Le frère Obscur (9)

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Ils se laissèrent tomber, assis, sur le bord du toit dans un profond soupir. Cela faisait des heures qu’ils « enquêtaient ». Jheron lui avait fait répéter et rejouer plusieurs fois ses actions le soir de l’attaque. Ils avaient interrogé les gens sur place et dans les environs sans qu’aucun ne puisse donner le moindre renseignements. Les trois-quart refusait simplement de répondre, car même si Jheron portait le vert et bleu de la tribu Tiwr, il ne possédait pas cette autorité naturelle qui aurait montré son importance. L’Obscur l’avait regardé évolué en sourire et délicatesse, ne semblant pas se rendre compte que les gens le classer de suite en Seigneur du Don sans rang, ni importance. Et par conséquent, sans aucune autorité concernant cette affaire. De plus, ils avaient sans cesse été devancés par les autres Seigneurs venus aidés et la population commençait à en avoir assez de répondre aux questions. Forêt jeta un regard en biais à Jheron ne sachant comment lui demander de laisser tomber. Son aide n’était clairement pas la bienvenue et malgré sa bonne volonté, il n’était d’aucunes utilités ici. L’Obscur cherchait ses mots quand Jheron se leva pour s’approcher d’un vendeur ambulant. Il essaie encore. Forêt attendit sur place. Il refusait de bouger inutilement.

Jheron revint avec un pain de viande qu’il déchira en deux avant de lui tendre un bout :

-Tiens. Je suis désolé, je n’ai pas assez pour en acheter deux.

Il lui fit un large sourire et Forêt ne put s’empêcher d’avoir pitié du jeune homme. Il aurait suffit qu’il se présente comme le fils du chef Tiwr pour qu’on lui réponde, qu’on le serve. Les marchands acceptaient facilement de faire crédit aux Seigneurs du Don des grandes tribus. Cependant, Jheron n’avait jamais parlé de son père et n’avait jamais montré la plaque de bois noir, où était gravé son nom, preuve irréfutable de son affiliation au chef.

Jheron s’assit à nouveau et pendant qu’ils grignotaient, il finit par prendre la parole d’un ton enjoué :

-Bon, c’est un échec. Je ne sais pas si tu es d’accord…

Forêt s’empressa de hocher vigoureusement la tête. Pitié ou pas, il en avait assez de parcourir les terres de long en large pour rien. Jheron parut amusé de sa réaction :

-Je pensais que l’on pourrait aider à remettre de l’ordre, à défaut de trouver les coupables, mais le marchand vient de me dire que d’autres tribus avait encore envoyer de l’aide, alors…

Alors on s’en va ? On va voir la forêt ? L’Obscur restait dans l’attente, une bouchée à peine mâchée en bouche, il fixait intensément Jheron comme si cela pouvait faire sortir les mots qu’il souhaitait. Le jeune homme le remarqua et rencontra son regard avec un sourire en coin :

-Donc… à la place… je me disais… que peut-être…

Forêt attendait sans bouger, mais tout de même à deux doigts de l’étrangler.

-Si tu veux toujours… on pourrait… rentrer voir la forêt de flammes !

L’Obscur bondit sur ses pieds, ce qui fit sursauter Jheron avant qu’il n’éclate de rire :

-Ah, maintenant, maintenant ?

Forêt lui saisit le bras et le tira jusqu’à ce qu’il se mette debout, cherchant leur monture du regard.

-Tu sais que tu peux toujours parler, hein ?

-Ah oui.

En vérité, il lui arrivait, encore, parfois d’oublier.

Le retour fut long. Du moins à son goût. Jheron, lui, profitait des paysages, chanter, raconter des histoires. Et même si Forêt aimait l’écouter, son impatience à voir la forêt grandissait au fur et à mesure qu’ils s’en approchaient. Lorsqu’enfin, ils atteignirent la région des Frondaisons Eternelles, l’Obscur crut que son coeur allait exploser tant il battait fort dans sa poitrine. Cependant, il maîtrisa sa joie et s’exonéra à la patience. Jheron devrait sans doute retourner d’abord dans sa tribu avant de pouvoir l’emmener voir les arbres en flammes.

-Forêt ? Réveille-toi, on y est.

L’Obscur, berçait par le pas du cheval, avait fini par s’endormir assit. Maintenant que Jheron le secouait doucement, tout en le tenant pour ne pas qu’il tombe, il ouvrit les yeux en grommelant :

-Chez toi ?

-Chez moi ?

-C’est les Tiwr ?

En parlant, il se frottait les yeux pour regarder autour de lui. Il faisait encore nuit et là où il s’attendait à voir des maisons, il n’y avait que des arbres.

-Non, on est dans la forêt de flammes.

L’Obscur s’éveilla d’un coup, regardant frénétiquement autour de lui. Cependant, il n’y avait rien d’extraordinaire. Juste des bois endormis. La déception fut aussi vive que son intérêt :

-Je ne voyais pas ça comme ça.

Jheron rit :

-Ce n’est pas encore l’heure. Ne t’inquiète pas, tu ne seras pas déçu.

Ces mots rassurèrent Forêt qui sentit son coeur battre à nouveau dans l’attente. Ils montaient maintenant une pente abrupte, mais le cheval avait le pied sûr et les mena au sommet en un rien de temps. Un pic rocheux surplombait l’immensité de la forêt.

-On descend.

Déjà plus impressionné, l’Obscur emplissait tous ces yeux de cet horizon.

-Elle est gigantesque.

-Il n’y a plus qu’à attendre que le soleil se lève.

Forêt obéit, n’osant pas quitter le paysage du regard de peur de rater l’événement. De son côté, Jheron s’assit pour bricoler quelque chose. Lorsque l’horizon s’éclaircit, l’Obscur s’agita :

-Ça y est, ça y est. Le soleil arrive.

Jheron leva les yeux, amusé de l’excitation enfantine de son compagnon :

-T’es prêt ?

Forêt commençait à avoir mal aux joues à force de sourire. Le coeur battant toujours, retenant son souffle, il vit le premier rayon apparaître. Ce fut comme une vague.

Les feuilles éternellement or, rouge ou orange se balançaient dans un vent incessant. Le levant fit éclater leur couleurs, propageant des flammes végétales à travers les bois. Une brise faisait jouer des reflets changeants sur chaque branches, variant d’un rouge vif, à un dégradé orange or, au or rouge. Tout était mouvement comme un feu en pleine effervescence. Les arbres devenus torches géantes, ne cessaient jamais, ne se consumaient jamais. Chacun semblait vouloir faire valoir ses couleurs contre ses voisins. Une lutte silencieuse dans un océan de flammes éternel, infini.

L’Obscur sentit les larmes lui monter aux yeux et il crut respirer pour la première fois de sa vie. Il refusait de détourner le regard de peur que tout disparaisse. Ses pensées dévièrent un instant vers sa soeur. J’y suis, tu vois, j’y suis. Il se demanda si elle aussi, elle avait pu faire une chose dont elle rêvait. Si elle avait pu tenir une Fabuleuse ou, au moins, en voir une de près. Puis il se tourna vers Jheron, que le spectacle n’impressionnait plus depuis longtemps, pour dire avec une profonde gratitude :

-Merci.

-De rien.

L’Obscur se perdit à nouveau dans la contemplation du paysage, quand un mouvement dans son dos l’interpella. Il vit que Jheron n’était plus à côté de lui et se retourna :

-Qu’est-ce que tu fais ?

Le jeune homme avait descendu son sac de provision :

-Il faut que je rentre chez moi. Je te laisse les réserves et…

Il lui tendit sa bourse :

-Il n’y a plus grand-chose, mais ça peut aider en cas de coup dur. Même si je ne doute pas que tu te débrouillerais très bien sans.

Il lui lança le petit sac de cuir que Forêt attrapa au vol.

-Mais tu vas faire comment toi ?

-Je serai arriver demain. Ne t’inquiète pas. Et j’ai aussi ça…

Il sortit de derrière son dos, l’objet qu’il venait de fabriquer. Deux feuilles aux reflets changeant d’or, rouge et orange étaient accrochées à une pince de fortune.

-Félicitation pour ta nouvelle liberté.

L’Obscur resta bouche bée un moment, tandis que Jheron lui poser son cadeau dans la main :

-Tu peux la mettre dans tes cheveux, sur tes habits, en collier. Tu peux en faire ce que tu veux, je te garantis qu’elle ne se décrochera pas.

Forêt sentit l’émotion lui obstruer la gorge, alors qu’il recevait son premier cadeau :

-C’est toi qui l’a fait ?

Le visage de Jheron s’illumina de fierté :

-Evidemment. Je ne peux peut-être pas propulser mon Don pour faire trembler les montagnes ou tenir une Fabuleuse, mais je peux faire des tas d’autres trucs.

L’Obscur hocha la tête et sentit la culpabilité prendre le dessus. Il s’en voulait de l’avoir rabaissé à cause de son Don, d’avoir eu pitié de lui et de l’avoir jugé trop faible. Et c’est, à nouveau, la voix tremblante qu’il dit :

-Merci.

Il ne reprit ses sens que lorsqu’il entendit Jheron montait à cheval :

-Ah, mais attends, tu n’avais pas besoin d’un Obscur ?

-Si, pourquoi ?

-Bah.

Forêt se pointa du doigt et Jheron eut un sourire :

-Je sais, mais en y repensant... tu viens d’être libéré. Il doit y avoir des tas de chose que tu veux faire et je n’ai pas vraiment envie de t’empêcher de découvrir cette nouvelle vie.

-Mais je peux aider, puis partir ensuite.

Jheron fit la grimace :

-Ce n’est pas si simple. Même pour un Obscur, je pense que ça prendra du temps.

Forêt était curieux :

-Maintenant, j’ai vraiment envie de savoir.

Il se dirigea résolument vers le cheval pour monter en croupe.

-D’accord, si tu veux vraiment. Après tout, tu pourras partir quand tu veux.

Jheron fit tourner sa monture pour rejoindre la grande route.

-Oui, c’est vrai. Dis, ce… truc… si tu avais encore ton Don, tu aurais pu le régler ?

-Je ne sais pas. Je ne me souviens pas de la puissance que j’avais à l’époque. Sans doute moins que ma sœur, parce que j’ai le sentiment qu’elle a toujours été la favorite de mon père.

-Tu lui as demandé à ta sœur ? De voir si elle pouvait s’en occuper.

Jheron secoua la tête en riant :

-Non, je ne pense pas qu’elle approuverait ce que je fais.

-Et tu préfères ne pas régler le problème plutôt que de faire appel à ta sœur ?

-Oui, pour l’instant, c’est sous contrôle, mais je ne sais pas pour combien de temps et jusqu’où ça peut aller.

L’Obscur était de plus en plus curieux :

-Tu peux me dire exactement de quoi il s’agit ?

-Je pourrais essayer, mais je préfère que tu te fasses ta propre opinion, sans influence.

-Il y a danger de mort ?

Jheron répondit vivement :

-Oh non, non. Je ne serais pas tranquillement en train de discuter si c’était le cas.

C’est vrai. Forêt chercha dans sa mémoire des événements qui pourraient correspondre aux peu d’éléments qu’il avait à disposition, cependant, cela ne résonna avec rien qu’il eut connu, vu ou entendu.

-On ne pourrait pas aller plus vite ?

Jheron éclata de rire :

-Je sais qu’on n’est pas loin, mais je ne tiens pas à tuer Tourment si proche du but.

Leur arrivée ne fut pas célébrer comme l’Obscur l’avait imaginé. Les passants le saluaient avec de léger signe de tête, de mains et des sourires, loin des révérences profondes qui étaient dû à son rang. Cependant, Forêt nota que les gens semblaient détendus en sa présence. Une enfant s’approcha même pour lui offrit un morceau de pain que son père venait de faire cuir. Joilaz le goûta aussitôt et félicita l’homme qui l’observait de loin. Celui-ci rit de plaisir et s’inclina en reconnaissance.

-Tu en veux ?

Forêt saisit le bout de pain chaud qu’il lui passait et l’engloutit. La tendresse de la mie et le croustillant de la croûte le firent saliver d’avantage. Il se tourna dans l’espoir de pouvoir encore féliciter l’homme, mais il était retourné à son travail. Alors, par défaut, l’Obscur le dit à Joilaz :

-C’est vraiment bon.

-Oui, hein. Tiens, prends-le.

Il prit le pain avec hésitation :

-C’est vrai ? Je peux ?

-Bien sûr.

Le temps d’arriver au manoir, Forêt n’avait pas laisser une miette. Une femme, apparemment peu ravie de voir son jeune maître, s’empara du cheval dès qu’ils descendirent.

-Merci…

Joilaz n’eut pas le temps de finir sa phrase qu’elle lui tournait le dos, emportant l’animal. Forêt était blessé pour le jeune homme et demanda :

-Tu ne la punis pas ?

-Pourquoi ?

-Tu es le fils de son chef. Il faut qu’elle te respecte.

Joilaz sourit en fronçant le nez :

-C’est un peu plus compliqué que ça. Disons que je n’ai aucun droit de châtiment et même si je l’avais, je ne l’utiliserai pas pour quelque chose d’aussi ridicule.

-Ce n’est pas ridicule de demander le respect dû à ton rang. J’ai entendu dire que c’est important sur la façon dont les autres te voient. Tu ne peux pas diriger une tribu si tes propres serviteurs ne te respectent pas.

-Tu as entendu ça où ?

-Pendant les fêtes de mon maître.

-Ah. Peut-être, mais le truc, tu vois, c’est que ça ne me fait rien du tout. J’agirais peut-être si je ressentais quelque chose, mais je m’en moque complètement.

L’Obscur approuva d’un signe de tête. Si ça ne lui fait pas de peine, alors… ils étaient entrés dans le domaine, tandis qu’ils parlaient et un groupe de jeunes disciples qui passaient, s’arrêta brusquement.

-Jeune maître ! Vous êtes revenu !

En quelques secondes, ils furent cernés et Joilaz riait :

-Et oui, il a bien fallu.

Une adolescente au regard rieur avoua :

-On s’est inquiété quand vous n’êtes pas revenu avec notre chef.

Il y eut une vague d’approbation quand un garçon d’une dizaine d’année demanda :

-Vous étiez parti à l’aventure, hein ? C’est ce que je leur ai dit.

Joilaz hocha la tête :

-Exactement. Mais ce fut encore un échec.

Des soupirs de déception accompagnèrent sa déclaration. L’Obscur observait l’échange avec un réel plaisir. Il devait reconnaître que Joilaz montait dans son estime de plus en plus chaque jour. 

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