une veste en ratine violette
Le sujet sur la table ne m’inspirait pas du tout :
Avec la vivacité et la grâce qui lui étaient naturelles quand elle était loin des regards des hommes, Mme de Rênal sortait par la porte-fenêtre du salon qui donnait sur le jardin, quand elle aperçut près de la porte d’entrée la figure d’un jeune paysan presque encore enfant, extrêmement pâle et qui venait de pleurer. Il était en chemise bien blanche, et avait sous le bras une veste fort propre de ratine violette.
(Stendhal 1783-1842)
Que vouliez vous que je fasse de ça?
De la ratine violette, que vouliez vous que j’en sache !
Je sais maintenant ce qu’est une veste en ratine, c’etait un tissus de laine épais, c’est d’ailleurs cet extrait que cite Larousse ou le Robert pour illustrer la phrase. Mais qu’en savais-je à l’époque ?
Et je l’ai vue, une blonde incendiaire, le nez en l’air, le corsage échancré. Elle n’avait pas l’air inspirée elle non plus, Je lui ai fait signe, elle m’a souri, dépitée . Nous étions déjà sur la même longueur d’onde.
J’ai fini je crois par jeter quelques idées sur ma feuille. De fil en aiguille, j’ai gribouillé trois quatre pages. Mon français étant correct, ça a du jouer sur la note finale, un petit 10 à l’arrivée, elle aussi, nous étions déjà faits pour nous rencontrer.
C’était la derniére épreuve, j’étais libre enfin. Le soir je l’ai revu dans un bar du centre ville, elle était encore le nez en l’air, ça avait l’air habituel chez elle. Elle devait s’ennuyer, sagement assise aux cotés d’un grand brun boutonneux qui la mangeait des yeux.
Elle est sortie une petite minute dans la rue, je n’ai pas hésité une seconde pour la rejoindre. J’ai planté mes pôtes sur leur coin de bistrot, les verres de téquila, l’adriatique, ça ne m’interessait plus. il y a des chances qui ne se laissent pas passer.
Deux trois pitrerie plus tard, c’était ma pomme qu’elle mangeait des yeux. Le Rouge et le Noir de Stendhal, la Chartreuse de Parme nous ont fait rire tout l’été. Le bac en poche, nous nous sommes promis de ne plus jamais ouvrir un livre de notre vie, enfin, au moins jusqu’en septembre.
Je ne suis jamais parti en Italie, Franky navré par mon choix m’avait déjà oublié, la réciprocité était vraie, le joli nez de "mademoiselle regarde les étoiles" éclipsait avantageusement une amitié datant de l’école primaire. J’ai passé le plus bel été de ma vie sur la cote Vermeille entre Banyuls, Port-Vendre et Barcelone cette année là, avec ses parents, car elle n’était pas encore majeure. Je m’en foutais royalement, j’aurais passé juillet sur la côte d’opale, entre le cap Gris-Nez et Calais, brumes et crachin compris, si elle m’avait demandée de l’accompagner la-bas.
Je pensais que notre amour serait éternel, mais en vivant toujours le nez en l’air elle avait fini par rencontrer des yeux qui n’étaient pas les miens. Les années de vaches maigres avaient ternies notre belle complicité, il n’en restait que de vilaines querelles acrimonieuses désormais.
J'avais tiré un trait sur tout ça, le passé étant le passé, j'en avais soupé, souffert et pleuré plus que de raison, je l'avais oubliée " Miss nez en l'air et veste de ratine violette " C'était de l'histoire ancienne désormais !
J’arrivais au rendez-vous, le ventre vide, le coeur battant avec presqu’une heure d’avance, elle me plaisait vraiment beaucoup cette "Louise de Rênal" à moins qu'elle ne soit "Clélia Conti", rencontrée plus tôt dans un supermarché de la ville, rayon librairie. Je l'avais draguée, je vous raconterais plus tard... Je l'avais draguée en déclamant du Stendhal, je ne pensais pas que ça puisse marcher !
Pour tuer le temps je me récitais des passages entiers de Lucien Leuwen, un des chef-d’oeuvres inachevé du grand bonhomme que fut Stendhal, je m’étais réconcilié avec lui depuis le bac et mes vacances en catalogne.
- Votre cheval à des épaules admirables, lui dit le colonel ; deux lieux ne sont rien pour de tels jarrets ; je vous autorise à pousser vos promenades jusqu’a Darney
ou bien dans le même chapitre :
La comtesse était une grande femme maigre et se tenant fort droite, malgrés son grand age. Lucien remarqua que ses dentelles n’étaient point jaunes.
Il me revint à la mémoire des extraits du Colonnel Chabert également , oui je lisais du Balzac également.
Sur la table vermoulue, les bulletins de la Grande Armée étaient ouverts et paraissaient être la lecture du colonel.
Je devenait un peu monomaniaque en ce moment, ressassant, relisant continuellement les classiques de la littérature françaises. J’avais une belle plume, j’en étais persuadé en tout cas, j’avais envoyé un manuscrit par la poste, il y avait quelques mois, j’en attendais toujours des retours. Alors pour tuer mon esprit, qui tournait en rond, comme un taureau fou furieux dans une aréne un jour de corrida, aurait dit Ernest Hemingway, je m’imprégnais de jolies phrases.
Je regardais les jolies femmes également, certaines flanaient négligemment, glissaient comme des ballerines sur les pavets couleur vieux rose de la place. D’autres plus nerveuses marchaient vite, leurs fesses haut-perchées dansaient une rapide tarentelle, tandis que "les bas du dos" des flanneuses valsait plutôt.
Cette brune superbe et voluptueuse qui traversa les lignes de tramway sous mes yeux, je l’avais surnommée Angéla la milanaise. Cette jolie frimousse au nez fin et droit qui tournait les cuisses en sautillant c'était Giulia, Giulia Mathilde. Celle là, dans son long pull informe aux épaules flottante façon robes du premier empire devait se nommer Alexandrine aux joues roses, la bonne cousine.
Il etait bientôt 15h 30 et elle n’etait toujours pas là, penaud, je m’appretais à regret à me retirer. Elle ne viendra plus maintenant. Elle m’aurait oubliée, son mari l’aurat empéchée de sortir, migraineuse elle git au fond de son lit, que sais-je les femmes connaissent tant de ruses pour ne pas honorer leur rendez-vous.
Oh, oui, c’est elle, je reconnais son trois quart commandant de marine, elle le tient négligemment sur le bras, elle s’est changée, ce jean "les temps des cerises" lui va à ravir. Elle s’avance me sourit, mon coeur voudrait sortir de sa cage, mes pieds refusent de bouger, je reconnais les signes, j’ai tous les symptomes de l’imbécile heureux qui s’apprétte à souffrir.

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