguer brutalement contre la paroi. Le choc est sec. Sa nuque cède dans un craquement sourd.

Une petite femme rondelette, une éprouvette encore serrée dans les doigts, sort d’une des pièces attenantes au couloir.

Ahona tend la main. Elle referme le poing.

La tête de la femme implose tel un fruit trop mûr que l’on écrase. Le sang éclabousse les murs immaculés et macule le visage impassible de l’enchamteresse.

Elle avance.

D’autres scientifiques accourent, alertés par le vacarme.

Ils n’ont pas le temps de comprendre. Un geste. Une torsion invisible. Les corps se disloquent. Les cris s’éteignent en gargouillis. Les boyaux se répandent sur le sol lustré, contre les parois blanches.

De l’extérieur, on distingue à peine les hurlements d’agonie. Sur les grandes baies vitrées, des gerbes rouges éclatent successivement, comme des fleurs sanglantes s’ouvrant derrière le verre, au rythme de l’avancée de l’enchanteresse.

Puis le silence.

***

L’air qui passe à travers sa trachée lui déchire la gorge. Il peine à remplir ses poumons. Une violente quinte de toux lui dégage enfin les voies respiratoires et lui permet de reprendre son souffle.

Il s’appuie sur ses paumes de main pour se tenir à quatre pattes et se relever lentement. Enfin debout, il se retourne.

Il constate avec effroie que sa mission a échouée.

L’enfant miracle s’est échappée.

Encore.

Les Grands Prêtres vont être furieux.

La terreur lui noue les entrailles et l’exhorte à fuir. Il doit se cacher avant qu’Ils ne le retrouvent.

Il apperçoit l’horloge au dessus de la porte. Près d’une heure s’est écoulée depuis l’attaque.

Il traverse le couloir blanc, désormais maculé de rouge sombre, enjambe les corps étripés sans s’attarder. Les sirènes de police se rapprochent. Cela l’incite à courrir plus vite. Il ne veut pas plus de complication.

Arrivé au sous-sol, il cherche nerveusement ses clefs dans la poche de son veston, se précipite dans sa voiture. Le véhicule vrombit furieusement et fonce vers la sortie.

Une heure plus tard, alors que le ciel prend les teintes marbrées du crépuscule, le voici chez lui, devant sa cossue villa individuelle, dans la riche banlieue d’Istanbul.

Il arrive à l’entrée, ouvre la porte, jette ses clefs et son pardessus sur le guéridon en accacia du long vestibule. Il prend alors une longue inspiration.

C’est bon. Il est chez lui maintenant.

En sécurité.

Croit-il.

“Vous avez faillit, Dr Hasser. Elle s’est réveillée et n’est plus sous notre contrôle.”

Un silence.

“L’enfant qu’elle porte n’est pas celui du prince Syldraïne. Il est celui de son gardien. Le guerrier. Le loup. “

Un frisson glacial lui parcourt l’échine. La voix métallique est derrière lui.

Il se retourne lentement, les yeux exhorbités. Une ombre immense envahit le couloir, absorbant toute lumière. L’entité est là, devant lui. Elle lève et pointe son doigt osseux vers lui. De fins arcs électriques serpentent le long de sa manche.

Une force qu’il ne contrôle pas le contraint à se plier et se prostrer au sol, à genoux.

Il tremble.

“Maaaîitre... Je... J’ai échoué...”

Balbutie-t-il.

Le froid s’intensifie. La créature se tient désormais au-dessus de lui. Son visage n’est qu’un abîme sous la capuche.

C’est terminé.

Il beggaie, tente de gagner du temps vers l’ineluctable.

“Je vais... Réparer mon erreur... Maître.”

L’ombre se redresse, immense. D’une voix métallique, elle scande.

“Retrouvez-les. Elle et l’enfant à venir. Il sera notre perte à tous, sinon. Et ne vous avisez plus de maniganger vos stupides expériences dans notre dos, Terrien.”

Le froid se fait plus intense, pour disparaître soudainement.

Le grand Prêtre s’est volatilisé.

Un soupir tremblant s’échappe de la gorge de Hasser.

Mais une pensée rageuse lui traverse l’esprit :

« Dans quel merdier me suis-je encore fourré ? »

***

Les souvenirs, d’abord fugaces, deviennent de plus en plus précis, plus palpables.

Le souffle court, la gorge nouée, Lisa se tient prostrée au milieu d’une avenue qui traverse cette immense ville dont elle ignore jusqu’au nom.

Ahona…

Le nom lui revient en force, tel un mantra.

Qui est cette Ahona qui a le mauvais goût de prendre le contrôle de son corps et de commettre les pires atrocités ?

Lisa est Ahona.

Son diaphragme se bloque. Elle s’immobilise. Elle le sent : elle va faire un malaise. Les nausées la submergent de nouveau. Une main posée sur son ventre, la panique monte en elle.

Et une réalisation s’impose.

Et si…

Egon…

Les klaxons assourdissants la tirent brutalement de sa torpeur. Elle réalise qu’elle se tient au milieu des voies de circulation. Elle traverse en courant entre les véhicules pour rejoindre l’un des trottoirs. Essoufflée, elle titube, avance vers un lieu inconnu.

Elle observe les bâtiments, cherche des mausolées qui pourraient indiquer un pays musulman. Les passants la frôlent, la bousculent. Les étals débordent de marchandises. Les bruits, les voix, la langue parlée — elle n’en comprend pas un mot.

Malgré son accoutrement qui aurait dû alerter plus d’un regard, l’indifférence générale fait naître en elle une angoisse sourde.

Egon.

Elle doit le retrouver. Ou l’aider à la retrouver avant qu’Ahona ne reprenne tragiquement le dessus.

Sa main reste posée sur son ventre. Son cœur bat à tout rompre. Elle pense à l’être qui grandit doucement en elle.

« Egon…

Retrouve-moi.

Avant qu’Elle ne soit moi.

Encore… »

FIN

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