LE PRIX DU SILENCE
Silo-4 n’était pas un refuge. C’était une fourmilière faite de béton et de ferraille qui avait poussé au milieu des collines de limailles.
Vue de près, la ville-étape ressemblait à un fort. Le mur d’enceinte, un patchwork de conteneurs maritimes soudés les uns aux autres, suintait la rouille. Au sommet, des sentinelles armées patrouillaient, leurs silhouettes se découpant sur le ciel jaune.
Galeb immobilisa L’Enclume devant la Porte Sud. Devant eux, deux autres convois attendaient, moteurs au ralenti, crachant une fumée noire.
L’entrée était conçue avec un cynisme purement commercial. Elle était divisée en deux accès distincts. À droite, une porte étroite pour les piétons, où une file de miséreux attendait d’être contrôlée. À gauche, une arche massive réservée aux véhicules.
— Regardez comment c’est fait, grogna Galeb en observant le tracé. Une fois qu’on passe l’entrée, on est canalisés. Des murs de béton de chaque côté. Impossible de faire demi-tour, impossible de bifurquer. Ça mène tout droit aux zones techniques.
— C’est fait exprès, commenta Jems, dont la voix trahissait l’inquiétude pour son camion fumant. Ils t’obligent à passer par le couloir des garages avant d’atteindre le marché. Comme ça, tu ne peux pas entrer dans leur ville incognito. Tu paies la taxe mécanique, ou tu restes dehors.
La herse se leva dans un grincement de chaînes. Un garde fit signe à la caravane d’avancer.
Ils pénétrèrent dans l’allée, L’Enclume remorquant le Fardeau. Qui n’a jamais aussi bien porté son nom.
C’était un tunnel à ciel ouvert, une gorge artificielle bordée d’ateliers surchargés. L’air était un mélange suffocant d’échappement et de solvants chimiques. Le bruit était assourdissant : marteaux pneumatiques, scies à métaux, hurlements des contremaîtres.
À peine Galeb eut-il coupé le contact devant un box libre que trois hommes en combinaisons tachées d’huile noire s’affairaient déjà autour des véhicules, sans rien demander. L’un d’eux tapait sur les chenilles de La Griffe avec une clé, un autre ouvrait déjà le capot fumant du Fardeau.
Galeb descendit de L’Enclume, ajustant son holster pour qu’il soit bien visible. Il contourna le véhicule pour rejoindre Jems, qui tentait déjà d’intercepter le chef d’atelier.
Le mécano était un colosse au crâne mal rasé, dont les bras nus étaient couverts de brûlures chimiques. Il essuyait ses mains sur un chiffon qui n’avait plus rien d’absorbant.
— C’est moche, lâcha le mécano sans même lever les yeux.
Il désigna le Fardeau d’un coup de menton.
— Admission cimentée par de la carcasse de Ferromites. Ça a cuit les joints de culasse. Vos patins composites sont rincés sur les deux gros engins, vous roulez sur l’acier. Et je ne parle même pas des filtres à air, ils sont bons pour la poubelle.
— On a juste besoin d’un nettoyage d’admission pour le transporteur, tenta Jems. Le reste peut attendre.
Le colosse eut un rire sec, sans joie.
— Rien n’attend ici, l’ami. Si je te laisse entrer avec des chenilles nues, tu vas défoncer le revêtement de la place du marché. Le Baron l’interdit. C’est réparation complète ou retour dans le désert.
Galeb s’interposa, calme, mais ferme.
— Combien ?
Le mécano le scanna, évaluant le matériel, l’armement, l’usure des hommes.
— Pour le nettoyage moteur, le remplacement des patins sur les deux véhicules et la purge des systèmes ? Cinquante Plaques.
Jems manqua de s’étrangler.
— Cinquante ? C’est du délire ! C’est le prix d’un moteur neuf !
— C’est le prix de l’urgence, et c’est le prix de l’alliage composite, rétorqua le mécano. Les caravanes venant de l’Est se font rares. Les matériaux manquent. C’est cinquante, payables avant qu’on touche à un seul boulon.
Un silence lourd tomba. Cinquante Plaques, c’était une fortune. C’était l’équivalent d’un mois de récupération dans la Mer de Rouille.
— On n’a pas ça en liquide, dit Galeb, dépassé. Nous ne sommes pas d’ici.
— Pas mon problème, répondit le mécano en tournant les talons. Vous bloquez l’allée. Vous avez une heure pour payer, ou je fais remorquer vos épaves à la casse extérieure. Le remorquage est payant, bien sûr.
Galeb attrapa Jems par l’épaule et fit signe à Kael de descendre de La Griffe.
— On n’a pas le choix, dit-il à voix basse. Prenez tout ce qu’on a de valeur dans la benne du Fardeau. Le cuivre, les bobines qu’on a récupérées au secteur 7 et les processeurs. Allez au marché. Trouvez une Guilde de négoce et vendez tout.
— Tout ? protesta Jems. Galeb ! C’est notre bénéfice pour le mois ! On va repartir à poil !
— On repartira vivants et avec des véhicules qui roulent. C’est ça ou on finit à pied. Vendez tout. Et ne vous faites pas arnaquer sur le taux de change. Je veux voir les poinçons sur les Plaques.
Kael vérifia la charge de son fusil.
— On s’en occupe. Et si ça ne suffit pas ?
— Débrouillez-vous, trancha Galeb.
Il regarda ses deux hommes s’éloigner vers les portiques de sécurité qui menaient au cœur de la ville, chargés de sacs de toile remplis. Ils disparaissaient dans la foule, deux gouttes d’eau dans une marée humaine.
Galeb retourna à L’Enclume. Lora l’attendait, nerveuse, adossée au véhicule. À l’intérieur, enroulé dans un drap grisâtre comme seul vêtement, l’enfant. Assis, immobile.
— Ils vont réparer ? demanda Lora en jetant sa cigarette brûlée jusqu’au filtre.
— Oui, mais ça va nous coûter tout ce qu’on a.
Lora jeta un coup d’œil vers le sommet du Silo, là où une massive antenne parabolique, vestige de l’ancien monde, pointait vers le ciel bouché.
— Galeb… le rapport.
— Je sais, Lora.
— Ça fait quarante-huit heures qu’on n’a pas donné signe de vie au campement. Ils vont penser qu’on est morts ou qu’on a déserté. On doit les appeler.
Galeb soupira. Il était épuisé. Ses muscles le brûlaient, et le manque de sommeil se faisait sentir.
— On ira au relais de la Tour. Ils auront bien une VHF.
— C’est un service payant, rappela Lora. Et cher.
— Selon le prix, Jems et Kael reviendront avec de quoi payer. En attendant, j’ai quelques Plaques sur moi. On va se restaurer un peu. Car lui…
Il désigna du regard.
— Il doit manger. On ne l’a pas nourri depuis qu’on l’a trouvé.
L’auberge se trouvait en bordure des garages. C’était un hangar sombre, saturé de fumée de tabac et de vapeur de cuisson, où s’entassaient les équipages en attente de réparation.
Galeb trouva une table, vissée au sol dans un coin reculé. Il posa l’enfant sur la banquette, sans protestation de sa part. Flottant dans son drap souillé de poussière, il semblait petit, fragile.
Galeb revint quelques minutes plus tard avec un plateau. Trois bols de pâte protéinée brunâtre, deux gourdes d’eau filtrée et une bouteille de ce tord-boyaux local qui servait autant à oublier qu’à désinfecter.
— Mangez, ordonna-t-il.
Lora picora son bol du bout des lèvres, son regard faisant des allers-retours comme si elle lisait ses pensées.
Galeb prit l’un des bols et le poussa vers l’enfant. Il y plongea une cuillère tordue.
— Tiens.
Le petit sortit une main de sous son drap. Sa peau blanche, immaculée au milieu de toute cette crasse, semblait presque lumineuse. Il saisit la cuillère maladroitement, comme s’il testait le poids de l’objet.
Puis il mangea.
Ce n’était pas un repas d’enfant affamé.
Il portait la cuillère à sa bouche, avalait la pâte sans mâcher et recommençait. Le rythme était parfait, méthodique. Pas de pause pour respirer. Pas de grimace face au goût infect de la mixture.
Juste une ingestion pure et simple.
En deux minutes, le bol fut vidé.
Il reposa la cuillère. Il ne parla pas. Il resta assis, le dos droit, fixant le vide devant lui.
Galeb l’observa, fasciné malgré lui. Il tendit la main pour rajuster le drap qui glissait sur l’épaule de l’enfant.
Au moment où ses doigts effleurèrent la peau nue du petit, Galeb retira sa main par réflexe.
— Bordel, souffla-t-il.
— Quoi ? s’inquiéta Lora.
— Touche-le.
Lora posa prudemment le dos de sa main sur le front de Mahr. Elle écarquilla les yeux.
— Il est brûlant.
Ce n’était pas une tiédeur humaine. C’était une chaleur intense, rayonnante. Comme si on posait la main sur le capot d’un moteur qui vient de tourner à plein régime.
— Il est malade ?
— Je ne sais pas, murmura Galeb. Il ne tremble pas. Il ne sue pas.
L’enfant continuait de fixer le mur opposé, imperturbable, alors que son corps dégageait assez de chaleur pour être sentie sans le toucher.
Il semblait digérer. La machine biologique se mettait en marche.
Le grésillement de l’intercom de Galeb coupa la conversation.
— Chef ? C’est Jems.
— Je t’écoute.
— C’est fait. On a tout largué. Les taux sont assassins ! On a fait ce qu’on a pu, mais on s’est quand même fait plumer. On a récupéré cinquante-cinq Plaques. De quoi payer le mécano et… c’est tout. Il nous reste cinq Plaques pour le carburant et la bouffe.
Galeb ferma les yeux un instant. Ils étaient ruinés. Le contenu de la benne valait au moins le double.
— C’est bien, Jems. Paye le mécano. Dis-leur de commencer tout de suite. Dis à Kael de rester surveiller les travaux. Qu’ils ne s’amusent pas à nous changer des pièces en bon état par des tuyaux percés. Toi, rejoins-nous à l’auberge de la zone. On a besoin de toi pour garder le petit.
Il coupa la communication.
— Il a un nom ? demanda doucement Lora.
Galeb hésita.
— Mahr.
Lora tourna la tête vers l’enfant. Il ne réagit pas.
— Mahr… répéta-t-elle à voix basse. T'as pas trouvé mieux ?
Galeb haussa les épaules, sans la regarder.
— C’est le seul son qu’il fait parfois. Ça m’a semblé… suffisant.
Lora esquissa un sourire bref.
— Fais attention, Galeb.
— À quoi ?
— À ce que ça implique.
Il ne répondit pas. Laissant le silence prendre le dessus.
Jems fini par arriver, cherchant ses compagnons dans l’épaisse fumée qui planait dans la salle. Galeb se leva et jeta deux Plaques sur la table.
— Assieds-toi, il y a de quoi boire et « boire », dit-il en lui tapotant la joue d’un air complice.
— Surveille bien le petit. Allez, Lora. Direction la Tour.
Ils quittèrent la zone des garages pour s’enfoncer vers le centre. Le cœur de la ville sonnait comme une musique dissonante.
Des pas pressés résonnaient sur des plaques disjointes émergeant de la terre battue. Les stands s’entassaient sans logique, posés à même le sol poussiéreux. Les voix s’entrechoquaient ; ici, on négociait à voix haute, souvent à la limite de l’insulte. Des silhouettes passaient, chargées, armées, pressées. Chacun avançait comme si s’arrêter une seconde de trop pouvait coûter cher.
Plus ils avançaient du Silo, plus l’espace se vidait. Les commerces laissaient la place à des zones dégagées, surveillées. Deux miliciens barraient l’accès, armures composites usées, fusils tenus bas mais prêts.
— C’est pour quoi ? demanda l’un d’eux, étouffé par son masque intégral.
— Accès au relais radio, répondit Galeb.
Le garde les observa brièvement, puis leur fit signe d’avancer.
— Suivez-moi.
Ils furent conduits jusqu’à un ascenseur de chantier fixé à la paroi du Silo. La cage grillagée vibra lorsqu’ils montèrent à bord. Le garde ferma la porte derrière eux et appuya sur un bouton.
L’ascension commença. La structure tremblait à chaque mètre, exposée au vent.
Plus ils montaient, plus le bruit de la ville s’estompait, remplacé par le sifflement du vent d’altitude. La pollution formait une nappe grisâtre en contrebas, masquant la misère du bidonville.
Arrivés au sommet, ils débouchèrent sur une plateforme circulaire battue par les vents. Au centre, l’immense parabole rouillée pointait vers le zénith, reliée à deux bungalows de tôle blindée.
Un technicien, replié dans une veste épaisse, les accueillit derrière une vitre pare-balles.
— C’est pour une émission ?
— Contact longue distance, répondit Lora, la voix serrée. Canal de la Guilde des Récupérateurs. Fréquence 803.096.
— Trois Plaques pour cinq minutes, annonça l’homme, les yeux camouflés par ses cheveux gris. Paiement d’avance.
Galeb posa ses trois dernières Plaques dans le tiroir coulissant.
Le technicien vérifia les poinçons, hocha la tête et déverrouilla la porte du bungalow voisin.
— Entrez. L’antenne est alignée. Vous avez le canal. Cinq minutes.
Lora et Galeb entrèrent ; elle s’installa sur le siège déchiré et saisit le combiné. Sa main tremblait légèrement. Elle inspira un grand coup, ferma les yeux une seconde et appuya sur le bouton d’émission.
— Ici Caravane 6. Matricule Papa-Oscar-Lima-India. Appel au QG Central. Répondez.
— …
— Ici Caravane 6, répéta Lora, plus fort. Rapport de mission standard. Nous sommes à Silo-4. Avons subi avarie majeure suite tempête magnétique. Demandons confirmation de réception. À vous.
Le grésillement remplit l’air froid de la plateforme.
— Ils ne répondent pas, soupira Lora.
Sa voix n’était pas paniquée. Elle était vide.
Elle fixa le combiné comme si celui-ci allait finir par parler. Ses doigts restaient crispés autour du micro, blancs sous la pression.
— Le canal est ouvert… murmura-t-elle. Ils devraient répondre. Il y a toujours quelqu’un.
Galeb s’approcha lentement. Il posa une main sur le pupitre, juste à côté du vumètre. L’aiguille restait parfaitement immobile.
Il prit le micro des mains de Lora.
— Ici Galeb. Code d’urgence. Si quelqu’un m’entend, accusez réception.
Il relâcha le bouton.
Rien.
Pas même un souffle parasite. Pas de grésillement instable.
Le silence.
Une panne produisait toujours du bruit. Des interférences, des échos de voix.
Là, il n’y avait rien.
Galeb reposa lentement le combiné sur son socle.
— Quelque chose est arrivé au campement, dit-il simplement.
Lora resta figée une seconde de plus. Puis sa respiration se brisa. Elle porta une main à sa bouche, comme pour empêcher le son de sortir, mais ses épaules commencèrent à trembler malgré elle. Aucun cri. Juste l’effondrement silencieux d’une certitude.
Galeb posa sa main sur son épaule.
Dehors, le vent hurlait contre la structure métallique du Silo. La ville continuait de vivre en contrebas, indifférente.
Ils n’avaient plus rien à faire ici.
Il fallait repartir.

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