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Hôte : Mizuki ; 07h44 – Cuisine, maison des Ashura, Hanakaze
Mes perceptions se connectent aux sens de Mizuki. Me voilà à ressentir le goût sucré très prononcé de la brioche alors qu’elle prend le temps de mâcher. Sa main droite saisit le verre de jus d’orange, le porte à ses lèvres. Le liquide doux envahit ses papilles, descend dans sa gorge. Souriante, Mizuki se lève de table. « Je ferais mieux d’aller aux toilettes… » D’un pas calme, elle quitte la cuisine, longe le couloir étroit. Trois mètres, sa main se pose sur la poignée, la porte s’ouvre en grinçant légèrement. Devant son regard serein, une chaise percée, avec fluidité elle baisse son pantalon, et sa culotte, s’assoit. Sous ses fesses le contact moelleux m’est très perceptible.
« Le coussin est vraiment confortable… grâce à ça, je ne sens pas le contact du bois. » Sous le sol un souffle rauque fait vibrer ses tympans, ses jambes s’agitent. Elle lève sa tête en direction du miroir accroché au plafond… La lumière entre par la lucarne, se reflète, se diffuse. « J’espère que les scatodus aimeront le repas. Linda m’a dit qu’ils ne mangeaient que ça. » Toujours souriante, elle inspire… Le souvenir d’un fragment bleu me revient… le lieu est vague. Autour de nous, des gens attablés, une odeur de nourriture… la cafétéria du laboratoire, premier niveau.
— Les besoins naturels, voilà un sujet fascinant et trop ignoré.
Cette voix est celle de Mirina… douce, calme, ferme, maîtrisée… Face à elle, est-ce Hana ?
— Ce n’est pas fascinant… C’est… gênant…
— Effectivement, on pourrait considérer cela comme gênant socialement, c’est ce qui est d’ailleurs fascinant. Néanmoins, ce n’est rien de plus qu’une composante biologique de la vie. Toute entité organique voire mécanique au sens plus large produit nécessairement une évacuation de ce qui sur le moment n’est plus utile à la fonction. Toutefois, il faut souligner un détail très concret. Ce qu’un corps juge devenu inutile, un autre en aura nécessairement le besoin.
Saisissant sa tasse, Mirina boit une gorgée de café… Hana rougit, ses lèvres s’ouvrent vivement.
— Ce n’est pas une chose dont on parle pendant un repas.
— Pourquoi ? Doit-on limiter notre apprentissage au lieu de notre présence ? La compréhension et le savoir doivent-ils être bridés par les ressentis de la société ? Comprendre n’est-il pas la meilleure solution pour briser les barrières de l’ignorance ? Les concepts sociétaux sont-ils supérieurs aux lois matérielles et contraintes physiques de l’origine même de la vie ?
— Non, mais…
— Ma chère Hana, tu es douée, curieuse, certes timide, mais surtout si douce. Je sais voir au-delà de ce que tu laisses ressortir. N’aie pas cette peur d’exprimer tes ressentis, dévoile la beauté de ton cœur au monde.
Mirina pose sa main droite sur celle de Hana, qui rougit.
— Euh…
— Cependant, tu te retiens en ce moment.
— Hein ?
— Tu n’arrêtes pas de te tortiller.
Il me semble me souvenir de ce moment, j’étais à droite de Mirina, nous mangions tranquillement. Elle a subitement commencé cette conversation comme si c’était un sujet banal dont on parle entre amis. Même moi, qui n’avais pas d’émotions, savait que c’était inapproprié, mais Mirina n’a jamais été formelle ou simulatrice. Dire qu’une simple scène me permet de revoir un tel événement.
— Et toi, Noran, qu’en penses-tu ?
— C’est plus complexe que cela, Mirina… Tu négliges l’individu dans tes réponses.
— Pas vraiment, mon cher, l’individu agit selon les faits sociétaux, d’où la gêne.
— La société ne crée pas le problème de rien, il vient d’une faiblesse liée au moment.
— Exact, mais le fait d’en parler ne crée aucune faiblesse.
— Tu n’as pas tort, mais le contexte est crucial, or, tu le sous-estimes.
— Aucun contexte ne doit brider le langage, sinon, il n’a plus de valeur. Les mots sont un code construit pour ne pas user de violence, quand nous en refusons l’usage sous prétexte, alors nous perdons le pouvoir d’éduquer. Les contextes culturels sont secondaires, changent entre les époques et les sociétés. La biologie en revanche reste toujours similaire, la vie a des besoins.
— Ah… Discuter avec toi, c’est comme si je me contredisais moi-même…
— Sauf que Hana ne m’a pas contredit, les toilettes l’ont happée.
— J’ai vu, merci.
— Essayons encore, choisis le sujet que tu veux !
— Ton café !
— Ce liquide n’est en effet pas le plus efficace pour la santé, mais socialement il domine, hé, hé…
Me revoilà dans l’instant présent, Mizuki siffle doucement, ses lèvres s’étirent…
— Un petit besoin chaque jour renouvelé, que chacun fait à sa façon. C’est une chose si naturelle, inutile de l’expliquer. Après tout, c’est la vérité, mais alors pourquoi ne pas en parler ? Est-il si gênant d’être sincère ? Bien que je sache que chacun vit cela à sa manière. L’intimité est une petite clé, qui ouvre les portes qu’on garde fermées. Car dans ces moments cachés, se trouve une part de liberté. De plus, cela dépend des gens, certains en rient et bavardent. D’autres rougissent en silence, les mots restent coincés dans la gorge. Cacher derrière un sourire ce qui nous dérange, au final, nous le faisons tous. Tandis que nos différences dessinent des chemins divergents. L’intimité est une petite clé, qui ouvre les portes qu’on garde fermées. Une partie commune, la nature. Une part de privée, l’humanité. Un lien commun, la vie. Et nos petits besoins sont des ponts vers l’essentiel. L’intimité est une petite clé, qui garde fermées les portes qu’on ne peut ouvrir. Car dans ces moments cachés, se trouve une part de fragilité. Alors peut-être qu’un jour, on pourra en parler, sans peur ni pudeur. Ce qui nous relie, c’est aussi ce qui nous définit. Et dans cette simplicité on trouvera la paix. Un petit geste, un soupir discret, des choses invisibles, mais tellement honnêtes. Elles racontent qui nous sommes, sans fard, sans masque, sans mensonge. Accepter ces moments, les vivre pleinement, c’est apprendre à être soi-même simplement. Et dans cette acceptation, on trouve la clarté, car l’intimité est une lumière qui guide nos pas. L’intimité est une petite clé, qui verrouille et déverrouille les portes. Car dans ces moments cachés, se trouve un morceau de liberté… Oui, dans ces moments cachés, se trouve un morceau de vérité. Un petit besoin… une petite clé… une vérité…
Alors que sa chanson se termine, elle s’essuie calmement, puis se relève. D’un mouvement calme, Mizuki se rhabille… Son corps pivote vers la vasque, elle se lave les mains avec un savon neutre. Toujours aussi brusquement, ses sensations s’effacent…
Dans mon bureau imaginaire se tient Mirina… plus jeune… elle lit un dossier classé secret. Aucun dialogue possible, elle n’est que le fragment de mes souvenirs. Par ailleurs, il m’est enfin possible de réaliser que ce lieu n’est pas une construction aléatoire de mon esprit, c’était là que mon père travaillait, le salon était celui de ma résidence, et la salle de recherche un endroit où travaillait Mirina à une époque de ma jeunesse.
Quel dossier lisait-elle, mon père n’autorisait personne à consulter ses archives privées. Voilà que Mirina sourit, referme le document, sort par la porte sous l’arche végétale, la verrouille. Cela nous conduit dans le couloir de mon domicile, elle s’adosse au mur, des pas résonnent. Tout s’efface, retour au bureau…
Les fragments de ma mémoire épisodique continuent de se déverrouiller, mais ce moment signifie qu’un de mes observateurs suivait Mirina… le un, mon premier créé…

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