Le frère Obscur (26)

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Jertiny se racla la gorge pour répondre, mais même ainsi, sa voix parut bien frêle :

-Oui, Jers et Jark ont trouvé ce qui n’allait pas.

Le chef avait posé sa plume pour pleinement se concentrer sur son invité :

-Ils se sont réveillés un matin avec une illumination ?

Qu’est-ce qu’il veut au juste ?

-Ils… ils ont compris que c’était dû au fait que je suis aveugle. Ils se sont souvenus avoir connu un Seigneur aveugle avant et…

-Oh, vraiment.

Comme l’homme se levait, Jertiny se crispa et Forêt se mit sur ses gardes. La vitesse avec laquelle il avait frappé Jheron était encore fraîche dans sa mémoire et il connaissait suffisamment le niveau du garçon pour savoir qu’il ne pourrait rien contre lui. L’Obscur plaça une main devant son disciple, en sachant qu’il avait plus de chance de réagir à temps. Il n’était pas sûr de pouvoir diffuser un bouclier assez solide, mais ce serait toujours mieux que rien. Le chef s’arrêta et s’appuya contre son bureau en croisant les bras d’un air détendu. Bon, tu t’inquiètes peut-être un peu trop. Pourquoi il attaquerait soudainement Jertiny ? Une voix dans sa tête lui répondit. Pour la même raison qu’il a convoqué Jheron. Il agit de façon étrange, ce n’est pas sans raison. Pourquoi alors ?

D’une oreille, il suivait toujours la discussion. Le chef venait de proposer à Jertiny de rejoindre les disciples de la tribu et le garçon bafouillait un refus poli. Il veut récupérer Jertiny ? C’est sûr que ça mettrait un coup à Jheron. Mais il doit bien se douter que ce ne sera pas si facile. Et pourquoi maintenant ? C’est comme quand il a demandé ce qu’il avait fait après le banquet…

Le chef fit un pas en avant. Forêt releva la main protectrice, se remettant sur ses gardes.

-Je crois que tu te développerais mieux avec des jeunes de ton âge. Jers et Jark sont de bons maîtres, du moins, ils le furent. Tu as pu constaté qu’ils n’avaient pas été d’une grande aide pour Jheron.

Pourquoi cet intérêt soudain pour l’évolution de Jertiny ? L’Obscur se rappela l’expression de Jheron quand il lui avait demandé de ramener le garçon. Il a deviné quelque chose, quelque chose de grave vu sa tête. Est-ce que son père veut faire de Jertiny un otage ? L’utiliser contre Jheron ? Mais pourquoi ?

-Vu que tu as repris le contrôle, ce serait préférable.

Jertiny écoutait sans plus oser ouvrir la bouche. Assuré que l’homme ne bougerait pas plus, Forêt reprenait le fil de ses pensées. Si je dois amener Jertiny au bâtiment funéraire, c’est que Jheron croit qu’il est en danger… mais pourquoi pas partir alors ? D’ailleurs, pourquoi on est pas parti dès le départ, comme prévu ? Il n’avait pas oublié que Jheron avait dit vouloir en profiter pour discuter avec son père. Mais pourquoi au final ? Le fait qu’il se soit directement rendu au bâtiment funéraire, n’était-ce pas, non seulement avoir la vérité, mais se mettre de suite en sécurité ? L’Obscur fit un effort de concentration pour trouver la réponse. Jheron avait tranquillement avouer à son père qu’il avait prévu de partir. Forêt s’attarda dessus tout en suivant la discussion. Le chef tentait de détendre l’atmosphère en racontant des anecdotes de sa jeunesse.

Pourquoi aller voir son père ? Pourquoi lui dire qu’on partait ? Sinon parce qu’il se doutait déjà qu’on ne pouvait pas partir. C’est sans doute pour ça qu’il tient à rester dans un lieu sûr. Et ça veut dire que quelqu’un a raconté nos plans à son père. Il a sans doute déjà mis les sorties sous surveillance pendant la nuit… ou, du moins, c’est ce que suppose Jheron.

Les paroles du chef attirèrent à nouveau son attention.

-… bien plus talentueux. Je suis sûr qu’il t’apprécierait.

Jertiny secoua la tête :

-Non merci. J’ai déjà un maître.

Forêt nota le fin sourire qui étira les lèvres de l’homme, mais ce fut bref. C’est clair qu’il ne le croit pas et a remarqué qu’il parle d’un maître au lieu de deux. Il y a autre chose. Réfléchis. Il s’intéresse à Jertiny parce qu’il s’est amélioré. Il s’intéresse à Jheron parce qu’il a fait une enquête à Onmouride… L’Obscur se crispa tandis qu’une pensée se précisait. Ces deux éléments avait un point commun et il n’aimait pas ça du tout. C’est moi qu’il veut. La voix de Jheron lui expliquant la passion de son père pour les Obscurs résonna bien trop nettement à ses oreilles. Son premier élan fut de sauter par la fenêtre pour s’enfuir le plus loin possible de cet endroit. Cette première pulsion se traduisit par, à peine, un frisson des muscles et fut aussitôt réprimée. Il se reprit et prêta toute son attention au chef.

Celui-ci avait toujours l’air avenant, alors que Jertiny restait angoissé. L’homme continuait d’essayer de convaincre le garçon qui ne savait plus comment refuser. Finalement, il approcha encore et Forêt fut à deux doigts de faire reculer l’enfant, mais se retint à temps. Cela allait immanquablement révéler sa présence. Hors, si c’était vraiment lui qu’il voulait, il se doutait peut-être qu’il interviendrait pour aider Jertiny. Mais il ne peut pas savoir que je peux me rendre imperceptible… si ? L’Obscur était de plus en plus mal à l’aise. Le chef finit par conclure :

-C’était simplement une idée. Une réflexion que je m’étais faite. Tu peux y aller, mais penses-y. Ma proposition n’a pas de date limite.

Jertiny salua, peut-être un peu précipitamment, avant de quitter la pièce, aussi rapidement que la politesse le permettait. Bien qu’il aurait aimé rester pour savoir ce que ferait le chef, craignant que son disciple ne finisse dans un piège, l’Obscur le suivit. Un coup d’œil par-dessus son épaule lui permit de voir l’expression affable disparaître. Forêt resta inquiet même quand les gardes se contentèrent de regarder Jertiny s’éloigner.

Il faut qu’il rejoigne Jheron. Le garçon continuait de marcher vite, alors l’Obscur lui donna une légère tape sur la main. Jertiny ralenti, prêtant attention à d’autres signes de son maître. Forêt tapota le bois de la rambarde de l’escalier qu’il devait emprunter. Jertiny s’arrêta pour être sûr de ce qu’il avait entendu. Forêt tapota à nouveau. Le garçon revint sur ses pas, descendit une marche lentement, hésitant. Comme son maître ne se manifestait plus, il avança, l’oreille aux aguets. C’est ainsi que l’Obscur le dirigea vers le pavillon, tapotant rapidement sur une surface qui pointait la direction. Jertiny finit par se retrouver devant les larges portes.

C’est à cet instant que Forêt sentit un fourmillement dans sa colonne vertébrale. Une sensation qu’il n’avait jamais oublié bien qu’il ne l’ai ressentit qu’une fois dans sa vie. Un sceau de lien ? Mais où ? Il faut que je bouge. Jertiny était entré, les portes s’étaient refermées. Il a mis le sceau autour du bâtiment ? Il se doutait que je serais avec eux. Renonçant à son invisibilité, il se propulsa plusieurs mètres en arrière en espérant sortir de la zone du sceau. Pourtant, lorsque ses pieds touchèrent à nouveau le sol, la sensation revient. Forêt serra les dents, une frayeur ancienne commença à le faire trembler. Non, non, non. Il faut que je me dépêche. Je dois sortir de là. Il se propulsa encore, puis une troisième fois, une quatrième… partout où il se tournait, partout où il atterrissait, un chemin, une terrasse, un toit, toujours la sensation était là. L’Obscur se sentait de plus en plus lourd. Ses sauts le menaient moins loin, moins haut. Il finit par s’écrouler, terrassait par le sceau.

En ouvrant les yeux, Forêt se trouva enchaîné au sol d’une cave largement éclairé. Le chef lui faisait face, debout et sembla ravi de le voir s’éveiller.

-Ah. Je n’ai pas de mots pour décrire l’impatience avec laquelle j’attendais de te voir reprendre conscience.

L’Obscur se redressa autant que les chaînes pouvaient le lui permettre. Il sentait des pics effleurer ses poignets, ses chevilles, ses épaules et son cou sous le métal, bloquant son Don, prévenant tous mouvements brusques.

-Ne te blâme pas trop. Tu ne pouvais pas t’échapper. Cela fait des années que j’ai installé ce sceau… sous tout mon domaine. Si la chance venait, je ne pouvais pas la laisser partir. Je me demande tout de même pourquoi tu n’as pas cherché à rejoindre Jheron…

Je n’y ai même pas pensé, à vrai dire. Il aurait fait quoi de toute façon ?

-Parce qu’il se rend bien compte qu’il est trop faible pour être d’une aide quelconque.

La surprise passa sur le visage de l’Obscur en voyant la Futur entrer dans la pièce. Attends, si sa sœur est là, je suis endormi depuis combien de temps ?

-C’est quoi ça ?

Le chef s’était levé pour embrasser sa fille qui l’ignora, pour fixer Forêt.

-Un Obscur ! Un véritable Obscur. C’est ta dame de compagnie qui l’a découvert.

Forêt nota un léger tressaillement au coin des lèvres de la jeune fille :

-Oh, vraiment ?

Elle n’était pas au courant. Si Jheron a raison à son sujet, elle ne tenait pas à ce que je me fasse prendre. Cependant, pour l’instant, la Prodige se contenta de demander d’un air agacé :

-Pourquoi tu m’as fait revenir ? Je venais de faire une avancée incroyable.

-Ah ? Tu as trouvé une autre Fabuleuse ?

-Bien évidemment.

-Où est-elle ?

-Entre de bonnes mains.

Le chef mettait de l’ordre dans un tas de feuille tout en parlant, mais à la dernière réponse, il releva un regard surpris :

-Tu l’as confié à quelqu’un d’autres ?

-Qu’est-ce que tu veux ?

L’homme sourit en tendant la main :

-S’il te plaît.

Joilaz imita son geste. D’un geste vif, il sortit un couteau, lui piqua un doigt et se dirigea vers Forêt. Le jeune homme resta de marbre quand il déposa une goutte du sang de sa fille sur sa lèvre inférieur et ne bougea pas plus quand il fit de même avec son propre sang.

-Les règles du Seigneur et maître sont lois et vie. Tu es désormais mon Obscur, mon ombre inexistante, ma voix te fait te mouvoir, ma pensée t’ordonne. Tente de prendre forme par toi-même et les Mille Coupures te rappelleront à ton état. Tu es désormais pantin, extérieur du monde.

Forêt écouta le pacte, se concentrant sur le sang qui s’infiltrait dans sa peau, circula jusque sous sa langue pour se mettre à brûler de plus en plus fort, lui faisant monter les larmes aux yeux. Le chef avait parlé en un souffle et dût prendre le temps de respirer pour continuer, récupérant une feuille dans le tas qu’il venait de trier :

-Maintenant, écoute-bien les règles de ton Seigneur et maître. Jamais tu ne parleras de ce pacte à quiconque, même par écrit ou par geste. La parole t’est désormais interdite, sauf en ma présence. A ma mort, ton Seigneur et maître sera ma fille, Joilaz, ici présente. Ton transfert se fera sitôt mon dernier souffle expirait, sans besoin d’un nouveau pacte. Elle pourra ajouter ses propres règles aux miennes. Dès lors, tu obéis à mes moindres désirs. Quelque soit la mission, tu l’accompliras ou subira les conséquences.

La douleur sous sa langue s’atténua, quand le chef termina. A nouveau, celui-ci dût reprendre son souffle avant d’observer Forêt, les yeux brillants :

-C’est terminé.

Joilaz avait suivit la scène avec un certain intérêt :

-C’est tout ?

L’homme souriait de toutes ses dents. Forêt l’entendit penser. Assied-toi. L’Obscur obéit.

-Lève-toi.

L’ordre résonna au double du volume utilisait par le chef, faisant grimacer le jeune homme qui se releva. Joilaz leva un sourcil :

-Qu’est-ce que tu fais ?

Son père lui expliqua :

-D’après mes recherches, il suffit de penser un ordre pour que l’Obscur l’entende, peu importe la distance. Si tu le dis à haute voix, il résonne dans sa tête, mais plus fort et si tu hurles…

Le chef prenait visiblement un grand plaisir à tester ce qu’il avait découvert. Tandis qu’il ouvrait la bouche pour crier, Forêt se contracta en fermant les yeux en attendant la douleur.

-Qu’est-ce que tu veux en faire au juste ?

Coupé dans son élan, l’homme toussa avant de répondre :

-Tout ce dont j’ai envie. Quand les autres tribus sauront que j’ai un Obscur, imagine la gloire pour nous. Une Prodige, un Obscur, deux Fabuleuses. Nous sommes en voie de devenir la tribu la plus légendaire de notre temps.

Il éclata de rire en ajoutant :

-Mais pour l’instant, il va nous aider à te placer comme la Futur légitime aux yeux de tous.

Forêt déglutit avec difficulté. Son cœur commençait à accélérer, alors qu’un mauvais pressentiment grimpait dans sa poitrine.

-Comment ça ? Je doute que son vote compte.

Le chef rit encore :

-Non, bien sûr que non. Mais il peut être notre assassin. Même s’il le tue dans le sanctuaire funéraire, peu importe.

L’Obscur sentit de nouveau la brûlure de la marque sous sa langue tandis que l’homme le libérait de ses chaînes. Il va me faire le tuer. Il va me faire le tuer. Je peux pas… comment je fais ? Qu’est-ce que je dois faire ? Le regard de Forêt devint instable et désespéré passant du chef aux marches menant à l’extérieur. La panique commençant à frapper, il voulu tenter de fuir. Même si une part de lui avait conscience de l’inutilité de la tentative. Déjà lié à son nouveau maître, il l’entendrait hurler dans son crâne à des kilomètre et les Mille Coupures se dérouleront peu importe où il se trouvait. Mais peut-être que si j’en parle à Jheron… pour faire quoi ? Il pourra rien et je ne peux pas lui dire… mais, je vais mourir ici, alors ? Il respirait fortement, tandis que cette réalisation s’imposait. A nouveau, son regard se porta vers les marches. Pendant une seconde, il se dit qu’il pouvait bien obéir et tuer Jheron. La culpabilité le frappa et les larmes lui montèrent aux yeux. Mais je veux pas mourir ici. Il reporta son attention sur le chef qui laissait tomber la dernière chaîne, suppliant intérieurement qu’il ne lui donne pas l’ordre. Comme l’homme revenait face à lui, Forêt chercha un secours auprès de Joilaz, mais celle-ci semblait perdue dans ses pensées.

Il ouvrit la bouche pour chercher à la convaincre de l’aider ou, au moins, aider son frère. Cependant, aucun son ne sortit, lui rappelant qu’il ne pouvait plus parler sans l’autorisation de son maître. Mais… il faut bien que quelque chose arrive. Ça ne peut pas se passer comme ça. Je ne peux pas… oh mais, peut-être que Jheron s’en doute. Peut-être qu’il a prévu le coup. Peut-être que si je vais le voir, que je reste silencieux, sans bouger, il finira par se douter que quelque chose ne va pas et il mettra un plan en route… se raccrochant à cette illusion, Forêt réussit à retenir ses larmes et à écouter ce que Joilaz disait :

-Est-ce que tu n’es pas sensé lui ordonner de ne pas te tuer, quelque chose comme ça ?

Le chef souriait toujours :

-Non, il y a des ordres qui sont incrustés en eux. Je n’ai pas réussi à définir comment ça marche exactement, mais ils sembleraient que ça se passe avant leur première vente. Va tuer Jheron.

L’ordre lançait abruptement en pensée le pris de court et Forêt oublia de respirer une seconde. Il repensa à la confiance que Jheron avait placé en lui presque dès leur première rencontre. La façon dont il s’exprimait en prenant soin de lui donner des choix plus que des ordres. La culpabilité qui voilait son visage quand il ne pouvait pas faire autrement qu’ordonner. Il pensa à la nourriture, au lit, au bain, à l’espace auquel il avait pu accéder et sa frayeur se changea en volonté. Non, il ne tuerait pas Jheron.

Plantant son regard dans celui du chef, Forêt prit un plaisir rageur à imaginer sa tête en voyant qu’il n’avait pas autant d’emprise sur lui qu’il l’avait cru. La première coupure n’avait pas tarder à lui ouvrir l’omoplate et une autre s’ouvrit au-dessus de la hanche. Il sentait la troisième à son bras quand Joilaz reprit la parole :

-Il n’a pas l’air très réceptif.

Son père était livide :

-Va tuer Jheron.

Forêt faisait des efforts pour ne pas grimacer à la douleur des coupures, mais ne put s’empêcher de fermer les yeux un instant quand la voix résonna plus fort dans son crâne. Lorsqu’il les rouvrit, il eut la satisfaction de voir une haine déformer le visage du chef.

-Va tuer Jheron !

Cette fois, l’Obscur flancha. Se rejetant en arrière, il dut se tenir la tête en croyant qu’elle allait exploser.

-Va tuer Jheron !

Un cri lui déchira la gorge, alors que des points lumineux commençaient à danser devant ses yeux.

-Pourquoi tu tiens tant à le tuer ? Tu ne me crois pas capable de prouver ma légitimité ?

Le chef se tourna vers sa fille :

-Mais bien sûr que je t’en crois capable.

La douleur passant, Forêt se laissa tomber à genoux pour respirer. Il s’étonna de voir sa main ensanglantée, puis se souvint que les coupures avaient continué leur progression. Sa respiration était saccadée, ses pensées embrouillaient, des points dansaient devant ses yeux. Il fit ce qu’il put pour se concentrer sur ce qui se disait en espérant se préparer à un nouvel hurlement. Cependant, le chef avait saisi le visage de sa fille entre ses mains :

-Ce n’est pas le problème. Le problème, c’est lui. Tu sais qu’il n’est plus le même. On ne peut pas se permettre d’avoir une tâche sur la réputation de notre tribu.

Il revint vers l’Obscur qui retint son souffle :

-Il faut y aller maintenant. Va… tuer… Jheron.

Forêt le défia du regard, malgré les larmes qui commençaient à couler. Il serra les dents sous la douleur. L’homme s’agenouilla devant lui pour articuler encore :

-Va…

-Tu n’as qu’à l’exiler.

La nouvelle intervention de Joilaz permit à Forêt de reprendre son souffle. Le chef la dévisagea, l’air sombre :

-Je fais ça pour toi. Si je l’exile, certains le suivront. Il formera sa propre tribu. Il viendra te tuer.

Joilaz ricana :

-Tu l’en crois capable ?

-Lui, non.

Son regard fixa Forêt :

-Mais il a déjà trouvé un Obscur. Allez savoir ce qu’il voulait en faire. Il allait sans doute l’utiliser pour te tuer.

Le jeune homme chercha à capter l’attention de la Futur, espérant exprimer ses pensées dans ses yeux. Non, il n’y a même pas pensé. Il te fait confiance. Aussi incroyable que ça puisse paraître. C’était pour Jertiny. Pas pour toi. L’Obscur fronça les sourcils quand il réalisa l’expression de Joilaz.

Elle fixait le sol, plongeait dans une profonde réflexion. Lorsque l’homme répéta son ordre, Forêt continua à l’observer tandis qu’un nouveau pique de douleur lui traversait le crâne. Le sang collait ses habits sur son dos. En entendant son père, Joilaz s’était redressée. Elle l’observa, alors qu’il énonçait à nouveau l’ordre, croisa le regard de l’Obscur, puis prit un air résolu.

A deux doigts de sombrer dans l’inconscience à cause des martèlements dans son crâne, le sang qui coulait et les coupures qui continuaient de le déchirer, Forêt la vit tirer son épée. En la voyant faire, l’Obscur eut une pensée pour sa sœur se demandant si elle aurait jamais la chance d’admirer une Fabuleuse de si près. Infaillible était une lame grise sans fioriture, plus simple et large que les autres épées légendaires. Il faudra que je lui dise… sa lucidité lui revint comme la Prodige continuait de s’approcher. Elle va m’achever. C’est sans doute mieux. Son cœur battait à ses tempes, tandis qu’une expression de soulagement se peignait sur son visage.

Joilaz agita prestement la main, maniant Infaillible comme si elle ne pesait rien et la tête du chef de la tribu Mrek roula au sol. Un jet de sang chaud éclaboussa l’Obscur qui ne réalisa pas ce qu’il se passait. Quand le corps finit par tomber à son tour, Forêt leva la tête pour croiser le regard de la Futur. Celle-ci resta de marbre, rangea son épée et articula :

-Tu es mon Obscur désormais, si j’ai bien saisi ce qu’a fait mon père.

Il hocha la tête, mais elle n’y prêta pas attention :

-Je peux, donc, ajouter des consignes.

Cette fois, elle attendit la confirmation avant de poursuivre :

-Je n’en ai qu’une. Tu vas suivre Jheron. Où qu’il aille, tu le protèges. Tu mourras pour lui s’il le faut. C’est clair ?

L’Obscur pointa sa bouche. Comprenant le geste, Joilaz ordonna :

-Parle.

-Vous ne pouvez pas demander à un Obscur de mourir pour quelqu’un. C’est un choix qui nous est propre.

La Futur approuva :

-Ça me paraît juste. Il n’y a pas de problème pour le reste ?

-Non. Le reste je peux faire… mais pour la parole…

-Tu peux parler comme tu l’entends.

La Prodige s’écarta :

-Je serais toi, je ne traînerais pas. Après tout, tu viens de tuer un chef de tribu.

FIN

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