La barque

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Au loin, des fêtards riaient bruyamment aux portes d'une taverne. Personne n'avait repéré notre présence dans l'obscurité naissante. Le magicien, alerte, longeait les bords du quai, la main tendue devant lui. Entre ses doigts luisait un étrange orbe de lumière. Son éclat ne portait pas, bloqué par la protection verdâtre, toujours active autour de nous. En observant le globe de plus près, j'y entrevoyais la silhouette d'une minuscule créature quadrupède à la peau écarlate, piégée à l'intérieur de la sphère de verre. Entortillée sur elle-même dans une position difficilement imaginable pour un vertébré, je vis sa bouche sans dent s'ouvrir dans un pénible rictus, puis croasser une plainte inaudible. Aussitôt, le liquide qui l'entourait se tinta de rouge et tout devint opaque dans l'orbe.

— Nous prendrons cette barque, déclara Dalin en refermant le poing.
— C'est cette chose qui vous l'a désignée ?

Le magicien se retourna vers moi d'un bloc, visiblement surpris.

— Tu l'as vu ? Très bien, c'est... c'est parfait, commenta-t-il, comme pour lui-même.

Il me dévisageait avec un drôle de regard, mêlé d'intérêt, de crainte et d'autres sentiments que je ne parvins pas à déchiffrer. Comment aurais-je pu ne pas voir la créature ? À mon sens, il ne la cachait pas. Je ne savais pas encore à cet âge-là que certaines invocations et protections - tout comme le bouclier qui nous englobait - nécessitaient pour être vu, une sensibilité particulière aux énergies.

D'un bond agile, mon guide se retrouva le premier dans la barque. Debout dans l'embarcation, seul son buste dépassait du niveau du quai. Assise sur le rebord du ponton, je me crispai. Avec mon état de fatigue et un saut de cette hauteur, je craignais de faire une mauvaise chute. Dans mon dos, la paroi verdâtre crépitait. Devant mon hésitation, le magicien s'impatienta et me tendit le bras, afin que j'y prenne appui. La pointe du pied touchant la barque, une main agrippée au cordage, et avec son aide, je m'élançai, puis parvins à me hisser à ses côtés. Une fois installée, Dalin défit la corde attachée aux anneaux d'amarrage et exerça une poussée de la main contre le muret.

Bien que désormais assise, je compris que mes efforts ne faisaient que commencer. Le magicien me désigna les rames. Vraisemblablement, cette tâche m'incombait. Ne cherchant pas à discuter, je les fixais aux tolets métalliques et amorçait les premiers gestes. Les articulations de mes épaules et de mes bras gémirent, la traversée de la baie s'annonçait longue et douloureuse.

***

L'aura verdâtre du bouclier miroitait sur l'eau, tandis que notre barque tanguait, ballottée par la houle. Assis sur le pontage arrière, le magicien projetait son regard par-dessus mon épaule, fixant l'île et la citadelle qui se dressaient à l'autre bout de la baie. À intervalle régulier, je percevais de mince filaments argentés s'échapper de ses mains et rejoindre la paroi de notre protection pour s'y fondre. Aucun de nous deux ne brisa le silence qui s'installait.

Je tâchai de maintenir mon attention sur le clapotis régulier des rames dans l'eau, sans y parvenir. L'effort était trop important. je devais me changer les idées, oublier - ne fut-ce qu'un temps - mes épaules endolories. La créature dans la sphère, pensai-je. L'expression de souffrance qui avait tordu les traits de son visage restait gravée dans mon esprit. Ce n'était pas le genre d'invocation que j'aurais pu trouver dans les grimoires de maître Rygon.

Il n'était décidément pas le magicien que j'imaginais. Fier représentant de l'Assemblée d'Albar, Dalin présidait chaque cérémonie et festivité, chaque défilé militaire célébrant la puissance de la citadelle. Son intérêt pour telle ou telle famille suscitait les curiosités autant qu'elle avivait les jalousies des uns et des autres. Partout, il était reconnu comme fin négociant dans les accords commerciaux qui nous liaient aux cités de la côte ouest, et à celles des plaines au sud. Il était entendu qu'une grande partie des richesses de l'île émanaient de ses activités.

En l'observant, je constatais que les effets du sortilège qui brouillaient les traits de son visage s'estompaient. J'épongeai mon front ruisselant du revers de la main. Au toucher, j'estimai qu'il devait en être de même pour moi. Que se passerait-il alors, si les gardes de l'île nous arrêtaient ? Eux nous reconnaîtraient à coup sûr, l'un comme l'autre. À la réflexion, même deux ivrognes un soir de fête étaient parvenus à déceler notre présence, à travers la protection d'un magicien du premier cercle. Je préférais ne pas y songer davantage, déjà peu rassurée à l'idée de me retrouver ainsi exposée au milieu de la baie, très affaiblie par les évènements.

Nous prenions trop de risques, et ce constat me troublait, une fois de plus. Pourquoi le magicien m'accordait-il autant d'importance ? Tout cela devait être lié à la présence noire. Avais-je évacué l'entièreté de son essence accumulée en moi ? Je ne ressentais du moins plus sa trace. Sans elle, le jeune Trygal aurait remporté notre duel. Sans elle, sans moi, il serait en vie. Tu incarnes un espoir inespéré, m'avait déclaré Dalin sans préambule. Cela n'avait pas de sens.

Le clapotis des vagues se mêla à l'écho du sang qui me battait aux tempes. L'eau me paraissait soudainement plus sombre que jamais. Une vibration en parcourait la surface. Chaque ressac était comme une main susceptible de m'entraîner vers le fond. Les yeux exorbités, je fixai la houle. Si tu sombrais, me glissa une sinistre intuition, la douleur et toutes tes craintes s'estomperaient. D'où me venait cette idée ? La douleur, je n'en voulais plus.
Et alors, l'eau glacée me submergea. Ma bouche figée dans un cri muet, mon nez, ma gorge, mes yeux brûlés par le sel de la mer. Rien de ça n'est réel, intervint une voix. Reprends-toi. Mais tout n'était que ténèbres. Je tendais désespérément mes mains vers la surface pour respirer de nouveau, pour ne plus avaler cette eau noirâtre qui emplissait mes poumons, en vain.

— Ludyl, fit une voix.

Je sortis de ma torpeur et ouvrit les yeux. À quel moment les avais-je fermé ? L'aura verte scintillait autour de nous. Je sentais une main serrée autour de mon poignet. Dalin me dévisageait, inquiet.

— Rompt l'attache. Tu ne dois pas te lier à elle.

Sans savoir exactement de quelle manière, je reprenais doucement le contrôle de mes esprits. Nous nous trouvions tout près de l'île.

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