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Hôte : Shana ; 15h05 – Forêt du guerrier pacifique, près de Hanakaze
Mes perceptions se connectent aux sens de Shana ; me voilà à sentir le contact de ses paumes sur ses genoux tremblants pendant que de grosses gouttes de sueur s’écrasent sur le sol herbeux. Son souffle est court, malgré une respiration contrôlée. Une minute s’écoule dans le bruissement des feuillages… Du revers de sa main gauche, elle essuie son front… puis, s’allonge dans l’herbe avec un battement de cœur toujours irrégulier…
— Ah… Ah, ah… C’est tellement… dur… J’ai besoin… d’une pause.
— Pas de problème, prends ton temps.
Un léger instant, son regard fébrile bouge sur sa droite, Mizuki est assise près d’elle, souriante, les paupières closes. « Elle est exceptionnelle et tellement gentille. Si seulement elle était arrivée plus tôt… » Toujours allongée, son poing droit se resserre vigoureusement sur l’herbe.
— Est-ce que tu as des souvenirs marquants de ton enfance ?
— Mes premières règles étaient très douloureuses ! Je me rappelle avoir pleuré comme un bébé.
— Vraiment ? C’est vrai qu’elles sont parfois horribles.
— Heureusement, Papa et Michel étaient là pour me soutenir. En plus, Yumi, Annie et Etsuko m’ont expliqué comment me protéger, les anticiper, pourquoi elles se produisent…
— Moi, c’est ma mère qui a pris le temps de m’y préparer, mais pas autant.
Ouvrant de nouveau ses paupières, Mizuki observe le ciel clairsemé de quelques nuages dont l’un ressemble à une saucisse. La brise est toujours fraîche, un sanglier gratte la terre non loin dans le sous-bois, un nid de fourmis est très actif vers l’une des pierres proche de mon hôte.
— Quand j’avais treize ans, je me suis baignée toute nue dans la rivière où on est passés.
Brusquement, Shana sursaute et se redresse brutalement.
— Attends ! Tu t’es baignée nue au milieu de la forêt ! N’as-tu pas ressenti de la gêne ?
— Au contraire ! Imagine, l’eau fraîche sur ta peau, comme une douce caresse que le soleil de midi réchauffe lentement, tandis que la brise tempérée, doucement, sèche tes cheveux humides comme une amie protectrice. Une sensation de liberté, aucun jugement, toi et la nature !
— Bon… Chacun est libre de faire ce qu’il aime.
Le souffle léger de mon hôte est moins régulier, tandis que son regard tremble… « Je ne pourrais pas faire ça. Déjà, me changer ou aller aux toilettes dehors est très gênant. » Alors que la pensée de Shana se termine, leur discussion me rappelle que Mirina non plus n’avait aucune pudeur et se baladait souvent en culotte, couverte uniquement par sa blouse.
— Au fait, pourquoi n’utilises-tu pas d’arme comme les autres artistes martiaux ?
— Ça me permet de n’avoir aucune contrainte. En plus, je peux utiliser divers objets…
Avec calme, Mizuki saisit une petite pierre, puis la lance faiblement en l’air avant de la rattraper. D’une rotation du poignet, elle lance le caillou, qui finit par percuter un rocher avec force.
— Et toi, tu as des souvenirs particuliers de ton enfance.
— Eh bien… Mon père m’a appris à viser efficacement ainsi qu’à vérifier la tension de mon arc. J’en ai utilisé un pour la première fois à sept ans en touchant ma cible du premier coup. Cependant, ce tir n’était que de la chance et j’ai dû m’entraîner longtemps.
— J’ai vu que tu étais très précise, même à bout portant. D’ailleurs, tu es vraiment douée ! Utiliser un arc n’est pas facile ! J’ai essayé, mais je cassais la corde à chaque fois, alors j’ai laissé tomber. De toute façon, ce type d’arme ne me plaisait pas.
— Tu as une sacrée force pour casser la corde d’un arc, mais c’est vrai qu’il est important de choisir une arme qui nous convienne avant de commencer. Après tout, un entraînement demande du temps, de la rigueur et une grande patience.
Un léger silence entre elles me laisse un instant me souvenir que Mirina disait toujours : S’habiller est une perte de temps dans la plupart des situations. Si tu es gênée par ma nudité, ce n’est pas mon problème. De toute façon, avec le temps, tu t’y feras, Noran. Le corps humain sait s’adapter quand il prend l’habitude d’une situation. Pourquoi cela me revient maintenant… C’est assez étrange d’y repenser. Tranquillement, Mizuki s’allonge pour observer les nuages aux formes variées.
— Oui, mais tu sais… Même si j’ai plein d’amis, j’adore discuter avec toi, car c’est différent.
— Moi aussi. Je ressens la même chose. Comme une sorte de lien invisible.
— Oui, même sans se connaître, c’est comme si on était lié.
— Tu crois au destin ?
— Non… Enfin un peu… C’est plus quand ça m’arrange.
— Moi aussi.
De nouveau, Shana s’allonge dans l’herbe, prend la main de Mizuki. Doucement, le soleil réchauffe sa peau, elle ferme un instant ses paupières.
— Je voulais encore te remercier de m’avoir sauvée.
— C’était peut-être le destin, comme dans les histoires.
— Peut-être… J’ai besoin d’une petite sieste.
— D’accord. Je te laisse dormir un peu ?
— Non, juste quinze minutes suffiront, réveille-moi après.
— Compris. Je veille sur toi, sois en confiance… Hum… tu veux une berceuse ?
— Ha, ha… Pourquoi pas.
Ses battements de cœur ralentissent rapidement, ses sens deviennent moins précis. Il semble que Shana soit capable de très vite trouver le sommeil profond, mais c’est peut-être dû à sa fatigue accumulée. Toutefois, il reste possible qu’elle ait acquis une technique de méditation. Pour le moment attendre est ma seule possibilité… Enfin, aussi écouté peut-être…
— Léger, dans le silence, un mot murmuré, qui te dira bonne nuit… ne l’écoute pas, car tu dors déjà… mais rassure-toi, je reste près de toi, murmurant ces mots, qui bercent tes soucis, loin de tes ennuis…
Doucement, la main droite de Mizuki maintient un contact constant avec celle de mon hôte, le silence de la voix est couvert par un fredonnement très doux et régulier.
— La nature tout comme moi, ressent tes besoins… près de toi elle veille, murmurant ses parfums, inutile de l’écouter, elle sait que tu l’entends… En silence, elle reste à tes côtés et avec elle, je suis toujours là…
Soudain, plus aucun son ne me parvient. Il devient évident que Shana vient de passer en sommeil paradoxal en moins de six minutes. Cela prouve sa capacité d’adaptation, et le fait qu’elle se sente en sécurité. Toutefois, cela me laisse partiellement privé de tout sens, mais la main de Mizuki est encore présente, sa chaleur est rassurante. Cela me fait penser aux études qui disaient que le confort de l’autre amplifie les probabilités de s’endormir. Les secondes s’écoulent, c’est silencieux, mais pour une fois réfléchir ne m’a pas paru utile… Ses sensations s’effacent…
Cela devient très redondant à la longue, mais qu’importe. Comme disait Mirina, on s’habitue à tout avec le temps, sinon on disparaît. Retour dans mon bureau mnésique, le calme règne ici, mais cela ne me dérange pas, observer est agréable, ne rien faire me convient aussi. De toute façon ce n’est pas vraiment un choix.

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