La cadette (16)

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Nuisance, toute sourire, lui tapota l’épaule en disant à la femme qui, surprise, n’avait pas pour autant perdu sa jovialité :

-Elle est fatiguée. On a voyagé toute la journée. Il s’agit de la Prodige des Justes.

La femme tapa dans ses mains :

-Je me disais aussi que ce petit air renfrogné me disait quelque chose.

Elle se fout de ma gueule, là ? Son épée allait se mettre en mouvement, mais Nuisance appuya sur la garde, l’empêchant de se dégainer et se plaça devant Joilaz :

-Elle souhaiterait parler au chef de la tribu. On nous a dit qu’il se trouvait ici.

-Bien sûr, je vous conduis.

Alors que la femme commençait à s’éloigner, Joilaz se tourna, furieuse, vers l’Obscur, bien décidait à lui dire ce qu’elle pensait de son attitude, mais s’arrêta net. Nuisance fixait sa main dans une expression à la fois choquée et émerveillée.

-J’ai… j’ai… j’ai touché une Fabuleuse…

Blasée, la Futur la dévisagea se rappelant que c’était ce qu’elle tentait de faire, la première fois qu’elle l’avait vu. Puis, la Prodige croisa les bras, songeant maintenant à la rapidité qu’il lui avait fallu pour réagir avant que la lame ne sorte. Comme pour l’instant, Nuisance se perdait dans la contemplation de sa main, elle souffla :

-Ridicule.

Puis alla rattraper leur guide qui ne s’était pas aperçu de sa solitude et qui continuait de déblatérer sur son travail, ses affaires, l’honneur des visites du chef et sa famille à chaque festival. Joilaz s’efforçait de retrouver une voix ancienne et apaisante. La chaleur de la main qui lui ébouriffait les cheveux. Lorsqu’elle put respirer à nouveau normalement, se fut pour se rendre compte du monologue ennuyeux de leur guide. Je ferai peut-être mieux de me refoutre en rogne. Elle envisageait sérieusement cette option quand la propriétaire ouvrir une porte :

-Et voilà.

Une vaste salle richement décorée se trouvait de l’autre côté. Des enfants couraient dans tous les sens, des tables avec des assiettes à moitié vides trônaient à plusieurs endroits. Le long d’une rambarde qui surplombait une scène où musiciens et danseurs évolués, des sièges avaient été installés pour observer le spectacle confortablement. Joilaz reconnu le rire puissant du chef de tribu et se dirigea aussitôt vers le siège. S’inclinant, les mains dans le dos, elle salua :

-Je vous offre mon salut.

L’homme ouvrit de grands yeux surpris en l’apercevant et manqua laisser tomber son verre :

-Petite Joilaz ?

Il éclata de rire et se tourna vers son Élu :

-Regarde, regarde qui est là.

La chef s’empressa de la saluer :

-Oh, quelle surprise ? Votre père est là ?

Le couple se tourna pour tenter d’apercevoir le chef de la tribu Mrek, mais la Prodige reprit la parole :

-Non, je suis venue seule pour vous demander une faveur.

-Une faveur ? Mais bien sûr ! Dites-nous.

Joilaz n’hésita pas :

-Je devrais sans doute dire deux faveurs. La première, j’aimerais que vous nous logiez pour la nuit, ma servante et moi. La deuxième, je sais que vous êtes apparentés à la tribu Yhoma de la région de l’épée de verre. Je dois m’y rendre et apprécierai que vous les contactiez pour les prévenir de mon arrivée afin qu’il puisse m’héberger.

Le couple échangea un regard avant d’acquiescer :

-Oui, bien sûr. Ce n’est rien de compliquer. Jousten !

Un homme approcha.

-Rends-toi à la résidence et fait préparer deux chambres pour nos invités.

Lorsque le serviteur se fut éclipsé, la chef se leva pour approcher un siège :

-Puisque vous restez, vous pouvez passer la soirée avec nous.

Après avoir fait ses demandes, Joilaz ne se voyait pas refuser. Nuisance était déjà assise dévorant la scène des yeux.

-D’où vient votre servante ? Je ne me souviens pas de l’avoir déjà vu.

-Nouvelle.

Joilaz observait le verre qu’on lui avait donner avec méfiance. Elle y trempa le bout des lèvres, grimaça sous le fort goût d’alcool et le reposa. Le spectacle était interminable. Nourriture et boisson ne cessaient d’être servis. C’est au bout de plusieurs heures que Joilaz estima qu’elle pouvait s’éclipser sans être impolie. Nuisance la suivit aussitôt. Les voyant sortir, Jousten s’empressa de les rejoindre :

-Je vais vous mener à vos chambres.

Une fois étendue sur son lit, elle enfouit sa tête sous les oreillers dans l’espoir de faire taire les musique qu’elle entendait encore malgré la distance.

Le lendemain, la Prodige se leva malgré elle, pressée par l’envie de quitter l’endroit. Un serviteur la mena dans une salle où une table dressée l’attendait.

-Où est votre chef ?

-Il s’est couché, il n’y a pas longtemps, mais il nous a fait savoir qu’il avait écrit la lettre que vous aviez demandé. Elle sera expédiée aujourd’hui.

-Très bien.

Nuisance apparut alors, venant de l’extérieur. Joilaz ne put cacher sa surprise :

-Tu es sorti ?

-Oui, il y a un marché dehors.

-Mais tu as dormi ?

-Oui, mais je ne dors pas beaucoup.

-Mange.

Nuisance s’assit aussitôt. La Prodige l’observa tandis qu’elle commençait à manger.

-Tu m’as surprise hier. Tu as réussi à parler si tranquillement à cette femme.

Nuisance sourit :

-On n’obtient pas tout avec de la discrétion. Parfois, il m’était nécessaire de me montrer et dans ces cas-là, j’ai suffisamment observer pour savoir que l’amabilité marche plus qu’une décapitation.

Ça reste à prouver.

-La bonne nouvelle, c’est qu’on va pouvoir partir sans avoir à revoir nos hôtes.

Nuisance se contenta d’hocher la tête, la bouche pleine.

En effet, elles s’éclipsèrent dès leur repas terminé. Lorsque la servante tenta de les retenir, leur promettant que ses maîtres se lèveraient bientôt, Joilaz refusa peut désireuse de se voir forcer à rester une nuit de plus. Après avoir récupéré leurs chevaux, elles se remirent en route.

Les jours de voyage défilèrent dans le silence. Joilaz se passait encore et encore la discussion qu’elle aurait avec la cheffe, les objections qui risquaient de surgir, comment les parer, convaincre. Puis où devrait elle aller ensuite ? Pourquoi les Yhoma refuseraient de lui dire ce qu’ils savaient de la Fabuleuse ? Joilaz finissait toujours par se morigéner sur le fait qu’elle se prenait la tête sur des choses qui n’étaient pas encore arrivé et qu’elle n’avait qu’à attendre… puis la Prodige se refaisait une nouvelle argumentation mentale…

Elles avaient à peine posé un pieds sur le seuil de la demeure de la tribu Yhoma que la chef se précipita pour les accueillir avec toute sa suite.

-Je suis tellement heureuse que vous ayez choisi de venir ici. Le message ne précisait pas la raison de votre visite, mais est-ce que par hasard ce serait à cause de ce qui est arrivé à la tribu Onmouride ?

Prise au dépourvu, Joilaz se contenta de plisser les yeux en cherchant quelque chose à dire. Déjà, la femme l’invitait à la suivre à l’intérieur. Lorsqu’elles furent installées, la chef engagea de suite :

-Vous avez eu des nouvelles ? J’ai envoyé mon Elu et d’autres Maîtres enquêter, mais ils semblent qu’ils n’arrivent pas à trouver les responsables.

Joilaz tenta de rester concentrer malgré son manque d’intérêt pour la discussion :

-Pardon, mais je ne vois pas de quoi vous parlez ?

La chef la dévisagea avec surprise :

-Vous n’êtes pas au courant ?

-Je n’étais pas dans le coin quand c’est arrivé.

-Dans ce cas, sachez que la tribu a été complètement éradiquée.

Joilaz se retint de jeter un regard à Nuisance. Au moins, ça explique qu’elle se balade tranquillement maintenant. Non pas que je me sois déjà posée la question. Cependant, la chef attendait une réaction et comme la Prodige n’était jamais très douée pour ce genre de chose, elle opta pour un « Oh, mince » qui lui parut satisfaisant. La femme poursuivant dans sa lancée sembla à peine se rendre compte de sa réponse :

-Certains pensent qu’il s’agit des Obscurs.

Joilaz haussa un sourcil, soudain intéressée :

-Pardon ?

-Vous vous souvenez que la tribu possédait deux Obscurs ? Eh bien, comme nous ne trouvons pas de traces des attaquants, on commence à penser que c’est eux qui…

-Ridicule.

La chef s’arrêta, surprise. A sa gauche, il sembla à Joilaz que Nuisance avait retenu son souffle.

-Tout le monde sait que les Obscurs n’agissent pas sans ordre.

D’un air mystérieux, la chef se pencha en avant :

-En somme nous sûr ? En réalité, que savons-nous vraiment d’eux, à part des on dit ?

-Vous connaissiez le couple chef des Onmouride ?

Prise au dépourvu, la femme bafouilla :

-Je… non, je n’ai pas eu cet honneur.

-Je n’aurai certainement pas attendu dix ans pour les tuer. Ou les Obscurs ont une patience inégalable ou ils ne pouvaient pas agir.

La femme resta un instant sans voix, ne sachant comment poursuivre, quand son regard dévia vers Nuisance :

-D’ailleurs, je n’ai pas eu l’honneur d’être présentée…

-Je suis venue chercher la Fabuleuse Gracieuse. Je sais que votre famille l’a eu en sa possession pendant des années. Peut-être sauriez-vous me dire où elle se trouve à présent ?

A nouveau prise de court, la chef se redressa, lança un regard sévère à la Prodige, prit une gorgée de thé. Même si la Futur savait qu’il lui fallait faire un minimum d’effort en présence de chef de tribu, car, elle devait se rappeler qu’un jour, en tant que chef, elle pourrait dépendre d’eux, mais sa patience s’épuisait à une vitesse effarante. Aussi accepta-t-elle que son interlocutrice prenne son temps pour se ressaisir, bien qu’elle serrait les dents pour ne pas la secouer.

-Je sais que la Fabuleuse a été volée par la tribu Spol à l’époque de mon arrière grand-mère.

-Où puis-je trouver cette tribu ?

La chef eut un sourire satisfait :

-Vous ne pouvez pas. Elle a été éradiquée à la même époque. Vous ne pensez tout de même pas que nous somme le genre de tribu à se laisser dérober sans rien faire.

-Vous l’avez récupéré alors. Où est-elle ?

La chef vacilla de nouveau :

-Pardon ?

-Vous avez éradiqué une tribu pour récupérer ce qu’on vous a volé. J’ose croire que vous ne l’avez pas oublié en repartant.

-Non, bien sûr que non… c’est…

Joilaz devinait l’effort frénétique que la femme faisait pour sonder sa mémoire. Au bout d’une minute, la Futur soupira :

-Est-ce que vous l’avez ?

-Non. Je ne sais pas…

-Est-ce que vous avez des archives familiales ?

-Oui, bien sûr.

-Est-ce que je peux y jeter un œil ?

La chef bafouilla de nouveau :

-Ah, mais, n’allez vous pas faire des recherches sur la disparition de la tribu Onmouride ?

-Pourquoi ? Vous doutez des compétences de votre Elu ?

La femme s’empourpra :

-Jamais !

-Bon, il n’a pas besoin de moi alors.

La Futur se leva, montrant clairement que la discussion était close. Son hôte se leva à son tour :

-Ganirt va vous conduire à nos archives. Concernant…

La chef fit durer le dernier mot, espérant sans doute que Joilaz termine en disant qui était Nuisance, mais la Prodige resta de marbre.

-… votre servante…

La Prodige répliqua sèchement :

-Pensez-vous mes subordonnés assez peu éduqués pour se permettre de s’asseoir avec nous ?

-Oh non, non, bien sûr que non.

Joilaz continuait de fixer la femme qui ne tarda pas à se sentir mal à l’aise et s’empressa de conclure :

-Nous avons des sources chaudes, peut-être serait elle intéressée… ?

-Bonne idée. Si vous aviez des vêtements à lui donner, ce ne serait pas de refus.

-Bien sûr, bien sûr. Je vais trouver ça.

Trop heureuse d’avoir une excuse pour s’éclipser, la femme s’éloigna sans demander son reste. Restez seules, l’Obscure glissa :

-Tu es sûr que je n’ai pas massacré la tribu de mon maître ?

-Un massacre, ça laisse des traces. Tu es sale, certes, mais rien qui ne ressemble à du sang.

Nuisance eut un sourire en parant :

-Je me suis peut-être changée.

Joilaz la scruta de haut en bas avec un certain dédain :

-Toi ? Tu oublies de dormir et manger, mais tu aurais penser à te changer ? Je t’en prie.

Nuisance pouffa de rire alors que la servante, Garnit, revenait aux petits pas de course, suivit d’une collègue :

-Voici les habits. Si vous voulez bien me suivre aux archives, Gaskou vous conduira aux sources.

Les deux femmes hochèrent la tête et se séparèrent, suivant chacune son guide.

Joilaz fut découragée en découvrant que les « archives » familiales se tenaient toutes dans un coffre au fond d’une réserve. De toute évidence, une bonne partie avait été perdue au cours des ans.

-Tu peux y aller.

Garnit sortit rapidement, tandis que Joilaz fouillait la pièce du regard. Elle récupéra une petite table bancale et un tabouret, s’installa et se mit à éplucher des feuilles volantes, poussiéreuses et presque toutes illisibles.

Elle avait presque lu un quart du coffre quand Nuisance entra en trombe, Garnit et Gaskou sur ses talons. La Prodige leva à peine la tête quand elle leur ferma la porte au nez et s’avança précipitamment vers la table, manquant presque de la renverser :

-On a un problème.

Joilaz, qui n’avait fait que sombrer de plus en plus dans le désespoir ces dernières minutes, se contenta de répondre :

-Un seul ? Quelle bonne journée.

Nuisance tapa de la main sur la table. L’impertinence du geste agaça aussitôt la Prodige qui releva la tête. Son énervement s’effaça devant l’air sombre de l’Obscur :

-Qu’est-ce qu’il y a ?

Nuisance vérifia d’un coup d’oeil que la porte était toujours fermée et retira la ceinture de sa tunique. Comprenant soudain qu’elle allait se déshabiller, Joilaz lui saisit le bras pour l’entraîner derrière un tas de coffre qui la dissimulerait à la vue de la fenêtre. Nuisance se tourna à demi pour soulever sa tunique au-dessus du niveau de la ceinture de son pantalon :

-Tu le vois ?

Joilaz plissa les yeux en croyant bien distinguer quelque chose.

-Je peux ?

-Vas-y.

Elle saisit la tunique pour la lever plus haut. Au bas du dos de l’Obscur, un tracé noir apparaissait :

-Vu ta réaction, je suppose que ce n’est pas censé être là.

-Non, c’est Gaskou qui m’a demandé ce que c’était quand j’étais aux sources. Je lui ai demandé de me le décrire et elle l’a dessiné au sol. Si elle ne s’est pas trompée, c’est un talisman de localisation.

Joilaz comprit aussitôt :

-Tu crois que c’est à cause de l’Obscur morte et de l’Eveillé ?

-Je pense que c’est lié oui. Je crois que d’une manière ou d’une autre, leur maître à trouver un moyen de marquer les Obscurs à distance pour les retrouver. Ça a dû arriver quand je suis entrée dans ce lieu bizarre. Il y a de forte chance que l’on soit suivi… Joilaz ? Je n’aime pas du tout ce sourire.

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