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Hôte : Linda ; 09h16 – Bibliothèque de Hanakaze, maison des Mayer
Mes perceptions se connectent à Linda, ses lèvres bougent, Michel se tient à sa droite…
— J’ai fait un recensement sur les quinze dernières années.
Le genou droit de mon hôte frotte le bois. « Je sens son souffle sur ma nuque. » Michel garde ses mains sur le bureau rugueux, se penche légèrement, effleure l’épaule de Linda.
— Une augmentation de quarante habitants, nos finances et stocks alimentaires augmentent…
— C’est lié aux flux migratoires, aux naissances et à la gestion méticuleuse de père.
Hochant la tête, Michel respire lentement. « Son haleine sent le jasmin. »
— Peut-on encore améliorer ça ?
— Kenji effectue déjà un travail exemplaire.
Les lèvres de Michel s’étirent… Il tourne plusieurs pages, s’arrête, fronce les sourcils.
— Tu as inclus sur ma fiche que j’étais qualifié pour ce travail ?
— Tu seras notre prochain chef ! Donc, tu joues un rôle crucial.
— Je vois… Comment se situe Hanakaze sur la démographie nationale ?
— Nous sommes dans la moyenne haute avec quatre-vingt-douze habitants.
Linda pousse un long soupire, son pied gauche s’agite. Tout en se redressant, Michel croise les bras.
— Tu as l’air perplexe ?
— Exact ! Dans les prochaines années et avec des remparts la population pourrait vite doubler. Une augmentation de cette ampleur ne sera pas forcément positive…
— En effet, la cohésion risque de s’effriter… Il faudra anticiper cela.
— Pardonne ma curiosité… Pourrais-tu me parler de ta mère ?
— Selon papa, elle était attentive, chaleureuse et souriante.
— C’est dommage que nous l’ayons perdue.
Mon hôte attrape un crayon et un carnet usé dans le tiroir du haut, un souvenir me revient… Un fragment rouge, il remonte à quelques mois avant la naissance de Michel. Émilie fixe Matthew dans les yeux, derrière elle, deux piliers marquent l’entrée du village.
— Tu comptes fuir comme un lâche, papa ?
— Tu ne comprends pas, ce village est perdu. Je ne veux pas mourir pour un lieu. Viens avec moi.
Fronçant les sourcils, Émilie avance d’un pas ferme. Son index droit se presse sur la poitrine de son père. Elle le repousse légèrement sans qu’il ne titube, ses lèvres s’ouvrent. Tremblant, Matthew recule d’un pas, serrant fortement son poing.
— Jamais, je ne fuirai ! Ce n’est pas seulement ma maison, c’est un lieu où chacun est soi-même !
— Tu penses vraiment que cet homme va réussir à arrêter un leruria ?
— Personne ne peut le prévoir. Je t’aime, mais Hanakaze aura toujours ma priorité.
— Tu ne dois rien à personne !
— Au contraire ! Sans ceux qui ont recueilli et sauvé maman, je ne serais pas née.
— Sans moi non…
— En effet, mais on n’abandonne jamais ce que l’on aime !
— Donc tu ne m’aimes pas ?
— Et toi ? N’oublie pas le serment implicite d’un parent.
— Dans ce cas, pense à l’enfant dans ton ventre !
— Justement, je ne fais que cela.
Me revoici dans l’instant présent… Voir la fin de ce souvenir m’aurait été utile, mais il semble que Hana bloque certaines parties des fragments rouges, comme si elle souffrait de les revoir. Les lèvres de Michel bougent alors qu’il s’appuie sur l’angle du bureau.
— Qu’en est-il de la sécurité des villages avec une population similaire ?
— Un garde pour dix habitants, mais on en a deux fois plus, bien que certains soient réservistes !
— Peux-tu me parler de ton village natal ? Hakari, il me semble.
— Exact ! Il est situé à treize kilomètres à l’est de Hanakaze.
— Comment se porte-t-il ?
— Selon mes dernières infos, il est inhabité en raison de sa mauvaise gestion.
— C’est dommage. En tout cas, ton recensement est très précis avec tous ces détails.
— Ces données sont à titre informatif, n’en profite pas trop.
— Promis, je ne regarderai pas ta fiche.
— Hi, hi… Mon tour de poitrine ne t’intéresse donc pas ?
— Pas vraiment en effet, mais comment as-tu eu accès à toutes ces mesures ?
— N’oublie pas qu’Etsuko est la couturière de tout le village.
— Je vois… Tu as fouiné dans ses registres !
— Que veux-tu, j’ai une curiosité maladive, mais j’avais son accord.
Linda s’étire… Il m’est possible de comprendre que ce registre me permet d’identifier chaque villageois avec précision. Cependant, ses informations sont déjà présentes dans ma mémoire sémantique. Hana… Kaze… Il devient évident que c’est elle mon observatrice. Elle a dû rester connectée aux perceptions d’Émilie de longues années. Plus tard, il est probable qu’elle a passée beaucoup de temps avec Mizuki.
— Ahhhh !
Le cri de Camille retentit depuis la table, Linda la fixe.
— Qu’est-ce qu’il y a encore ? Pourquoi tu hurles comme ça ?
— Euh… pour rien, désolée…
— Ne me mens pas…
Se levant rapidement, Camille s’approche du bureau, Caroline suit discrètement sa cadette.
— Je suis désolée… j’ai… euh… corné une page…
— Montre-moi ça, on va essayer de réparer les dégâts.
Ses sensations s’effacent… Retour dans mon hub central. Sur le bureau, une note.
« Désolé, tu verras tout plus tard… après mon départ… »
Hana est donc bien vivante quelque part. Elle a également accès à ce lieu, mais ne communique pas directement ou très peu. Il est possible qu’elle empêche ou du moins essaie d’empêcher mon Chishiki de me localiser pour le moment. Pourquoi et comment ? C’est un mystère total. Inutile de s’attarder sur ce qu’il m’est encore impossible de comprendre. D’ailleurs une explication de mon père me revient sur la raison du manque de compréhension des gardiens de la connaissance sur certaines données, malgré une mémoire absolue :
Tu en connais le principe fondateur du feu : combustible, comburant, chaleur. Tu utilises un briquet, une allumette ou tout autre moyen pour l’allumer. Tu sais même les éléments les plus infimes de sa nature. On dit alors que tu le comprends, pourtant ce n’est pas une vérité, connaître est très différent de comprendre… En résumé, la connaissance ne déploie jamais l’expérience, qui elle-même n’est jamais similaire d’un individu à l’autre.

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