L'aîné (22)
Jertiny hocha gravement la tête :
-J’entends.
Cependant, Forêt rappela :
-Pourtant, si tu peux changer l’épée, en n’utilisant qu’une petite part de ton Don, c’est que tu utilises le Don emprisonné dedans.
Le visage de Jheron s’assombrit. C’était logique, seulement, c’était une chose qu’il faisait naturellement. Est-ce que ça veut dire que je pouvais manipuler le Don d’un autre avant ? Il chercha à imaginer à quelle expérience il avait pu se prêter pour développer une technique de manipulation. Quel genre de monstre il avait dû être pour songer à chercher un moyen de faire ça ? Si j’arrive vraiment à manipuler les Dons, ça peut être la raison de mon jugement. Qu’est-ce que j’ai pu faire avec ?
-Ne fais pas cette tête.
-Quoi ?
-Tu ne peux pas manipuler le Don des autres.
-Tu crois ?
Le soulagement dût se lire sur son visage car l’Obscur laissa échapper un petit rire en lui tendant le bras :
-Vas-y, essaie.
Jheron saisit doucement le poignet et diffusa son Don sous la peau. Bien qu’il put lui faire parcourir la circulation du Don de son ami, il ne put pas l’inciter à quoi que ce soit.
-Tu vois ?
Jheron le relâcha sans être convaincu :
-Mais c’est peut-être parce que ton Don est bien plus fort que le mien.
L’Obscur saisit Jertiny à l’épaule pour le placer entre eux :
-Essaie avec le petit alors.
Le garçon tendit son bras :
-Vas-y. J’ai confiance.
L’air résolu de Jertiny les fit sourire. Jheron procéda à la même manipulation que pour Forêt, mais sans plus de succès.
-Convaincu ?
Jheron hocha la tête, bien qu’il n’arrivait pas vraiment à s’avouer satisfait.
-Tu ne manipules pas le Don de ce jouet. Tu manipules le jouet qui possède un Don.
Le jeune homme fronça les sourcils tandis qu’un brouillard de souvenir tentait de se clarifier :
-Ça me dit quelque chose.
Forêt acquiesça :
-Tu le savais sûrement. C’est le genre de chose qu’on explique aux disciples qui souhaitent une arme spirituelle. Ça m’étonnerait que le Prodige que tu étais soit allé se battre sans ça.
Jertiny prit doucement l’épée de bois des mains de Jheron pour la porter à son oreille :
-Est-ce que ça veut dire que c’est une arme spirituelle ça ? Comme les Fabuleuses ?
Jheron secoua la tête avec confidence :
-Non, ça ne se fait pas comme ça.
-En fait, si.
Jheron et Jertiny se figèrent un instant à la réponse de Forêt. Celui-ci venait de parler comme s’il énonçait une chose banale, mais la création d’une nouvelle arme spirituelle était le genre de chose qui pouvait bouleverser les six régions. Voyant leurs airs éberlués, Forêt se dit qu’il ferait aussi bien de continuer :
-A force d’utilisation, une arme s’imprègne du Don de son propriétaire, on est d’accord ?
Les deux hochèrent la tête.
-On dit que l’arme devient spirituelle si, à la mort de son propriétaire, le Don se fige en elle, permettant à son prochain propriétaire d’y accéder. Ce nouveau maître va également l’imprégner de son Don en l’utilisant. Ce qui fait qu’à sa mort, deux résidus de Don se trouveront dans cette arme. Ça va toujours ?
Nouvel hochement de tête.
-Au fur et à mesure du temps et de ses différents maîtres, l’arme développe un esprit et une certaine capacité par le mélange de Don.
Jheron se réveilla soudain :
-Mais le mélange ne se fait pas forcément et l’arme explose.
Forêt sourit :
-Exact, ça te revient ?
Le brouillard s’était levé dans son esprit :
-Il semble que j’avais fait des recherches approfondis sur le sujet.
Il observa l’arme dans les mains de Jertiny :
-Tu crois que j’en aurais fait une arme spirituelle volontairement ?
-Je pense que tu as senti le Don de ta sœur qui s’est imprégné pendant qu’elle la fabriquait et que tu as saisi l’opportunité de mélanger le Don de deux Prodiges en l’utilisant.
Jertiny fronça le nez :
-Mais c’est pas un peu faible pour une arme spirituelle ? J’espère que les Fabuleuses ne font pas que changer de matériaux.
Jheron rit à cette idée :
-Non, apparemment pas. Si ce que dit Forêt est juste, je pense que mon Don actuel ne me permet pas de libérer le vrai potentiel de mon épée.
L’Obscur confirma :
-C’est ça.
Jertiny prit le temps de digérer ce qu’il venait d’apprendre avant de rendre l’arme à Jheron :
-Bon. Tu lui tapes dessus alors ?
L’Obscur se remit en position, mais Jheron se recula, souriant avec désespoir :
-On peut peut-être remettre à demain, non ?
Forêt garda la pose :
-D’accord. Jertiny en place.
Le garçon se redressa aussitôt :
-A vos ordres.
Jheron soupira de soulagement en s’écartant. Il alla s’asseoir sous un arbre pour observer l’entraînement du garçon. Cela n’avait rien à voir avec l’expérience intensive qu’il venait de vivre. Forêt se mouvait avec lenteur, faisant remarquer les moindres erreurs dans les postures et les mouvements, obligeant Jertiny à répéter encore et encore ses gestes.
A l’ombre, le jeune homme essayer de s’imaginer adolescent, le jouet de bois dans les mains. Avait-il consciemment créer une arme spirituelle ? Avait-il été doué à ce point ? C’était une chose qu’il avait du mal à imaginer à présent. Il avait beau fouiller sa mémoire. Le jeune homme pouvait se souvenir de certaines personnes, certains moments, mais de lui-même ? Jheron observa l’Obscur en se demandant s’il devait lui en parler, du fait que ses fameux souvenirs ne l’incluait que comme occupant d’un corps dont il ignorait les pensées, les sentiments et même la voix. Dans aucun de ses souvenirs, il ne parlait à qui que ce soit. Il pouvait sentir son visage sourire, répondre par hochement de tête, mais aucun son. En revanche, Jheron se souvenait de la voix de sa mère. La nuit où elle l’avait réveillé, les yeux injectés de sang dans une de ses crises de folie.
-N’écoute pas ce que dit ton père, lui avait-elle murmuré. Tu es le vrai Prodige. Ta sœur est un monstre. Tu ne peux pas la laisser l’emporter. Elle détruira le clan.
Si la naissance de sa sœur avait été un signe de grandeur pour son père, ça avait été tout l’inverse pour sa mère. Il n’y avait jamais eu deux Prodiges dans une même famille. C’était forcément mauvais signe. Tout cela, Jheron s’en souvenait bien. La haine de sa mère pour sa fille, la haine de son père pour lui. Et, au milieu de tout ça, il se souvenait de l’admiration qu’il lisait dans le regard de Joilaz quand elle levait les yeux vers lui. Il se souvenait l’habitude qu’il avait de poser une main sur sa tête pour la calmer dans ses colères. Jheron sentait le sourire sur son visage chaque fois qu’il croisait la fillette, mais avec les paroles de sa mère, n’était-il pas simplement en train de la manipuler ? Contrôler la fillette était sans doute le moyen le plus sûr d’assurer sa place.
Depuis son retour, il ne s’était pas contenté de questionner les autres sur ses actions, mais aussi sur son caractère. Tous s’accordaient pour dire qu’il était discret, intelligent et apprécié. Rien de négatif n’était ressorti, même par ceux qui ne souhaitaient pas le voir à la tête du clan.
Sous son bras, Jheron pouvait sentir l’insecte sommeillant dans son corps. Les juges ne se trompent jamais. Si j’étais si intelligent, je pouvais sans doute être aussi un excellent manipulateur. Malgré tout ce qu’il avait découvert, son esprit ne cessait de revenir au même point. Il était le voleur d’enfant ou peut-être, son complice.
Ce n’est que lorsqu’il ouvrit les yeux qu’il réalisa qu’il s’était endormi. Forêt et Jertiny déjeunaient dans l’herbe en parlant technique. Jheron fut à nouveau reconnaissant de la présence de l’Obscur. Ça, s’était une sacrée bonne idée. Il sourit et se redressa pour saisir un morceau de pain et de fruits secs. Le jeune homme mâchonna un instant avant d’annoncer :
-Je vais partir.
Forêt et Jertiny se turent en attendant d’en savoir plus. Jheron ne se fit pas prié pour continuer :
-Je pense que j’ai découvert tout ce que j’avais à découvrir sur mon passé ici. Et maintenant que Jertiny a repris le contrôle…
Le garçon s’insurgea :
-Tu me laisses là ?
Jheron lui tapota l’épaule :
-Non, laisse-moi finir. Je t’emmène pour éviter que mon père ne s’en prenne à toi pour m’atteindre. Et je me demandais si Forêt pourrait nous accompagner.
Il se tourna vers l’Obscur qui battit des paupières, surpris :
-Moi ?
-Si tu veux, bien sûr. Mais je pense que ton disciple a encore besoin de toi.
Forêt secoua la tête :
-Non. C’est le disciple de Jers et Jark.
Jertiny se contenta de faire remarquer :
-J’ai juste plein de maîtres.
Jheron appuya :
-Je crois que les vieux ont transmis tout ce qu’ils avaient à transmettre. Son Don se développera mieux avec toi.
L’Obscur semblait incertain :
-Tu crois ? J’ai jamais eu de disciple, moi.
Jertiny intervint encore :
-Mais moi, j’ai eu des maîtres, donc je peux t’expliquer comment ça se passe.
Jheron le réprimanda en riant :
-N’essaie pas d’inventer des règles pour te faciliter la vie.
Il s’adressa à nouveau à Forêt :
-Tu es le maître de ce disciple depuis que tu as commencé à l’aider, si tu n’avais pas remarqué. Et puis, comme il l’a si bien dit, tu as certainement eu des maîtres aussi. Je ne pense pas que la maîtrise de ton Don soit innée, même pour un Obscur. Au pire, inspires-toi d’eux.
-Si je fais ça, le petit va mourir.
Jertiny déglutit difficilement :
-Mon plan était mieux non ?
Jheron secoua la tête amusée :
-Tu ne peux pas être le maître de ton maître.
-Quand je serai le plus fort, si.
Forêt se redressa :
-Tu crois pouvoir me battre un jour ?
Jertiny rentra la tête dans les épaules :
-Ce n’est pas nécessairement…
-Faisons ça.
Jheron en conclu :
-Tu viens alors ?
-Je viens. On part quand ?
-Quand vous serez prêts ?
Jertiny proposa aussitôt :
-Demain?
Jheron fut pris de court s’attendant à ce qu’on lui propose quelques jours. Forêt acquiesça :
-Ça me va.
Le jeune homme sourit :
-Tant mieux. Je craignais de devoir attendre quelques jours de plus.
Forêt haussa un sourcil :
-Pourquoi ?
-Parce que je ne suis jamais en sécurité en restant longtemps si proche de mon père.
Jertiny confirma d’un hochement de tête. L’Obscur se leva en s’étirant :
-D’accord. Où on va ?
-Cherchez les juges.
La surprise se lut sur le visage de Forêt et Jheron se leva à son tour :
-Si je dois finir par mourir, je veux savoir ce qui m’a condamné.
Jertiny bondit sur ses pieds :
-Mourir ?! Pourquoi mourir ?
Jheron résuma :
-J’ai une marque qui montre que j’ai été jugé pour un crime, mais comme je n’ai pas de souvenirs…
Le garçon s’inquiéta :
-Personne ici ne peut te le dire ?
Jheron lui ébouriffa les cheveux :
-Tu te doutes bien que j’ai eu le temps de poser la question à tout le monde.
Jertiny reprit espoir :
-Alors si on trouve ceux qui t’ont jugé, ils vont pouvoir t’enlever cette marque.
Forêt intervint avant que Jheron ne puisse répondre :
-C’est exactement ça.
Pas sûr du tout, mais bon. Le regard de l’Obscur semblait le mettre au défi de le contredire. Au moins, il est motivé. Après tout, si on les trouve, on sera les premiers de l’histoire… que je sache en tout cas.

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