Chapitre 4
Lorsque le carrosse arriva devant les grilles du palais, Ariane prit conscience de l’état de ses cheveux, de son odeur âcre et de sa tenue sale de femme de chambre. Toutefois, le soulagement à l’idée de rentrer à la maison et de retrouver ses parents l’emporta sur la honte.
Elle se laissa guider jusqu’à la grande salle, où l’attendaient, debout face à la porte, le roi et la reine dans leurs vêtements luxueux. À sa vue, sa mère se précipita vers elle.
— Ariane ! On a cru qu’on t’avait perdue…
Elle enlaça sa fille une seconde avant de reculer, le nez retroussé.
— Mon dieu, ça a dû être atroce…
Ariane songea que ce qui était atroce, c’était d’avoir brûlé une famille en représailles.
Elle se tourna vers son père, qui n’avait pas bougé, mais qui la regardait avec des yeux embués. Il se racla la gorge.
— C’est bon de te savoir de retour.
La princesse repensa à la dernière fois qu’ils s’étaient vus, dans le bureau royal. Quand elle lui avait menti, juste avant de s’enfuir en douce du palais. Elle n’osa pas s’approcher. Elle méritait sa froideur.
Cette idée craquela sa carapace. Incapable de retenir le sanglot qui montait dans sa gorge, elle se cacha la tête dans les mains et pleura à chaudes larmes.
— Je suis désolée ! s’exclama-t-elle avant de renifler. Pardonnez-moi, Père !
Le roi s’avança doucement vers elle et plaça une main sur son dos.
— Nous parlerons des conséquences de tes actes plus tard.
Ariane eut un hoquet de surprise et recula, reprenant ses esprits d’un coup.
— Je vais monter dans ma chambre… Pouvez-vous m’envoyer Pauline ?
— Pauline a été renvoyée. C’est Juliette qui viendra.
Les épaules d’Ariane s’affaissèrent. Juliette était la femme de chambre de sa mère, ils n’avaient donc pas encore remplacé Pauline… Probablement parce qu’ils ne savaient pas si elle reviendrait vivante. Et sa pauvre complice. Encore une qui avait payé à sa place.
Ariane emprunta le grand escalier principal et remarqua comme si elle ne l’avait jamais vu le faste de cet endroit. Les marches de marbre étaient parées d’un tapis de velours rouge, et tout était éclairé et chauffé à l’aide de lampes magiques régulées par les Pactes. Les sorts de ces artefacts pouvaient durer jusqu’à une heure d’affilée. C’étaient les domestiques qui se chargeaient de les relancer régulièrement.
Arrivée dans sa chambre, la princesse fut frappée par la taille de la pièce. Elle lui paraissait immense. Un coup d’œil à son lit, et elle eut immédiatement envie de se jeter dessus pour retrouver enfin le confort d’un matelas moelleux.
On frappa à la porte avant qu’elle ait le temps de mettre son envie à exécution.
— Tu peux entrer, Juliette !
Celle-ci ne tarda à pas à aller chercher la baignoire et à chauffer l’eau. Alors qu’on la délestait de ses loques, Ariane revit Ophélia lui apportant une bassine d’eau froide. Elle avait beau être en colère d’avoir été séquestrée dans des conditions abjectes pendant des jours, elle ne souhaitait pour autant la mort de sa geôlière. S’en était-elle sortie ?
La princesse l’imagina hurler en retrouvant la ferme, les cadavres calcinés de ses filles, de son père et de son mari… Un frisson la parcourut malgré la température parfaite du bain. Elle se savonna sans réussir à savourer le parfum familier qui se dégageait, puis sortit et se sécha dans le peignoir que lui tendait Juliette.
Ses cheveux propres encore mouillés, elle demanda à la domestique de les lui peigner. Juliette obéit avec des gestes secs, dénués de la douceur qu’employait Pauline.
— Est-ce que tu sais si Pauline a trouvé une autre place ? lui demanda Ariane.
— Non, je ne sais pas.
Sans un mot de plus, la femme de chambre habilla la princesse. Avant de partir, elle annonça :
— Sa Majesté vous attend dans son bureau.
Ariane se retrouva seule. Elle se laissa tomber sur son lit. Le confort ne la consola pas, il ne fit que rendre plus cruelle son angoisse : rien ne pouvait la soulager. La seule solution était d’affronter la réalité.
Elle se rassit et enfouit son visage dans ses mains en soupirant, puis se força à se rendre au bureau de son père. Il l’accueillit en l’invitant à s’asseoir en face de lui, comme si elle était un homme avec qui il s’apprêtait à négocier. Cependant, le silence qu’il fit durer volontairement ne la trompa pas : il agissait avec elle exactement de la manière qui était attendue d’un père envers sa fille désobéissante.
Elle ne put s’empêcher de dire ce qu’il souhaitait entendre :
— Je suis désolée, Père. Je n’aurais jamais dû m’enfuir du palais sans escorte.
Le roi posa ses coudes sur le bureau et croisa les mains devant son menton.
— Qu’est-ce que tu comptais faire, Ariane ? Dis-moi la vérité.
La jeune femme s’était attendue à devoir s’expliquer, elle s’était préparée à tout dévoiler une fois rentrée, mais elle sentit son ventre et sa gorge se nouer. Quelque chose l’empêchait de parler de Matteo. Elle finit par dire :
— Je n’en pouvais plus d’être accompagnée où que j’aille, j’avais besoin de me retrouver seule dans la nature… Je sais, c’était idiot de ma part.
Son père frappa des mains sur la table.
— C’était inconscient ! Mais qu’est-ce qui t’a pris, bon sang ? Après l’attaque du palais… ! Ariane, à partir de maintenant, je t’interdis toute sortie, seule ou accompagnée. Est-ce bien clair ? Nous allons recruter une nouvelle femme de chambre, pas une traîtresse cette fois-ci, et elle te suivra dans toutes tes activités.
La princesse fut prise de vertige. Ainsi, après l’avoir sauvée de la séquestration, on l’enfermait de nouveau ?
— Père, s’il vous plaît, supplia-t-elle dans un souffle…
— Nous en avons fini, tu peux retourner dans ta chambre.
Ariane essaya en vain d’accrocher le regard de son père. Il faisait mine de s’intéresser au document sur son bureau, attendant qu’elle parte.
Elle finit par se lever d’un mouvement sec puis par partir en laissant le bureau grand ouvert. Ses pas martelèrent le sol tandis qu’elle retournait à ses appartements. Elle fit claquer la porte de sa chambre puis se mit à tourner en rond tel un lion en cage.
La princesse se félicitait d’avoir menti sur la raison de sa virée dans la campagne. Si son père avait su la vérité, sa colère aurait été bien pire, et elle n’osait en imaginer les conséquences. Son secret serait son fardeau, elle ne le partagerait avec personne.
Malheureusement, elle sentait déjà qu’il pouvait la ronger de l’intérieur. La mort de Matteo, ses longues journées de captivité, les discussions avec Ophélia et l’horrible spectacle auquel avait assisté ne la laisseraient pas tranquille.
Ariane se demanda ce qu’il adviendrait des Sauvages. Comment allaient-ils continuer leur lutte maintenant qu’ils avaient échoué à obtenir ce qu’ils voulaient du Congrès ? La princesse ne les percevait plus seulement comme des brutes qui avaient envahi son palais. Elle connaissait désormais leurs motifs, et même si elle n’avait pas cru Ophélia concernant l’invention des catastrophes, Ariane ne pouvait plus ignorer l’injustice du système des Pactes.
Une idée lui vint alors : puisque la nouvelle femme de chambre n’était pas encore arrivée, elle disposait encore de sa liberté à l’intérieur du palais. C’était le moment ou jamais de faire un tour à la bibliothèque pour se renseigner plus précisément sur l’histoire de l’instauration des Pactes.
Ariane passa donc le reste de la matinée à feuilleter des livres qui racontaient tous la même chose, d’une manière extrêmement similaire : comment l’accumulation des incendies dus à l’utilisation de la magie sauvage avait déclenché une révolte violente contre la monarchie qui laissait son peuple mourir dans les flammes, et comment le Congrès avait été élu par les Firenziens pour remédier à la situation.
Les Pactes avaient alors été mis en place suite à la découverte de celui qu’on nommerait le premier magicien : des rituels particuliers, qui nécessitaient plusieurs jours et une technique difficile à maîtriser, permettaient de sceller la magie des artéfacts, ce qui avait pour effet de la rendre docile, mais réduisait considérablement la réserve magique des artéfacts. Par conséquent, les prix des artéfacts de Pacte étaient très élevés.
La princesse savait déjà tout cela. Mais elle n’avait jamais remarqué auparavant l’uniformisation des discours à propos des Pactes. Tous les livres qu’elle trouva faisaient l’apologie des magiciens et du Congrès, sauveurs du pays, sans jamais mentionner les conséquences pour le peuple.
Elle referma le gros volume qu’elle venait de consulter et repensa à ce qu’Ophélia lui avait dit : les catastrophes à l’étranger étaient au moins exagérées, et la fermeture des frontières permettait de filtrer les informations qui passaient. Et si Ariane posait directement les questions à un marchand étranger, que lui répondrait-on ? Elle aurait certainement l’air un peu excentrique, mais c’était envisageable.
L’heure du déjeuner arriva. La princesse s’installa à sa place habituelle dans la grande salle à manger, le roi et la reine chacun à une extrémité de la table rectangulaire, elle au milieu. À la vue du repas, de la dinde aux airelles accompagnée d’une purée, l’eau lui monta violemment à la bouche. Elle mangea avec une lenteur calculée, puis fut obligée de s’arrêter après quelques bouchées : la nausée lui venait.
Ariane s’essuya la bouche et se tourna vers la reine :
— Mère, pourrions-nous faire venir un tailleur ondalien prochainement ? J’ai besoin d’une nouvelle robe de bal, les miennes sont toutes démodées…
La reine jeta un coup d’œil nerveux vers son mari, qui semblait absorbé par son plat. Elle répondit prudemment.
— C’est possible, oui. J’en connais un excellent qui pourrait être au palais dans quelques jours.
Ariane sourit malgré son estomac qui se tordait.
— Très bien, j’ai hâte !
Elle attendit ensuite que ses parents aient terminé pour se lever de table, et retourna dans sa chambre.
Là, une immense fatigue s’abattit sur elle. Elle se coucha tout habillée et plongea dans un sommeil agité.
Le lendemain, on lui présentait la nouvelle femme de chambre, Claudia. Du même âge que Juliette, Claudia portait une tenue impeccablement lisse, et ses cheveux noirs étaient tirés en un chignon qui ne laissait passer aucune mèche rebelle.
L’emploi du temps d’Ariane fut de nouveau rempli d’activités qu’elle trouvait toutes plus futiles les unes que les autres, et sa femme de chambre, devenue dame de compagnie forcée, l’accompagnait partout, comme le lui avait promis son père. La princesse sentait le regard de cette femme peser sur le moindre de ses gestes.
Quand enfin le jour de la venue du tailleur arriva, Ariane l’accueillit dans le petit salon attenant à sa chambre, puis demanda à Claudia d’aller leur préparer du thé. Profitant de l’absence de sa surveillante, elle décida d’aller droit au but :
— J’ai entendu dire que de nombreux incendies ravageaient l’Ondalie, y compris dans sa capitale, à cause de l’utilisation de la magie sauvage. Est-ce vrai ?
L’homme haussa un sourcil tandis qu’il déroulait son mètre pour prendre les mesures d’Ariane.
— Oui.
— Avez-vous déjà assisté à l’une de ces catastrophes ? Comment les gens font-ils pour supporter une telle situation ?
— Euh, oui… Eh bien, ils n’ont pas le choix…
Ariane s’agita.
— Mais rien n’est fait ? Pourquoi votre pays ne pratique pas les Pactes, alors ?
— Votre Altesse, pouvez-vous cesser de bouger ?
Elle s’exécuta, ce qui lui permit de passer le mètre autour de son cou et de noter la mesure. La réponse qu’elle attendait ne vint pas. Elle comprit alors qu’elle ne tirerait rien de plus de lui, et qu’insister risquait de la mettre dans une situation délicate.
Frustrée, elle garda le silence pendant le reste de la séance, choisit des tissus au hasard, et ne toucha pas à son thé.
Quelques minutes après que le tailleur fut parti, le roi, qui lisait un livre dans le grand salon en bas, la fit appeler.
— Oui, Père ?
— Ah, Ariane ! Installe-toi, dit-il en désignant le profond fauteuil de velours rouge en face du sien.
Un verre de whisky reposait sur la table en bois ouvragé qui se trouvait entre eux. Il posa son livre, un traité de philosophie, et prit le temps de boire une gorgée.
— J’ai une grande nouvelle à t’annoncer.
Ariane serra ses mains posées sur ses genoux et attendit, tout ouïe. Elle songea d’abord à sa mère, qui n’avait pas été enceinte depuis des années après de nombreuses fausses couches, puis se dit que ce scénario était peu probable.
— Tu vas te marier !
La princesse tressaillit.
— Pardon ?
— Ne t’inquiète pas, je t’ai trouvé un époux digne de ce nom. Il a fait sa demande il y a quelques semaines déjà, une proposition très honnête que je vais accepter demain.
Ariane se leva.
— Que… que je ne m’inquiète pas ? Mais Père, vous m’aviez promis que vous ne m’imposeriez jamais un mariage arrangé !
Le roi croisa les jambes et fit se balancer celle qui était au-dessus. Il se tenait les bras posés sur les accoudoirs.
— Eh bien, on dirait que les choses ont changé, n’est-ce pas, Ariane ?
La jeune femme se jeta à ses pieds.
— Père, je vous en prie !
— Allons, relève-toi, dit-il en la regardant de haut. Et j’espère que ce mariage t’ôtera de la tête les questions absurdes que tu as posées à ce brave monsieur ondalien.
Les joues d’Ariane lui brûlèrent. Encore une punition. Elle laissa une larme couler sur son visage et se releva lentement.
— Vous ne m’aimez donc plus…
La jambe de son père cessa de bouger. Ses doigts se serrèrent légèrement sur le cuir de son fauteuil.
— Au contraire, ma fille. Au contraire…
Il expira bruyamment puis s’adressa à la femme de chambre sur un ton plus ferme :
— Claudia, vous pouvez raccompagner la princesse dans ses appartements. Veillez sur elle.
Ariane commença à suivre sa surveillante, puis s’arrêta une fois qu’elles furent sorties de la pièce.
— Je ne vais pas dans ma chambre. Je vais voir ma mère.
— Mais Votre Altesse, le roi a bien mentionné que…
— Vous n’êtes pas ma garde, à ce que je sache, la coupa la princesse.
Claudia ne trouva rien à répondre et ne put que se mettre à trottiner derrière Ariane qui se dirigeait à grand pas vers les appartements de la reine. La princesse frappa trois coups à la porte et n’attendit pas la réponse : elle entra.
— Mère ! Vous êtes au courant, n’est-ce pas ?
La reine était assise à son secrétaire, occupée à écrire. Elle posa sa plume et se leva, puis posa les mains sur les épaules de sa fille.
— Ariane, calme-toi…
Celle-ci se dégagea brutalement.
— Vous m’avez trahie, tous les deux ! Vous m’aviez promis !
Sa respiration était courte, elle inspira et expira plusieurs fois avant de reprendre :
— Vous devez l’en empêcher !
— Écoute, je sais que tu as toujours eu peur de te marier, d’autant plus avec un homme que nous avons choisi pour toi, mais c’est pour ton bien !
— Pour mon bien ? Et l’amour, dans tout ça ? Je n’y ai pas droit ?
— Tu l’aimeras, j’en suis sûre, c’est un homme jeune, absolument charmant. L’affection peut être très forte, même dans un mariage arrangé.
— Pas comme toi et Père ! Ne me donne pas de leçons de vie alors que vous vous adressez à peine la parole !
La mère d’Ariane baissa les yeux, et, à la grande surprise de sa fille, laissa échapper un sanglot.
— Je te souhaite tellement d’être heureuse… Mais je n’ai pas le choix, Ariane. Je ne l’ai jamais eu.
Elle pleura de plus belle, et la princesse l’enlaça.
— Mère…
Ariane sentit sa gorge se nouer. Elle ne l’avait jamais vue dans une telle vulnérabilité. Elles restèrent une longue minute dans les bras l’une de l’autre, puis la reine recula. La princesse ouvrit la bouche, hésita, puis posa finalement la question qui lui brûlait les lèvres.
— Qui est-ce ?
— Il s’appelle Isaac Morat, c’est un grand marchand de vin, comme son père. Il n’est pas noble, mais il est très riche, et nous avons pensé qu’il te conviendrait… J’étais sincère, quand je disais qu’il était charmant. Avec lui, tu pourras vivre confortablement.
Ariane soupira et s’assit sur le lit. Isaac Morat… Le nom était plaisant à l’oreille, il évoquait à la fois la confiance et la douceur. Mais ce n’était qu’un nom, et elle avait tant rêvé d’un mariage d’amour. Toute sa vie, elle avait lu des romances et espéré en vivre une un jour. Toute sa vie, elle avait été seule.

Annotations
Versions