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Hôte : Henri ; 07h20 – Extérieur du principal entrepôt de nourriture de Hanakaze
Mes perceptions se connectent déjà aux sens de Henri. Il m’est possible depuis son regard de voir un grand entrepôt isolé de toute construction. Autour, l’herbe est basse, aucun arbre ni buisson dans un rayon de cinq mètres. Devant la façade se trouvent de nombreux seaux remplis d’eau. Soudain, le grincement métallique de la porte retentit… Elias sort, referme derrière lui, se rapproche d’un pas vif du bassin. Ses lèvres s’entrouvrent pendant qu’il tend de la main gauche un carnet à mon hôte, qui le récupère et l’ouvre avec calme.
— Nos réserves sont inférieures au prévisionnel. Cependant, comme Kenji a limité nos ventes, il est inutile d’importer de la nourriture avant la prochaine récolte.
Les yeux de Henri suivent les diverses lignes de chiffres, puis se reportent sur sa gauche. Noémie se rapproche d’eux avec de larges pas bruyants, s’arrête près d’Elias, fronce légèrement les sourcils.
— Pourquoi on utilise des bâtiments sans fenêtres pour stocker la nourriture ?
— La lumière du soleil détériore plus vite les aliments. Cela facilite l’isolation, ce qui permet un meilleur contrôle de la température et de l’humidité. Ça limite également l’entrée des rongeurs et des insectes. Offre plus de rangements. Tu as d’autres questions ?
— Il paraît qu’il n’y en avait qu’un avant que Kenji ne dirige le village ?
— En effet, Yumi, Marc et Clarisse me l’ont confirmé.
— Donc c’est vrai qu’il a complètement brûlé lors de l’incendie ?
Refermant le carnet, Henri le range dans la poche arrière de son pantalon. Il adopte un air ferme, pose ses mains sur ses hanches, fixe la jeune femme, sa mâchoire bouge vers le bas.
— Exact ! Le vingt-six nympha quatre cent cinq. Annie, Mélanie et moi venions d’arriver. Amara en garde une vilaine cicatrice sur la jambe gauche. C’est un des événements que personne n’oublie ici, par ailleurs Elias aussi venait juste d’arriver.
Depuis le regard de mon hôte, me voilà à observer Noémie sortir un petit pot de crème de la poche de son short, mais d’un geste vif, le ranger aussi vite… La jeune femme relève les yeux pour scruter Henri, qui ajuste son brassard de capitaine et Elias, qui gratte sa barbe naissante.
— C’était quoi vos motivations pour vous installer à Hanakaze ?
— Kenji me l’a demandé et comme je lui dois beaucoup, j’ai accepté.
La voix pleine d’entrain de Henri se fait silencieuse, Elias se montre souriant, ses lèvres bougent.
— Mon village natal n’acceptait pas ma sexualité. Lors de ma fugue, Kenji m’a aidé à venir ici.
Le visage de Noémie se contracte, ses sourcils se froncent, ses lèvres se pincent.
— C’est horrible de rejeter quelqu’un pour ça !
— On en discutera plus tard, si tu veux.
— Avec plaisir ! En tout cas, Kenji a eu raison d’en faire construire plusieurs ! C’est vraiment dur d’avoir faim. Avec Linda, on était souvent affamées, même avant la mort de nos parents.
— Je me souviens que toi et Linda êtes arrivées à Hanakaze aux prémices de l’hiver de l’an 407. Tu tenais sa petite main gelée fermement dans la tienne. Vous avez failli perdre vos doigts.
Alors que l’intonation puissante de Henri se termine, les mains de Noémie tremblent légèrement.
— Oui et on est restées alitées plusieurs jours.
D’un mouvement calme, Elias pose ses doigts sur l’épaule de la jeune fille. D’un large sourire, Henri tapote rapidement la dalle du pied gauche, tandis qu’ils l’observent. Ses lèvres s’écartent.
— Yumi ne voulait pas que vous sortiez du lit, Yuna venait vous faire manger tous les jours. Annie vous couvait comme ses filles, Mélanie s’impatientait de pouvoir jouer avec vous.
Rougissante, Noémie reste très souriante, puis soupire doucement en fixant mon hôte.
— Comment Kenji a-t-il réussi à éviter la famine ?
— Il a fait un discours sans préparation.
— Qu’est-ce qu’il a dit ?
— Soit on est unis, soit on se disperse. Choisissez, je ferai de mon mieux !
L’intonation de Henri imite clairement la voix calme et le ton assuré de Kenji. De son côté, Noémie affiche un air surpris tout en laissant ses épaules retombées.
— C’est tout ! Moi, je pensais à long discours. Ça a suffi à convaincre les gens ?
— C’est plus le fait qu’il a sorti ses propres économies qui a motivé tout le monde.
— Combien avait-il ? Il paraît que certains aventuriers sont riches !
— Assez pour payer la moitié de la nourriture pour une année.
Avec rapidité, Noémie commence à compter sur ses doigts.
— C’est énorme !
Alors qu’elle s’exclame vivement, Elias pose sa main droite sur sa hanche.
— Henri ! C’est toi qui as trouvé Mizuki bébé trois mois avant ça, n’est-ce pas ?
— Exact, j’effectuais ma ronde de nuit quand ses pleurs ont attiré mon attention. Elle était dans un panier en osier, près des piliers à l’entrée du village. Du sang frais se trouvait sur son visage, son linge était humide et sentait fort. Heureusement, ce n’était pas le sien, mais impossible de suivre la piste de la personne qui l’a abandonnée. Son prénom était sur un papier dans le panier, Kenji a pris la décision de le conserver pour les documents de l’adoption.
Se frottant le nez, Noémie fixe Henri.
— Pourquoi tu ne l’as pas adoptée toi-même ?
— Je n’étais pas sûr de moi. Annie voulait l’adopter, mais j’ai toujours du mal à concilier ma vie de famille et mon travail. On ne peut pas décider d’être père sans pouvoir l’assumer. Kenji en a donc pris la responsabilité, même s’il venait de perdre Émilie et devait s’occuper de Michel.
— Je me demande pourquoi Mizuki a été abandonnée ?
— Aucune idée ! Ses parents étaient peut-être traqués.
Brusquement, Noémie se tourne vers Elias et lui prend les mains.
— Je voulais te remercier d’avoir toujours été là pour Linda et moi.
— Inutile, j’ai adoré le temps passé avec vous deux.
Rapidement, elle fixe l’horizon, tape du pied, fronce ses sourcils.
— Au fait ! Tatsuya et Pete sont en retard, non ?
Croisant les bras, Henri reste calme.
— En effet… Attendons-les encore un peu.
— Je les vois !
Noémie crie énergiquement en pointant du doigt le hangar à l’est, rempli de nombreuses caisses en bois. Sur le large chemin empierré, Tatsuya marche derrière Pete, qui arrive le premier.
— Henri, nous avons exploré le cimetière, sans rencontrer de souci.
— Restez vigilants ! On doit être sûr qu’aucune zone d’infection ne se développe.
— On a vérifié chaque tombe, aucun corps n’est en surface.
— Même si les risques sont désormais limités, des animaux sauvages pourraient creuser.
D’un pas lent, Noémie s’approche de Tatsuya, qui reste silencieuse.
— C’est quoi ce truc blanc sur tes lèvres ? Est-ce que tu as bu du lait ?
— Ce n’est rien, ne t’en fais pas.
— Oh, d’accord…
Avec son index, Tatsuya essuie sa bouche, lèche son doigt, lance un regard sensuel à Pete, qui lui sourit énergiquement. Elias reste serein, Henri pousse un soupir intérieur. « Ces deux-là sont vraiment intenables ! Je comprends pourquoi Annie en riait. » Mon hôte fixe le groupe, ses lèvres bougent.
— Assez discuté, on se remet au travail !
— Compris ! Allez, Pete, on y va… Tu sais… inspecter cet endroit !
— Oh, oui, cet endroit, ça me va, ma chérie.
— Noémie, tu viens ?
— D’accord, Elias.
Chacun s’éloigne… Un souvenir extrêmement récent me revient… Pete est adossé contre un arbre, l’air frais sur ses cuisses… Il a les yeux clos, respire vite. Inutile de décrire plus, mais il est évident qu’un observateur a capté ça… Hana peut-être… Ils ont parlé du cimetière… Serait-elle là-bas ? Impossible de le confirmer sans pouvoir me rendre sur place. De plus, mes déplacements sont toujours incontrôlables. Henri marche d’un pas serein, longeant le chemin vers la place du village. Il arrive finalement sur les lieux, son regard se pose sur les stands qui commencent à s’installer. Il se rapproche d’un marchand.
— Vous arrivez tôt aujourd’hui ?
— Oui, mais Hanakaze est devenu un bon point de vente récemment.
— Ne venez pas profiter du village avec des mauvais produits.
— Pas de souci, capitaine, je connais les règles et votre tempérament quand vous êtes fâché.
— Ah, alors ça veut dire que les nouvelles voyagent bien.
Ses sensations s’effacent… Il m’est possible de réfléchir sereinement. Toujours nulle manifestation directe de mon Chishiki… Aurait-elle du mal à me localiser ? Après tout, mon existence a fini il y a plusieurs siècles. Cela a forcément compliqué le fait de me ramener. Essayons des hypothèses sur la base de ce qui est déjà établi :
Ma naissance se produit en l’an ? Durant mon existence, Mirina et moi devenons proches. Nous rencontrons Hana, et une amitié commune nous lie, mais elle meurt, donc me voilà à en faire mon observatrice… L’an 36 marque ma propre mort. Hana erre pendant 384 ans… mais dans ce délai, elle entre en contact avec un ancêtre de Tomo. D’une manière ou d’une autre ils trouvent un moyen de communiquer. Donc cela implique que Hana avait conservé sa conscience, un fait qui m’est imputable. Naya a dû naître dans un délai récent, entre l’an 400 et 420. Elle a trouvé Hana, d’une manière ou d’une autre, pioché dans sa mémoire épisodique et sémantique, puis m’a ramené.
Tout ça est l’hypothèse la plus probable, mais aucune certitude n’est absolue. Il n’est pas garanti que mon observateur soit Hana, ni que mon Chishiki soit Naya. Qu’importe, pour le moment, retour à mon lieu mnésique. Tiens, qui est cet homme qui écrit à mon bureau ? Ses yeux d’un bleu profond sont sombres, cela me rappelle les miens de mon vivant, il ressemble d’ailleurs à ceux du garçon dans le salon attenant…

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