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Premier éveil

22/04/420

04h03

Malgré ma privation sensorielle et émotionnelle absolue, le temps s’écoule inexorablement. La date semble lointaine par rapport à mon époque, mais inutile de réfléchir à cela. Quelques secondes, puis une minute. Ses narines se contractent légèrement pour inspirer un effluve musqué mêlé à une senteur herbacée de lavande sèche… Dans le même instant, sa gorge déglutit machinalement et cela me permet de distinguer le goût neutre et salé de sa salive.

Ma conscience est donc déjà connectée à celle d’un hôte et son identité est…

Ses tympans vibrent doucement en réponse au clapotis de petits poissons parvenant à sa droite. Au même moment, un bourdonnement vif d’insectes se rapproche également par le sud. Sa respiration lente fluctue régulièrement, la fenêtre grince et le bruissement des feuilles suit le souffle de la brise.

Au contact de sa tête, le rembourrage moelleux d’un oreiller en plumes soutient sa nuque, tandis que contre sa peau, le tissu fin des draps en coton lui offre une fine caresse et enfin, la laine épaisse d’une couverture maintient sa température corporelle à trente-sept degrés.

Son environnement est frais, mais sec et son souffle me confirme qu’elle est endormie. Cependant, de mon côté, mes besoins physiologiques restent inexistants. Tellement de données sensorielles me parviennent encore ; toutefois, il me sera possible d’y faire abstraction pour réfléchir sans risque pendant son sommeil paradoxal.

Mon Chishiki ne semble pas m’avoir laissé de consignes et son identité m’est inconnue. Pourtant, il est celui qui m’a ramené en ce monde, sous cette forme intangible et inaudible. En tant qu’observateur, mon rôle reste d’observer le ou les hôtes qu’il me désigne pour enrichir son savoir, social, émotionnel, culturel et intellectuel.

D’ailleurs, malgré ma connexion directe avec le cerveau de l’hôte, je conserve ma capacité mémorielle et cognitive. C’est un point qui n’est pas habituel pour un observateur, mais ce qui me dérange vient du fait que ma mémoire épisodique est verrouillée.

Tant qu’elle dort, mes perceptions restent limitées. Pour autant, cela ne m’empêche pas d’analyser ma mémoire sémantique qui est assez fragmentée… Il y a mes propres connaissances et également d’autres souvenirs qui ne sont pas miens. Une partie reste inaccessible malgré mon insistance. Toutefois, l’identité de mon hôte s’y trouve… Mizuki Ashura, quinze ans, droitière, O positif…

Vierge… Voilà une information peu utile, mais c’est une des données présentes parmi des milliers d’autres comme son nombre de plaquettes, de globules blancs… Tout est transmis automatiquement via notre connexion. Par ailleurs, son corps est en parfaite santé et ne présente aucune altération pathologique, ni maladie chronique.

Ce lieu est sa chambre… Un espace où elle semble en confiance vu son sourire. Il est encore très tôt et peu de temps s’est écoulé pendant ma propre pensée. Elle inspire avec plus de légèreté et sa phase de sommeil la rapproche de l’éveil…

Mes draps sentent encore la lavande ce matin… Il faudra que je remercie Yumi pour son conseil.

Voilà qui est étrange… Mon esprit vient de percevoir ses pensées et cela a stoppé les miennes. Normalement ce phénomène est impossible, même pour un observateur. Le bourdonnement sourd des insectes est désormais très proche, mais bien plus harmonieux. Cela est dû à la perception des distances et à la différence des volumes sonores. Il est évident que son réveil me donnera plus d’informations sensorielles. Dans tous les cas, mon seul but pour le moment est d’observer.

Hôte : Mizuki ; 04h05 – Chambre de Mizuki, maison des Ashura, Hanakaze

Un sourire s’esquisse sur ses lèvres…

Sous le ciel étoilé, avant que l’aube ne pointe, un bourdonnement mélodieux résonne, et de leur présence, les firins nous éclairent, telle la lune printanière, tandis que d’un léger clapotis, les aquinas dansent sans souci.

Ses pensées qui me parviennent sont certes les siennes, mais ma conscience les traduit par le flux de son cerveau. Ce phénomène n’est encore jamais arrivé et il m’est difficile de le comprendre. Ses paupières s’ouvrent d’un geste fluide et son regard fixe les vieilles poutres en chêne du plafond. Du revers, sa main gauche glisse sur le filet de bave qui macule sa joue depuis plusieurs secondes.

J’ai encore eu une pensée gourmande…

D’une contraction abdominale ferme, son tronc se redresse vivement et la couverture glisse de sa poitrine jusqu’à ses cuisses en un bref instant. Au même moment, son corps frissonne légèrement tandis que le reflet du miroir renvoie son regard en amande et son visage ovale aux traits juvéniles. Ses iris vert sombre ont par ailleurs une pigmentation proche de la couleur émeraude.

Alors que mes réflexions m’accaparent un peu trop, ses mains glissent dans ses courts cheveux noirs à la teinte ébène et avec des gestes méticuleux, ses doigts ajustent les mèches dépassant.

Ils repoussent si vite… Je passerai chez Annie pour une coupe tout à l’heure.

Attentive, elle observe le cadre en noyer sculpté de nombreux motifs en forme de gardénia.

De mon côté, une idée germe pendant cette seconde suspendue. Mon gardien des connaissances aurait-il délibérément laissé ma conscience intacte ? Cela explique pourquoi le flux mental de mon hôte m’est perceptible. Il est aussi envisageable que mon ancienne existence était celle d’un Chishiki… Dans tous les cas, l’apparence physique de Mizuki ne me laisse aucun doute. Au vu de son phénotype, elle est bien une représentante du peuple des Hahaoya censée avoir disparu il y a très longtemps. Son bâillement doux me sort de nouveau de mes pensées.

Michel doit encore dormir, mais j’entends les pas de papa dans le couloir du rez-de-chaussée.

Alors que les derniers épis de sa chevelure se plient sous ses gestes maîtrisés, une porte claque au rez-de-chaussée et son regard glisse tranquillement sur sa poitrine.

Je suis heureuse qu’ils aient arrêté de grossir, mais j’ai souvent cette réaction le matin. Yumi m’a expliqué que c’est un phénomène physio…

Son index glisse sous son menton et elle fixe le bas du lit.

Ah, oui ! C’est physiologique… Ça commence à la puberté ? Je crois… En somme, le froid agit sur mon corps… Faut que je retienne ça pour apprendre la médecine.

D’un geste vif, sa main droite écarte la literie, puis son bassin pivote. Une fois assise sur le côté, elle observe le calendrier accroché au mur en pierre.

Dire qu’on est déjà le vingt-deux… Mes règles sont pour bientôt.

Elle pousse un soupir léger en laissant ses épaules se relâcher. Cela me laisse constater douze mois de vingt-huit jours et un de vingt-neuf. En me basant sur les données à ma disposition… La date actuelle du vingt-deux luminea lunae quatre cent vingt correspond au… Jeudi 22 avril 3126 du calendrier grégorien, mais il n’est visiblement plus utilisé à cette époque.

D’un regard plus léger, elle se met à observer la table en pin juste en dessous où de nombreuses feuilles sont posées en tas sous un encrier à moitié vide.

Je dois aussi finir ma chanson et en écrire une pour l’anniversaire de Tom et de Yuki.

Son cou pivote sur la gauche pour suivre les insectes virevoltant derrière la fenêtre entrouverte.

J’adore leurs oscillations de couleur et de luminosité, surtout celle de la reine.

Son index glisse sous la poignée métallique de la table de nuit et le tiroir grince faiblement. Ses doigts saisissent le briquet à silex avant que d’un geste, son pouce enclenche le mécanisme près de la mèche de la bougie. La flamme l’embrase et la cire distille instantanément un parfum citronné qui se répand dans la petite chambre minimaliste à l’allure rustique.

Le cadeau de papa est génial… Il faut que je demande à James s’il peut en commander d’autres.

Ses pieds exercent une pression sur le tapis en laine et son corps se redresse avec calme. Elle avance d’un pas large et se tourne face à son miroir. Son index gauche glisse sous l’élastique de sa culotte pour ramener le tissu sur sa fesse.

Il me faut aussi de nouvelles culottes. Je sais que Tatsuya m’en a emprunté une parce que la sienne était sale, mais elle ne me la rendra pas.

En gardant les mains ouvertes, elle étire ses bras vers le plafond et tandis que ses poumons inspirent une bouffée d’air, puis l’expirent partiellement. Les secondes s’écoulent pendant le maintien de sa position… Son torse s’abaisse sans que ses genoux ne plient, puis ses paumes se plaquent sur le sol. Elle passe ainsi du tadasana à la posture de l’uttanasana.

Brusquement, un son strident résonne à travers la cloison attenante au lit. Il ne fait aucun doute que c’est celui d’un réveil mécanique. Ses sourcils se froncent et ses lèvres se plissent.

Michel !

Sa voix bien que douce résonne avec puissance dans les graves.

— Éteins ce stupide engin !

— Désolé, laisse-moi une minute.

Une voix monotone et encore endormie provient de la pièce attenante.

— Je peux venir te réveiller si tu veux ?

— C’est gentil, mais ça fait partie de mes responsabilités.

— Très bien, je n’insiste pas.

Son rire reste léger tandis qu’elle maintient sa posture.

Michel est parfois trop obstiné, mais c’est une de ses qualités.

Ma connexion avec elle s’efface et mes perceptions se connectent aux sensations de Michel. Mon Chishiki a donc choisi de me faire observer un autre hôte… Un instant…

Ma réserve en ERA a diminué d’un point. Ce déplacement m’est donc imputable, mais involontaire.

Cela est sûrement lié à ces souvenirs étrangers qui ne m’appartiennent pas. Il baille et cela me permet un moment de réflexion sur mon Énergie Restante Activable.

Ce composé chimique complexe se retrouve dans le sang de tous les êtres vivants. Il est créé par une bactérie Escherichia coli K12 génétiquement modifiée durant la troisième guerre mondiale. Or, comme mon enveloppe physique n’existe plus, ma source me vient de mon Chishiki.

Par ailleurs, c’est après cette époque que les premiers Chishiki ont été conçus en laboratoire. Les cobayes étaient des humains volontaires, puis sont devenus une race à part entière. Leurs organes internes sont plus complexes, mais leur anatomie extérieure n’a pas changé. C’est une différence majeure avec les Hahaoya qui les ont précédés et ont un physique similaire.

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