Mercredi
J'ai fait une promesse à mes élèves, je compte bien la tenir. Enfin, c'est ce que je me disais avant d'apercevoir Éléa courir vers moi. Un immense sourire orne son visage, et ses cheveux volent dans le vent.
Elle se jette dans mes bras, manquant de me faire tomber.
— Qu'est-ce qu'il y a ? Je demande avec un sourire.
Elle s'écarte de moi et sautille sur place.
— Ils ont accepté mon livre ! S'écrie t'elle.
J'ouvre de grands yeux. C'est le moment qu'elle attend depuis des mois. Son roman va enfin être édité !
Je la prends dans mes bras pour la féliciter.
Je songe alors que c'est le moment parfait.
— Justement, je lance doucement.
Elle me regarde avec des yeux pétillants de joie. Je prends mon courage à deux mains.
— Je me disais que tu pourrais peut-être présenter un de tes livres devant ma classe.
Je m'attendais à ce qu'elle saute de bonheur, pourtant je perçois, au contraire, son excitation redescendre doucement.
— Mais... Souffle t'elle, je ne suis pas une grande autrice...
— Ce n'est pas grave, la rassuré-je. L'important, c'est que ça leur apprenne quelque chose. Je suis sûr que ce que tu écris les intéressera beaucoup.
Elle me regarde avec des yeux hésitants.
— Tu penses ? Et s'ils décident de le lire, mais qu'ils n'aiment pas ?
Je prends sa main dans la mienne, doucement.
— Tes livres sont magnifiques, Éléa. Et si ça ne leur plaît pas, ce n'est pas la fin du monde. Ce sont des ados.
Elle se redresse un peu et m'offre un petit sourire.
— D'accord, si tu veux. Demain, à neuf heures et demie, ça te va ?
Je me remémord mon emploi du temps. J'ai justement la troisième D de neuf heures trente à dix heures trente !
— Oui, c'est parfait, je lui répond.
Je soupire de soulagement. Je ne pensais pas réussir à lui demander.
— Tu veux m'accompagner en ville ? me lance Éléa. J'ai dû shopping à faire.
Je lui souris et accepte volontiers. Ce n' est pas que j'aime particulièrement le shopping, mais j'ai bien besoin de me changer les idées.
Nous attrapons nos vélos et pédalons une bonne heure, jusqu'à enfin arriver dans la longue rue où s'étalent tous les magasins. J'ai toujours un peu l'impression d'étouffer lorsque je suis ici. Il y a trop de gens, trop de bruit, et je ne peux m'empêcher de penser que tout le monde me regarde. Je serre la main d'Éléa sans le vouloir. Mon cœur fait un petit bond, mais je me reprend. Ce n'est pas comme si je n'avais jamais tenu sa main.
Nous entrons dans une petite boutique de chaussures, d'où nous ressortons une demie-heure plus tard, Éléa chaussée de magnifiques bottines noires. Ensuite, nous nous rendons dans quelques magasins de cosmétiques, et la dame de la caisse nous fait remarquer que nous formons un beau couple, ce qui fait beaucoup rire Éléa.
Lorsque nous entrons dans le magasin suivant, ma tête tourne un peu. Je suis fatigué à force de marcher alors je m'assied sur un petit tabouret devant la cabine d'essayage. Éléa y entre, des dizaines de vêtements dans les bras, et tire le rideau.
Quelques instants plus tard, j'entends sa voix m'appeler. Je tourne la tête. Elle est vêtue d'une sorte de combinaison vert kaki bien trop grande pour elle. Je reste un instant interdit, puis croise son regard et elle éclate de rire. Je ne peux m'empêcher de faire de même. C'est catastrophique.
Elle retourne dans la cabine et en ressort quelques minutes plus tard. Elle se mord la lèvre et me regarde avec des yeux rieurs, puis elle se pose contre la cabine, imitant une modèle de magazine, la bouche entrouverte et les jambes croisées. Elle porte une robe rose fushia affreusement courte et décolletée.
— Sexy, non ? Lance t'elle avec des yeux dragueurs.
J'ouvre la bouche pour dire quelque chose, mais rien ne sort. Elle éclate de rire.
— Je sais, me souffle t'elle, elle est horrible.
Je souris. Éléa retourne dans la cabine.
— Nico, lance-t-elle alors de l'intérieur.
Je me lève.
— Viens voir, souffle Éléa.
Je m'arrête. Elle veut que j'entre dans la cabine ? Je m'avance, un peu troublé, et tire doucement le rideau. Éléa se tient devant le miroir, songeuse. Elle porte une longue robe aux motifs floraux, qui lui va à merveille et épouse parfaitement sa silhouette. Je tourne le regard, par peur de violer son intimité. Mon cœur fait des petits bonds dans ma poitrine, plus encore lorsqu'elle me demande doucement de refermer le rideau. Je m'exécute, forçantes yeux à ne pas la regarder.
— Que se passe t'il ? Dis-je.
— Tu pourrais m'aider à fermer les boutons, s'il te plaît ? Souffle t'elle.
Je tente de calmer mon cœur, de peur qu'elle ne l'entende tant il bat fort. Mes doigts tremblent un peu lorsqu'ils s'approchent de son dos. Je me sens transporté dans le passé, soudainement. J'attache le premier bouton de sa robe. Mes doigts frôlent sa peau, et je les retire immédiatement. La proximité me fait peur. J'ai peur de lui faire du mal, peur de la faire fuir, peur de la perdre, elle qui fut mon premier amour et qui sera le dernier.
Je termine de boutonner sa robe et elle tourne sa tête vers moi, si proche que je peux sentir son souffle sur mon visage.
— Merci, murmure t'elle.
Je ressort de la cabine, en proie à un vertige incontrôlable. Je sens mes jambes se dérober sous mon corps et en un instant je suis par terre.
— Tout va bien, monsieur ? Me demande la dame du magasin.
Je hoche la tête, mais elle voit que ça ne va pas. Elle s'approche de moi et m'aide à m'adosser contre le mur. Son visage est très beau, d'une finesse sublime, et la couleur dorée de sa peau m'éblouie. La jeune femme file et reviens avec un verre d'eau. Je tente de l'attraper mais mes doigts tremblent, alors elle tiens mon menton entre ses doigts fins et porte le verre à mes lèvres, faisant couler l'eau dans ma gorge. Elle se rapproche encore un peu de moi tandis que je reprend des couleurs. Ses doigts remontent doucement le long de mon visage, moi je ne pense à rien d'autre qu'à Éléa.
Je lève un peu les yeux. Elle se tient là, derrière nous, observant la scène avec la bouche entrouverte. Elle marche vers moi et se racle la gorge.
— Excusez-moi, mais vous faites quoi, au juste ? Lance t'elle à la vendeuse d'un ton énérvé.
Elle se tourne vers Éléa et ses yeux se teintent d'étonnement.
— Il a fait un malaise, explique t'elle, génée, alors je lui ai simplement donné un verre d'eau.
Éléa fronce les sourcils.
— S'il avait besoin de votre aide, il vous l'aurait dit, lance t'elle séchement. Je pouvais très bien m'en occuper.
— Mais vous étiez... Commence la vendeuse.
— Laissez nous tranquille, vous voulez bien ? L'interrompt Éléa.
Je fronce les sourcils. Pourquoi est elle aussi froide ?
Éléa s'agenouille à mes côtés et me regarde.
— Ça va, Nico ? Demande t'elle doucement.
Je me relève avec difficulté.
— Pourquoi tu as été méchante comme ça ? Je lui demande. Elle voulait juste m'aider.
Éléa ouvre de grands yeux. Elle se détourne et marche jusqu'à la caisse où elle dépose tous les vêtements. Puis elle se dirige à grands pas vers la sortie. Je tente de la rattraper mais déjà je ne la vois plus au milieu des passants. Je me met à courir. Je ne dois surtout pas la perdre.
— Éléa !
Je finis par la rattraper. Je m'attends à la trouver en colère, refusant de me parler.
— Éléa, je souffle doucement.
Je tourne la tête vers elle et alors mon cœur rate un battement. Ses yeux sont rivés sur le sol et des larmes coulent doucement le long de ses joues.
Je m'arrête soudainement, incapable de faire un pas de plus. Je me sens anéanti. J'ai fait pleurer Éléa. Moi, qui l'aime plus que personne au monde. Elle, qui est toujours rieuse et souriante.
Je la regarde partir, la tête basse, et se fondre dans la foule jusqu'à disparaître au coin de la rue. Je m'adosse contre un mur. Je ne comprends pas. Pourquoi réagit-elle comme ça ? Je marche lentement jusqu'à atteindre la petite place où l'on avait accroché nos vélos. Il n'y a plus que le mien, seul contre le poteau.

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